American Gods de Neil Gaiman – Les dieux vont-ils mourir ?

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Aux États-Unis, Shadow Moon est sur le point d’être libéré de prison. Condamné pour un braquage, ce trentenaire colossal a purgé sa peine sans se faire remarquer, motivé avant tout par l’amour qu’il porte à sa femme Laura. Il en a profité pour apprendre à réaliser des tours de magie avec des pièces de monnaie et découvrir les textes du philosophe Hérodote.

Mais la veille de sa libération, alors que dans l’air un orage se fait sentir, Shadow Moon apprend une tragique nouvelle : sa femme est morte, tuée dans un accident de voiture.

illustration-de-daniel-egneusN’ayant plus de but, l’ancien taulard silencieux rencontre, durant son retour en avion, un étrange personnage du nom de Wednesday. Ce dernier semble tout savoir de Shadow et lui propose de rentrer à son service comme homme de main. D’abord méfiant, Shadow finit par accepter. Après tout, que lui reste-t-il ?

Le tranquille homme de main endeuillé ne se doute pas que cette rencontre providentielle va l’entraîner au cœur d’une guerre, une guerre extrêmement spirituelle.

Elle oppose des dieux : ceux issus des anciennes croyances mythologiques, pratiquement oubliées depuis par la mémoire humaine, et ceux issus des croyances matérielles actuelles comme l’argent, les médias, la technologie…

Alors qu’une bataille décisive s’annonce, Shadow et Wednesday parcourent l’Amérique afin de réunir les anciens dieux. Ces derniers se sont « rangés » et tentent de survivre dans un monde privé d’Histoire, un monde où toutes les croyances héritées des peuples immigrés tombent peu à peu dans l’anonymat et l’oubli.

Au niveau du genre, Jacques Baudou, spécialiste français de la fantasy, range l’auteur parmi les « francs-tireurs [1] », c’est-à-dire ceux qui occupent une place singulière dans le genre par l’excentricité et l’originalité de leurs propos. Ces écrivains emploient l’imaginaire dans un autre cadre, plutôt inhabituel et c’est ça qui est bon !

On peut donner raison à Jacques Baudou. American Gods est un véritable monument iconoclaste de la fantasy. C’est une œuvre qu’on peut juger essentielle dans l’imaginaire contemporain car elle brise et éparpille l’imagination à travers la fracture du genre. En gros, nous avons un cadre d’urban fantasy [2], une intrigue qui se déroule à la façon d’un road novel, un trio gagnant horreur, romance et paranoïa, et enfin un climat de spiritualité totalement désabusé, voir blasé. Commençons par cette galerie de portraits divins.

La plupart des personnages du roman, à savoir les dieux,  peuvent être comparés à des rockers has-been qui ont tout perdu : leurs statuts démiurgiques, la vénération des peuples, leurs pouvoirs… Il ne leur reste qu’un semblant d’aura et une bonne longévité. Comme le dit Wednesday, les dieux sont durs à tuer.

small_american_gods1En dépit de leur résistance, le fait de tomber dans l’oubli semble, malgré tout, les condamner à une porte de sortie définitive. Du coup, ils ont fini par se fondre dans la masse. Alors il y en a qui acceptent cet état de fait comme un djinn, devenu chauffeur de taxi, d’autres ont plus de mal comme Wednesday, notre Odin blasé mais déterminé à combattre les nouvelles idoles ou encore Billquis, ancienne reine biblique, coranique, devenue une call-girl de luxe, aspirant à « l’amour pieu » de ses clients.

La première qualité de ce roman est, sans conteste, cette liberté de ton avec le sacré. Je précise l’avoir lu en anglais et il m’est donc plus difficile de capter cette tonalité à la limite du vulgaire. Toutefois, on remarque sans peine que Gaiman n’hésite pas à dynamiter les références et croyances mythologiques à travers un ton familier, celui des dieux. Ces derniers se révèlent être des enfoirés, des escrocs, des brutes ou tout simplement des vieillards blasés… Ils n’ont strictement plus rien de divin, mais c’est justement ce portrait burlesque qui les rend aussi attachants. On manifeste de l’empathie pour eux car dans leur rabaissement éthique, ils deviennent au fond très humains. Du coup, on partagerait presque cet idéal de quête de Shadow et d’Odin, une quête vers une nouvelle reconnaissance, qui doit d’abord passer par un combat contre les Nouveaux Dieux.

Qui (ou que) sont ces “nouveaux dieux” ? Ils ont pour nom « Technical Boy », «  Mr World », « Media », « Mr Town ». D’abord mystérieux, perçus comme les antagonistes du roman, ces divinités ultra-modernes s’avèrent en effet manipulateurs et sournoises, désirant par-dessus tout garder le pouvoir et débarrasser la terre des vieilles croyances païennes. En gros, adieux les vieux et place à la jeunesse. Les icônes idolâtrées du capitalisme, de la médiatisation et du développement urbain sont dans la place. Ces étranges personnages sont façonnés suivant une jubilante personnification. Technical Boy en est un exemple : dieu de la technologie, son allure est celle d’un gosse rondouillard chargé d’acné.  Sans tomber dans la caricature, Gaiman témoigne en permanence d’un dessin féroce pour représenter cette bande de dieux, anciens et nouveaux.

Deux camps, en pleine confrontation et, entre les deux, un simple humain qui vient tout juste de sortir de prison : Shadow Moon…. Alors Shadow, c’est d’abord le personnage auquel le lecteur vient s’identifier facilement, de par le fait qu’on est aussi perplexe que lui. Shadow, c’est d’abord l’emblématique personnage du conte, le simple mortel qui découvre un monde fantastique. Mais on se rend vite compte que Shadow Moon porte (un peu trop) bien son prénom car, tel une ombre [3], il incarne un héros des plus discrets malgré son allure colossale. En taule, il n’est motivé que par l’amour qu’il porte à sa femme, et encore, on ne peut pas dire que ce soit une personnalité très expressive (ce que lui reprochera sa défunte femme par ailleurs). Bien qu’il se montre dans un premier temps étonné par ce qui lui arrive, par les phénomènes étranges auquel il est confronté, tout semble lui glisser dessus. J’avoue être assez perplexe vis-à-vis de ce héros. Déjà, physiquement Shadow Moon fait un peu penser à un archétype de héros mythologique. Sa stature est plusieurs fois soulignée, son parcours à travers les États-Unis évoque une sorte d’odyssée, sans compter le fait qu’il est le bras droit de Wednesday qui, je le rappelle, est un Odin exilé aux U.S.A. Il y a donc chez Shadow l’écho ombreux de la mythologie… C’est loin d’être le protagoniste principal le plus intéressant du roman mais je pense que c’est voulu de la part de Neil Gaiman. D’ailleurs, le parcours personnel de Shadow s’étoffe progressivement et acquiert une dimension épique et magnifique dont je ne vais vous spoiler aucune étape.

Personnellement, si j’ai autant adoré ce roman, c’est en raison du fait que l’intrigue ne se résume pas à une simple lutte intestine entre divinités au sein de l’Amérique actuelle, elle met en scène l’Amérique elle-même ! Ce niveau de lecture rend ce roman plutôt brillant et ambitieux dans son propos. En effet, là où on pourrait simplement s’attendre à un récit épique retraçant une guerre divine entre les anciens et les nouveaux, Neil Gaiman va dépeindre une véritable histoire spirituelle des États-Unis.

Dans une interview publiée spécialement pour l’édition originale de 2004, il déclare au sujet du continent américain :

« I think the biggest différence between England and America is that England has history, and America has geography [4]. »

Ici, Gaiman souligne notamment ses origines. Britannique résidant aux États-Unis depuis de nombreuses années, il avoue avoir eu la crainte que des réactionnaires condamnent son roman à travers le fait qu’un britannique ose parler des racines de l’Amérique. Bien qu’il n’y ait jamais eu de commentaires de ce type, Gaiman s’amuse à se poser lui-même la question à travers un essai intitulé How dare you ?, disponible sur le site de l’écrivain. C’est comme s’il se mettait un peu à la place de ses personnages qui ont eux aussi traversé les frontières de leurs berceaux d’origines.

Cedition-anglaiseette citation résume un peu le sens caché du roman. D’abord, au niveau de la structure, rappelons qu’American.Gods a l’allure d’un road-novel. Héritage de la beat generation, c’est un « livre de la route » qui suit le parcours de Shadow Moon à travers toute l’Amérique, du Wisconsin jusqu’au Dakota du Nord en passant par Chicago ou San Francisco et cela au volant de sa voiture. Le style du road-novel vient fusionner avec cette intrigue spirituelle dans laquelle les dieux déambulent sur le  bitume. Il y a donc une réelle importance de la géographie dans American Gods. Pour ce qui est de l’Histoire, Neil Gaiman souligne donc ce rapport étroit entre le sol américain et les croyances païennes issues d’autres continents, ces croyances qui ont été oubliées puis remplacées par les passions actuelles : capitalisme, médiatisation, globalisation… À noter que l’auteur Neil Gaiman ponctue régulièrement son récit par des intermèdes historiques sur les différents peuples qui ont immigré vers ce continent, bien avant qu’on parle de Nouveau Monde, et qui ont progressivement oublié leurs croyances. La notion de mouvement, non pas physique mais spirituel, est étroitement mis en valeur dans ce roman fantastique et son caractère ambitieux provient du fait que Gaiman se rattache à montrer différentes cultures issues de divers continents et pays. Ce qui en fait un roman proprement enrichissant si nous passons à travers le cadre du burlesque.

Le propos est fort mais il n’est ni critique, ni pédagogique. Gaiman reste focalisé sur l’enjeu épique du roman, sans pour autant porter une quelconque critique même s’il n’hésite pas à parler du sort et des croyances amérindiennes. À ce sujet, je vous laisse découvrir ce que sont devenus les esprits des croyances chamaniques…

Que nous soyons férus de mythologie ou non, Neil Gaiman arrive à nous captiver à travers un récit épique rempli de références mythologiques qu’il s’amuse à détourner et à rabaisser de manière non péjorative. Il en résulte une parabole curieuse et étrange sur la société américaine et ses fondations historiques. Parfois comique, parfois horrifique, American Gods est un récit ambitieux. Ce ne sont pas moins de 600 pages (sans parler de l’édition originale de 2004 réalisée par la maison d’édition Headline qui compose la version la plus complète de cette odyssée épique et singulière) qui constituent cette fiction démesurée dont les portes viennent s’ouvrir sur une imagination débridée et formellement audacieuse.

Précisons qu’American Gods a été récemment le fruit d’une adaptation en série dont le lancement aura lieu en 2017. Le succès est, en toute logique, l’une des raisons de cette adaptation. En effet, le roman a raflé bon nombre de prix littéraires comme le prix Hugo ou le prix Locus du meilleur roman de fantasy et avec l’adaptation télévisuelle, on ne peut qu’espérer une belle extension de cet univers fantastique. L’auteur, participant également à l’écriture du scénario, a par ailleurs précisé qu’il se concentrerait davantage sur les différents personnages. Nous attendons donc une version étoffée du roman original promettant une série dotée de la même ampleur culturelle. Soulignons enfin que Neil Gaiman a écrit deux autres textes se déroulant dans le même cadre, la nouvelle The monarch of Glen disponible sur l’édition citée précédemment et Anansi Boys, sorti en 2005, qui retrace l’histoire des enfants de Mr Nancy, l’un des dieux oubliés d’American Gods.

Je vous laisse maintenant répondre à cette question. Pour vous, les dieux sont–ils sur le point de mourir ?

Amicalement vôtre,

— Dr. Blaze

[1] Jacques BAUDOU, La fantasy, P.U.F, coll.. «  Que sais-je ? »,  2005
[2] –  Tonton Wiki, c’est quoi l’urban fantasy  (ou fantasy urbaine) ?
         Mais mon cher neveu, l’urban fantasy est «  un sous-genre où des créatures légendaires, féeriques ou mythologiques vivent dans un cadre urbain dont le niveau technologique peut varier entre la fin du XIXe siècle et le XXIe siècle. »
         Merci tonton Wiki !
         De rien, petit con.
[3] Shadow = ombre
[4] Traduction personnelle : “Je pense que la grande différence entre l’Angleterre et l’Amérique est que l’Angleterre possède une histoire et l’Amérique possède une géographie.”

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