Angoulême de l’extrême

Il y a quelques jours, on pouvait lire partout « Festival d’Angoulême sexiste » ou encore « Festival d’Angoulême : une ‘’sélection’’ qui fait des vagues »… mais que s’est-il donc passé ?

 

La Polémique

 

Chaque année, le Festival International de la Bande-Dessinée d’Angoulême dévoile la liste des nominés pour son Grand Prix, et cette année encore, Franck Bondoux, directeur du festival, a annoncé une liste… composée à 100% d’hommes. La grande question fut alors : et quid des auteurs talentueuses – Marjane Satrapi, Margaux Motin, Julie Doucet, Alison Bechdel, j’en passe et des meilleures ?

Pourquoi n’auraient-elles pas le droit d’être éligibles à ce prix, qui permet entre autres une reconnaissance du milieu de la BD auprès du grand public ? Est-ce une question de talent ou une question d’idées reçues ?

 

Suite à la diffusion de la liste, les réactions ont été immédiates : dix auteurs (donc masculins) se sont retirés de leur plein gré, pour protester contre ce sexisme lattant. Riad Sattouf (L’Arabe du Futur) en tête de gondole, suivi par Joan Sfar (Le Chat du Rabbin), Daniel Clowes (Ghost Town) et plusieurs autres.

En effet, il a fallu que les auteurs nommés se retirent d’eux-mêmes de la liste, prenant le risque de perdre tous les avantages cités plus haut, qui accompagnent la nomination pour obtenir une réaction du festival. Car oui, c’est seulement là que Monsieur Boudoux a pris la peine de revenir sur cette liste. Il a d’abord essayé de se justifier, puis a « capitulé », en tentant d’ajouter des femmes à cette liste à la dernière minute. Sauf que bon… Ça ne marche pas comme ça.

Pour essayer d’enterrer ce désastre médiatique et la mauvaise foi évidente (« faire taire les râleurs »), la direction du Festival, voyant que rajouter des noms à la place de ceux qui se sont désistés ne marchait pas, a changé de plan. Désormais, il n’y a plus de liste du tout : « Le Festival a pris la décision d’inviter l’ensemble des auteur(e)s de bande dessinée à voter librement pour désigner comme lauréat(e) l’auteur(e) de leur choix dès 2016 », comme l’indique un communiqué publié le jeudi 7 janvier.

 

Le Festival d’Angoulême : pilier du monde de la BD

 

Retour sur un festival qui se targue de représenter par son prix une « réalité du monde de la BD » (une « réalité » selon eux 100% masculine, puisque les femmes représentent un peu moins de 15% des auteur(e)s de BD. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais selon nous, 15%, ou même un peu moins, ce n’est pas RIEN. Les femmes sont là. LÀ.).

En 2015, il y a bien eu 3 femmes nominées. En 2014, deux. Wouahou, c’est DINGUE ! Deux. Incroyable. Merci ! Quelle visibilité !

Et chose d’autant plus incroyable, en 1982, une FEMME a eu l’honneur de recevoir le Grand Prix ! Mais de quoi se plaint-on, vraiment ? Il y a trente-quatre ans, une femme, une personne possédant un vagin, a donc reçu le grand prix du… Ah, non. Pardon, il s’agissait du prix spécial anniversaire. Aucune femme n’a donc jamais gagné le Grand Prix depuis sa création en 1973. En même temps, avec ce genre de visibilité… c’est somme toute logique.

 

Pourquoi est-ce que ça nous défrise autant ? Pourquoi une telle polémique ?

 

Eh bien parce qu’on est quand même en 2016. La société phallocrate est censée être enterrée. Et malgré une supposée évolution des mentalités, le poids patriarcal se fait toujours sentir. Partout, tout le temps, même dans la culture, même dans la BD : le sexisme est au final disséminé à travers chacune de nos activités ou presque. Dans le milieu de la culture et au niveau de la création artistique principalement, être une femme se révèle être un handicap. C’est pourquoi depuis des années le Collectif des Créatrices de Bande-Dessinée contre le Sexisme se bat pour la reconnaissance d’une vraie bande-dessinée féminine au-delà des clichés sexistes par laquelle elle est représentée.

Parce que forcément, quand on parle de BD écrites par des femmes, à quoi pense-t-on ? On pense forcément à ce qu’on nous met devant les yeux. Dans les magazines, il y a toujours un encart BD féminine qui se fait vitrine du travail des auteurEs. Du coup, on pense à la BD dite « girly » (argh, ce mot hérisse les poils), qui parle de rouge à lèvres, de robe moulante et de soirée épilation entre copines en regardant Titanic. Non, on ne tourne pas en dérision ce genre de pratiques, c’est juste que de se retrouver devant un rayon entier appelé « girly » alors qu’on y retrouve nombre d’auteures féminines de genres divers dans une BDthèque nous rend DINGUES.

 

Et il y a en effet des BD qui ont cela pour thème et qui sont très drôles et très belles. Mais il ne s’agit PAS d’une généralité ! Penser cela signifie que les femmes auteures de bandes dessinées ne sont bonnes qu’à parler chiffons, à aborder des thèmes dérisoires et sans importance.

Nous voici joyeusement de retour au 18ème siècle, où les femmes auteures (non pas de BD bien sûr mais journalistes) sont cantonnées aux potins et aux sujets qui ne sont pas « acceptables » à la lecture de ces messieurs. GENIAL.

 

Mais alors, qu’est-ce qu’on fait quand on a des chefs-d’œuvre comme Persepolis de Marjane Satrapi ? Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh ? Changements d’adresses de Julie Doucet ? On fait comment pour les qualifier ? On ne peut les mettre dans les rayons des autres catégories puisque ce ne sont pas des BD comme les autres, puisqu’écrites par des femmes. Et pourtant, croyez-moi, il n’y a rien de paillettes-gloussements de dinde rose. (On n’a rien contre le rose, c’est notre couleur préférée).

A propos de cette polémique qui incarne le souci de l’équité dans le monde de la BD et des prix de reconnaissance, le festival d’Angoulême n’a pas d’excuses. C’est pour cela que le net s’est enflammé. La communauté féminine du monde de la BD a pris les armes, enfin les crayons et les pads pour réagir. Diglee, entre autres, a publié un strip sur son blog en réaction à cet événement, relatant son dégoût de voir que la misogynie est toujours présente dans ce milieu qui paraît pourtant si ouvert et qui lui tient à cœur.

 

Alors, la solution serait peut-être d’arrêter de genrer les styles et les ouvrages. Arrêter de juger un livre sur sa couverture (#humour), ne plus codifier les classements en fonction du sexe, mettre tout le monde sur un pied d’égalité et se concentrer sur le talent plutôt que le nom, la coupe de cheveux ou le sexe.

Au terme de cet article, il n’y a qu’une chose à dire : lisez.

Lisez des femmes. Lisez des hommes. Lisez des romans. Lisez des BD. Des romans graphiques. Faites-vous plaisir. Pour rester dans le thème voici une liste -non exhaustive, et totalement subjective – de BD écrites par des femmes, des hommes et parfois les deux :

 

  • A Renaud, Maureen Wingrove (Diglee pour les intimes. D’ailleurs, je vous conseille très très fortement d’aller jeter un coup d’œil à son site : diglee.com)
  • A.Doll.A de Delphine Rieu
  • Alix Senator de Valérie Mangin
  • Aristide broie du noir de Séverine Gauthier
  • L’Attentat de Loïc Dauvilllier et Yasmina Khadra
  • Britten et Associé de Hannah Berry
  • Broderie de l’inénarrable Marjane Satrapi
  • Cadavre exquis de Pénélope Bagieu (oui oui, celle qui a eu la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres. Rien que ça. V’là la classe.)
  • Calamity de Sylvie Fontaine
  • Cardiogramme de Anne Herbaut
  • Carnet de thèse de Tiphaine Rivière
  • Clues de Mara
  • La Page Blanche, Pénélope Bagieu & Boulet
  • Le Chat du Rabbin, Joan Sfar
  • Sambre, de Balac et Yslaire

 

Bon, on pourrait continuer longtemps comme ça, alors le mieux à faire, c’est d’aller piocher vous-même chez votre libraire, de vous faire plaisir, et surtout, n’hésitez pas à nous faire part de vos découvertes en commentaire de cet article ou sur les réseaux sociaux !

 

— Mawell & Sellylis

Une réflexion au sujet de « Angoulême de l’extrême »

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