21 cm pour 40 minutes de bonheur

       Les émissions de télévision littéraires de qualité, on en trouve pas à tous les coins de chaînes et surtout pas à des heures de grande écoute. Depuis l’arrêt de la cultissime Apostrophes d’Antenne 2 en 1990, on peut encore heureusement compter sur France 5 et La Grande Librairie[1] pour donner quelques bons conseils lecture. Mais le problème, c’est que tout cela reste encore très classique. Des auteurs dans un fauteuil, des questions, des réponses, de la promo… Rien de bien affriolant. Il est temps de donner une nouvelle image de la littérature et un peu de vie à nos émissions littéraires ! Et justement, le vent est peut-être en train de tourner…

       Hier soir, à 22h50 sur Canal +, était diffusée la première de 21 cm, le canal littéraire[2], la toute nouvelle émission de littérature du chroniqueur culture du Grand Journal, Augustin Trapenard. Et ce qu’il y a de vraiment très bien avec cette émission, c’est qu’elle sort de l’habituel fauteuil-blabla-bouquin.
       21 centimètres qu’est-ce que c’est, si ce n’est un nom d’émission intrigant et accrocheur (certains diraient pute à clique) ? Ça il faut le demander à Frédéric Beigbeder. Dans une introduction hilarante, l’auteur et le chroniqueur débattent pour choisir un titre, c’est finalement Frédéric qui trouvera, en dégainant son mètre ruban : la longueur de son exemplaire de Zooney et Franny, selon lui le meilleur livre de son maître spirituel Salinger.21 m
       Pour cette première émission, Augustin a eu l’honneur de recevoir Patti Smith, auteure, photographe, musicienne, icône, bref, une artiste à part entière, mais qui, habituellement, n’aime pas les plateaux de télévision. Et ça tombe bien, parce que ce n’est pas sur un plateau qu’Augustin l’a reçue, mais au cimetière du Montparnasse, où sont enterrés quelques grands parmi les grands : Charles Baudelaire, Samuel Beckett, Serge Gainsbourg… Ils visitent les artistes préférés de Patti, mais aussi ses amis, parlent des disparus, et embrassent des tombes.

       Plus tard, c’est dans l’appartement du chroniqueur qu’ils se retrouvent, entourés de son immense bibliothèque, de celles dont vous avez toujours rêvées, qui s’étend sur plusieurs murs de toute leur hauteur, avec les livres triés par ordre alphabétique, et peut-être même chronologique. Cette fois-ci on retrouve les fauteuils, mais on les oublie vite entre le chien, les pâtisseries et le juke-box. On ne se sent pas dans une émission littéraire, mais dans son salon, en train de parler littérature avec des copains. Patti est invitée à choisir un livre dans les étagères, une tradition d’Augustin. Elle fouille, tant d’auteurs attirent son œil, elle hésite avec Camus, son préféré, mais décide finalement de repartir avec Le Funambule, de Jean Genet.
canal-pourquoi-la-nouvelle-emission-d-augustin-trapenard-s-appelle-t-elle-21-cm
       A10557Changement de décor une fois encore. Cette fois pas d’extérieur, pas d’intérieur, un simple face à face sur fond noir. Quelques dernières confidences. On y parle politique, musique, amour, littérature évidemment, mais pas que, on y parle Patti Smith, dans tout ce qu’elle incarne et tout ce qu’elle a à offrir. On parle aussi évidemment de M Train[3], son nouveau roman. Pas de manière promotionnelle, sans en dévoiler le moindre mot, en toute simplicité. Et avant de partir, c’est l’arrêt obligatoire par la case dédicace, afin de toujours en garder un souvenir.

       Cette entrevue avec Patti Smith est douce et agréable parce qu’elle est sincère. L’auteur n’est pas là pour faire la promotion de son livre, mais pour échanger autour de la littérature et de la culture. On est comme dans une bulle d’intimité, avec Augustin, Patti et son canapé.
       Mais là où cette émission est géniale, ce n’est pas uniquement pour son entretien en toute simplicité, mais pour tout ce qui se passe à côté. Car l’interview est entrecoupée de chroniques littéraires et délicieuses qui donnent du rythme à l’émission et surtout un grand coup de modernité. On découvre donc, sur de courts face cam[4], les conseils littéraires de stars parfois inattendues, comme Doc Gyneco. On nous invite à imaginer des comparaisons folles mais insensées entre une personne célèbre et un personnage de roman.augustin-20trapenard-20-2021-20cm-5717fa2799430 Imaginez, Donald Trump en personnage de Charles Dickens. Étonnant ? Pas tellement…
       L’humour et le format rappellent l’Emission d’Antoine, le nouveau programme d’Antoine de Caunes, et ce n’est peut-être pas pour rien qu’il fut l’invité d’Augustin pour le premier “Battle de livres”. Le principe est simple : un ring, deux personnes et des livres comme armes. Les deux hommes s’affrontent en proposant chacun un livre selon une catégorie précise, mêlant les arguments stylistiques à des crochets du droit, les éloges à une prise de lutte. Et s’il ne vous fallait qu’une seule raison pour regarder cette émission, Augustin y exhibe ses tatouages en short de boxeur…

       En résumé, pourquoi c’est bien ? Parce qu’on commence enfin à montrer à la télévision qu’on peut faire du fun avec la littérature, comme on le fait sur internet. Parce que la douceur et la candeur d’Augustin font du bien dans cette époque noire où Yann Barthès quitte le Petit Journal. Parce que c’est à la fois intéressant, touchant et drôle. Parce que c’est vraiment bien.

— Pasto


[1]La Grande Librairie, présentée par François Brusnel, diffusée sur France 5, tous les jeudis à 20h50
[2]21 cm, le canal littéraire, présenté par Augustin Trapenard, diffusé sur Canal +, tous les lundis à 22h50
[3]M Train, Patti Smith, Gallimard, 2016, traduit de l’anglais pas Nicolas Richard
[4] Le face cam, c’est ce format très prisé de nos jours sur Youtube, où on parle en toute simplicité en regardant sa caméra droit dans les yeux, un peu comme sur RenardsHâtifs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *