Brisure

       La pluie tapait sur les carreaux, créant un bruit de fond agréable. Le silence était bien trop oppressant. Louise était assise sur une chaise en bois foncé, et fixait les gouttes qui ruisselaient sur la vitre avec un regard absent. Elle avait du mal à mettre de l’ordre dans ses pensées depuis quelques temps. Le temps. C’était bien une notion qui lui échappait depuis qu’elle était assise là. Cela faisait quoi… dix minutes ? Vingt ? Une heure peut-être ? Elle n’aurait su le dire et n’avait pas le courage de regarder l’horloge. En retournant à la réalité et en s’ancrant de nouveau dans cet espace temps immuable, elle redeviendrait Louise, trente-cinq ans, célibataire et comptable. Enfin, non, cette description n’est pas exacte. Elle n’était pas vraiment célibataire. Pas tout à fait. Mais sa relation était abstraite, bien trop pour qu’elle puisse la considérer un instant comme une relation stable et construite. Il s’appelait Justin, et elle le voyait depuis trois semaines. Ils sortaient au cinéma, allaient parfois dîner, couchaient ensemble, souvent, mais jamais ils n’avaient partagé un moment vraiment tendre ou romantique. Mais ça ne la dérangeait pas.

       Elle suivit une goutte du regard et frissonna. Il faisait froid dans cet appartement. Pourtant elle n’avait pas le courage de se lever pour aller chercher une veste. Ou même allumer la lumière. Car oui, elle était dans le noir, sachant que la luminosité de l’extérieur ne suffisait pas à bien éclairer la pièce en raison de la petite tempête qui avait teinté le ciel de gris. Louise posa sa main sur la vitre. Dehors, tout lui semblait flou, comme si, en ouvrant la fenêtre, elle aurait pu se noyer dans un océan de brume et d’eau. Peut-être était-ce parce que son esprit était totalement flou lui aussi ? Pourtant elle distinguait très bien la pluie sur cette fichue vitre glacée.

Louise se leva brusquement. Pourquoi ? Elle se précipita vers l’interrupteur et d’un geste elle sortit le salon de l’obscurité. Que faire ? Elle sentait son cœur battre dans sa poitrine. Bien trop fort. Bien trop vite. Il remonta dans sa gorge et elle réprima un haut-le-cœur. Pourquoi ? Elle tomba à genoux sur le carrelage, tremblant de tout son corps. Sa vision était trouble et elle n’entendait plus le bruit de la pluie. Tout se brouillait autour d’elle.

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Au secours.

Elle porta une main à la poche de son jean et composa instinctivement le numéro de la police. Elle bafouilla des mots quasiment incompréhensibles, noyés dans des larmes, avant de finalement raccrocher. Louise resta immobile jusqu’à ce qu’on toque à la porte. Elle se leva, les yeux perdus dans le vague, comme un zombie. Les deux officiers entrèrent et découvrirent la raison de l’appel de la jeune femme.

« Un homme de trente-quatre ans, répondant au nom de Justin Benet, a été retrouvé mort dans l’appartement de sa supposée petite amie. Suite à une dispute, la jeune femme, prénommée Louise Amilton, aurait violemment repoussé l’homme dont le crâne a heurté la table basse après sa chute. Selon les premiers éléments de l’enquête, il serait mort sur le coup. La femme quant à elle est toujours en garde-à-vue. »

— Akïra

2 réflexions au sujet de « Brisure »

  • Hello !

    Ce texte est une agréable surprise ! Merci : )

    En fait je trouve que tu joue bien avec ce qui n’est pas décrit. Le twist final est intéressant mais ce n’est pas le meilleur aspect du texte. Il y a presque une deuxième histoire cachée entre les lignes.
    D’ailleurs, j’ai l’impression que le voir apparaître 2 jours après la journée contre la violence faite aux femmes n’est pas innocent.

    A la première lecture on peut y voir un accident. A la seconde on soupçonne une situation plus compliquée. Elle ne l’aimait pas vraiment, ils couchaient ensemble… et si elle avait dit non cette fois et qu’en le repoussant elle lui avait ouvert le crâne.
    Je suis peut-être complètement à coté, mais cette double lecture me plait.

    Le style est épuré, c’est super ça. J’aime particulièrement quand des phrases plus abstraites viennent se mêler à la réalité. Exemple :

     » Louise posa sa main sur la vitre. Dehors, tout lui semblait flou, comme si, en ouvrant la fenêtre, elle aurait pu se noyer dans un océan de brume et d’eau.  »

    On passe de l’action la plus terre-à-terre qui soit à une projection imaginaire. Ça créé un bel équilibre. Est ce que t’avais pas déjà fait dans le texte avec l’agoraphobie ? Ça me rappelle quelque chose cette tendance. En tout cas ici c’est subtile et ça donne une fluidité naturelle au texte.

    Au plaisir de vous lire encore !
    A plus : )

  • Salut Than !
    Merci beaucoup pour ton commentaire, il m’a fait extrêmement plaisir *^*
    Et effectivement le « flou » de la situation est là pour laisser le lecteur interpréter la scène !
    (puis le texte sur l’Agoraphobie est bien de moi également :))
    En tout cas, merci pour ton retour et tes compliments !!

    Des bisous Renardesques o/

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