Une adaptation en toute fidélité : Hamlet de Kenneth Branagh (1996)

Kenneth Branagh est un comédien, acteur et  réalisateur britannique qui fait partie de ces personnalités actuelles au passé profondément shakespearien. Il faut dire ce qui est, sans aucune volonté de stéréotypes, un acteur britannique a souvent croisé la route de Shakespeare – véritable monument national- sur son parcours. Avant lui, on peut citer Laurence Olivier et John Gielgud. Le second doit notamment la plus grande partie de sa carrière au Barde, que ce soit sur scène ou à l’écran.

Nous ne reviendrons pas sur l’engouement pour  William Shakespeare représenté par les milliers d’adaptations théâtrales de par le monde, et encore moins sur les représentations et adaptations britanniques. Autant souligner un récurrent pléonasme.

 Kenneth Branagh est l’un des plus assidus représentants de la nouvelle vague d’adaptateurs shakespeariens. Enfin, tout est relatif, car sa dernière adaptation date de 2006 avec As you like it.  

As_U_Like_It_2006_poster

Cela dit, avec au total cinq versions au compteur, Branagh demeure un prolifique faire-valoir de Sir William dans notre cinéma contemporain. Il a commencé en 1989 avec Henry V, sa première réalisation, ce qui prouve bien son attirance pour le dramaturge. Ajoutez à cela le fait que le film ait été une réussite malgré (ou grâce à) son petit budget. Branagh poursuit sur sa lancée avec la comédie pastorale Beaucoup de bruit pour rien  (Much ado about nothing), Hamlet en 1996 et Peines d’amours perdues ( Love’s Labour‘s Lost) en 2000.  Élargissons son parcours en ajoutant simplement que Branagh est un peu un touche-à-tout en matière d’adaptations. Citons notamment un Frankenstein en 1994, La flûte enchantée en comédie musicale en 2006, une adaptation-live de Cendrillon (que j’ai eu  honte de voir) en 2015, et plus surprenant, prouvant l’éclectisme de ce cher monsieur, Thor de l’écurie Marvel, premier du nom.

 Réalisateur mais aussi acteur, il tient pratiquement le premier rôle dans ses trois premières adaptations. Son visage est connu pour son rôle de Gilderoy Lockart dans la saga Harry Potter ou encore pour celui méchant anglais dans Wild Wild West (en 1999) …et si vous ne connaissez pas Wild Wild West, alors en tant que  jeune membre acharné de la génération X, je prends un sincère coup de vieux. C’est peut-être à cause de ce rôle – qui lui a apporté une certaine cote auprès du grand public – que Branagh est davantage vu comme un habitué des rôles comiques. Mais, justement, quand on se penche plus attentivement sur sa filmographie, on voit qu’il n’en est rien…

 Pour ce Shake the cam, nous nous concentrerons sur ce repas cinématographique complet que représentent quatre heures de visionnage d’Hamlet, sorti en 1996, et pour lequel Branagh tient évidemment le premier rôle (un peu de narcissisme ne fait jamais de mal).

Hamlet monologue face au miroir

 Pourquoi avoir choisi cette adaptation et pas une autre ? Par hasard, il faut bien l’avouer… mais aussi parce que quatre heures de film représentent clairement une retranscription totale de la pièce, avec peu ou pas du tout de modifications au niveau des répliques. Il existe également une version commerciale plus courte, mais préférons la version snob de quatre heures.

Le risque était donc de se heurter à un pavé proprement indigeste. Mais au final, j’ai été plutôt surpris par la qualité de ce film. Même sans parler d’adaptation, cet Hamlet est un bon film, bien rythmé (et vu sa durée, c’est quand même une réussite), bien interprété, avec un petit manque d’originalité dans la teneur de son sujet, mais, honnêtement, cette version reste intelligente et on peut pardonner ses écueils un peu académiques, comme en juge Philippe Pilard, auteur de Shakespeare au cinéma.

« Au total, voici un film qui, en dépit de sa volonté affichée de renouvellement, se révèle fâcheusement académique. »

De ce fait, quand Pilard qualifie Hamlet de « fâcheusement académique », il souligne sans doute l’absence d’audace chez Branagh. Cela n’empêche pas ce riche long métrage de figurer comme une transposition fidèle de la pièce, qui use de toute l’habilitée que permettent les techniques cinématographiques.

Écrit et représenté pour la première fois au début du XVIIème siècle, sans doute entre 1598 et 1601, Hamlet est une puissante tragédie qui a eu son lot d’adaptations, parfois surprenantes… (comme l’a montré l’article de notre chère Pasto). On peut souligner une certaine similarité avec une autre tragédie phare de Shakespeare : Macbeth. Bien que le sujet ne soit pas de réunir un corpus thématique autour de l’œuvre du dramaturge britannique, on ne peut s’empêcher de relever les similitudes entre Hamlet et le seigneur Macbeth. Chez Macbeth, c’est l’ambition qui guide la noirceur de l’âme couronnée, chez Hamlet, c’est la vengeance. Toutefois, Hamlet apparaît davantage comme une figure héroïque, plutôt victime que provocateur de la fatalité, a contrario de Macbeth. Ces deux figures tragiques ont su séduire le cinéma.

Dans le film, un premier plan dévoile  une figure d’Hamlet complètement isolée. Sa première apparition se déroule durant les festivités du mariage dans la grande salle du trône, lieu central. La caméra finit par se détacher de la foule pour venir se reporter sur un Hamlet vêtu de noir, la tête inclinée, les mains jointes, la silhouette fixe. Au fond d’un mince couloir, Hamlet semble toujours penché sur la tombe de son père.

 L’interprétation de Branagh est tout à fait correcte. Il n’est pas transcendant dans ce rôle, d’ailleurs aucun des acteurs ne livre une prouesse magistrale, mais tous ont bien su adapter leur jeu théâtral face à la caméra. Branagh a fait appel à une riche distribution. Il s’entoure de fidèles amis tels que son mentor Derek Jacobi, dans le rôle de Claudius, choix plutôt approprié avec cet acteur purement shakespearien qu’on peut voir dans Gladiator. On peut remarquer la présence de Kate Winslet, dont c’est l’un des premiers rôles, pour incarner la fragile Ophélie mais aussi celle d’acteurs plutôt inattendus tels que Billy Crystal et surtout Robin Williams, afin d’apporter une petite touche comique.

Hamlet Robin Williams Osric

 Au niveau des décors, Kenneth Branagh a choisi un cadre visuel plutôt prononcé. Le château d’Elseneur apparait d’un esthétisme éclatant qui vient s’ajouter à l‘ambiance hivernale dans laquelle est plongé le film. Le luxe se dévoile dans toute sa brutale hypocrisie. Pour autant, le décor serait presque féerique. Risquons la comparaison en soulignant qu’Elseneur, avec ses ostensibles et rafraîchissantes couleurs, possède l’allure d’une véritable maison en pain d’épice dans laquelle le sinistre Hamlet et son deuil s’apprêtent à ronger toute l’hypocrisie ambiante.

Ainsi, ce n’est pas seulement la chute d’un personnage que cette tragédie met en scène, mais la chute d’un lieu, s’ouvrant et s’achevant avec violence sur ce nom Hamlet gravé dans la pierre. Nous avons affaire à une véritable épanadiplose (pour plus de détails sur cette barbarie, n’hésitez pas à consulter la tante Viny).

Tout au long du film, le spectateur assiste à ce jeu de tromperie entre Hamlet, le fou et Claudius, l’époux camouflant le meurtre de son père. Certaines séquences méritent d’être citées, comme le fameux monologue d’Hamlet « être ou ne pas être » qui est ici déclamé dans une salle composée de miroirs sans teint où Hamlet, espionné par Claudius et son fidèle conseiller Polonius, semble jouer avec les nerfs de ses observateurs à travers ce jeu du regard.  Elseneur apparaît comme un vaste espace scénique qui fait ressortir la solitude d’Hamlet, la confrontation, le complot…La mise en scène se déroule de manière presque théâtrale.

Nous en avons un exemple avec la scène entre Polonius et son serviteur Reynaldo. Lorsque ce dernier s’en va par une porte cachée, c’est aussitôt au tour d’Ophélie de rentrer dans la pièce. Les personnages entrent et sortent du champ sans temps morts (grâce aux nombreux plans–séquences) de telle manière que nous avons parfois l’impression d’assister à une véritable représentation théâtrale.

C’est vrai que c’est un parti pris plutôt classique. Pourtant Branagh arrive à dynamiser son film avec quelques petites surprises techniques, comme un montage effréné qui s’accorde sur la poursuite du fantôme paternel et quelques flashs hallucinés sur la violence du fratricide… Une furieuse énergie arrive à se dégager de toute cette façade académique.

Hamlet fantôme du père

Encore une fois le film ne fait pas preuve  originalité dans sa représentation de la pièce. La mise en scène est intelligente, mais le traitement très conventionnel. Le défaut vient de cette transposition de la pièce dans le XIXème siècle, qui n’apporte vraiment rien au sujet. Pourtant, Branagh étoffe sa réalisation grâce à une idée bien pensée au niveau de la narration. Il met en scène les hypotyposes, qui sont une figure de style qui offre une description  d’un évènement récent, d’un acte, d’une suite d’actions, etc… Cela permet d’étoffer et/ou de faire avancer une intrigue théâtrale sans forcément la mettre en scène. Pour plus d’infos, vous pouvez consulter la rubrique de Tata Viny qui mentionne cette figure de style dans sa dernière vidéo Dmo3 !

Branagh  décide d’imposer cette imagination de l’hypotypose. Visuellement, il nous montre le contenu de certaines actions, comme la querelle militaire du jeune prince Fortimbras, ou encore le meurtre de Hamlet père. L’emploi des flashbacks est donc de mise et vient conforter cette adaptation dans le registre cinématographique.

 Nous en avons un exemple  avec l’une des séquences les plus réussies du film qui provient de la fameuse scène des crânes avec le personnage du fossoyeur (joué ici par le comique Billy Crystal). D’abord burlesque, la scène devient émouvante lorsque Hamlet, les yeux embués, tient le crâne de Yorick, le bouffon décédé 23 ans plus tôt. Les flashbacks dévoilant ce personnage et Hamlet enfant, associés à une courte musique minimaliste, apportent un curieux ton nostalgique au film et à la pièce.

Hamlet scène du crâne

 Cette adaptation d’Hamlet incarne sans doute l’une des plus ambitieuses retranscriptions visuelles de la pièce originale, spécialement en raison de sa fidélité à l’oeuvre, et par sa mise en scène qui traduit bien la notion d’espace scénique dans le domaine cinématographique. Cela dit, malgré quelques bonnes idées, le film est un peu vide en matière d’imagination. Branagh n’impose pas un style personnel, le résultat s’avère confortable et lisse. À voir donc si vous avez quatre heures à tuer.

— Dr. Blaze

1. Philippe Pilard, Shakespeare au cinéma, ARMAND-COLIN, 2005, p. 82

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