Avaran

La nuit était presque totalement noire, et le silence qui régnait dans la forêt accentuait l’atmosphère oppressante. La nature semblait endormie, paisible et imperturbable, mais si l’on regardait la scène plus en détails, on pouvait se rendre compte que quelque chose se mouvait rapidement entre les arbres. Il s’agissait d’un homme, plutôt grand, à la silhouette arrondie qui trahissait son penchant pour les repas luxueux et les petits gâteaux. La peur pouvait se lire sur son visage, tandis que la richesse transparaissait à travers ses vêtements. Il était rare, voire même improbable, de tomber sur une personne issue de la bourgeoisie dans cette forêt, et plus particulièrement la nuit. Comme pour confirmer que sa présence ici n’était pas désirée, il semblait courir pour sauver sa vie. Bien entendu, cet homme ne fuyait pas les bois dans lesquels il se trouvait, mais même en se focalisant sur la scène, on avait du mal à comprendre la raison de sa panique. À première vue, cet homme paraissait avoir perdu la raison, courant pour fuir son ombre, ou pour une raison aussi abstraite et irraisonnée. Seulement, ce bourgeois bedonnant ne suait pas à grosses gouttes pour rien… Il fallait juste regarder plus attentivement pour comprendre, plonger au cœur de l’obscurité et des ombres de la forêt, garder son regard rivé sur les quelques zones éclairées faiblement par la lune, et apercevoir avec tout le mal du monde, une seconde silhouette qui le poursuivait.

Celle-ci était plus petite, plus frêle, mais aussi beaucoup plus discrète. Le second homme se fondait parfaitement dans l’obscurité, et disparaissait régulièrement dans le noir, devenant une ombre parmi les ombres. Ses pas étaient silencieux, comme ceux d’un chat traquant sa proie. Il savait où marcher, où esquiver les racines dépassant du sol, où bondir par-dessus les fossés et ruisseaux qui parsemaient la forêt. La longue cape noire qui entourait son corps était surmontée par une grande capuche qui dissimulait son visage.  Il était tel un éclair filant droit sur sa victime. Une seule chose perturbait l’harmonie de sa course : si l’on se penchait attentivement sur le rythme de ses pas, on pouvait déceler qu’il boitait légèrement de la jambe droite. Ce détail était pratiquement indécelable car il semblait avoir pris l’habitude de dissimuler au mieux cette imperfection dans sa démarche.

La lune éclairait de temps en temps cette silhouette pleine de finesse, et l’on pouvait apercevoir le reflet d’une lame dépassant d’un pan de sa cape. La vie du bourgeois était donc clairement menacée, ce qui expliquait pourquoi son visage était à présent déformé par la peur. Malheureusement pour lui, sa vie quotidienne n’avait absolument pas forgé son corps pour la course, et il traînait des pieds en haletant, son cœur bondissant dans sa poitrine en irradiant celle-ci de douleur. L’assassin qui le poursuivait aurait pu aisément le rattraper, mais il semblait s’amuser terriblement à animer la peur qui envahissait sa victime. Celle-ci finit par trébucher, s’écroulant sur le sol dans un bruit sourd. L’homme essaya vainement de se relever, sa respiration sifflante trahissant son angoisse, mais lorsqu’il voulut se remettre sur pied il sentit un poids sur sa jambe. Il se figea en écarquillant les yeux, son visage devenant aussi blanc que la lune malgré ses joues toujours écarlates. Un frisson le parcourut et il tourna lentement la tête. Son regard croisa celui du jeune homme qui le poursuivait. Un regard aux iris argentés, d’une dureté et d’une froideur implacables, qui le fixait sans trahir une seule émotion. La respiration de l’assassin était silencieuse, contrairement à celle de sa victime, et il ne semblait même pas essoufflé par la course-poursuite enflammée à laquelle il venait de participer. L’homme tremblant qui gisait encore sur le sol osa alors prendre la parole d’une voix hésitante :

– Qui… Qui êtes-vous ?

L’assassin retira son pied de la jambe du bourgeois qui s’empressa de la ramener près de lui sans oser bouger, incapable de quitter la silhouette inconnue des yeux. Le jeune homme saisit alors les bords de sa capuche et la laissa tomber sur ses épaules, révélant ainsi son visage et sa longue chevelure sombre. Il avait des traits fins, androgynes, des yeux d’un gris clair presque argenté encadrés par de longs cils noirs, et un nez légèrement retroussé surplombant des lèvres fines pleines de délicatesse. Il observait l’homme à terre avec un air neutre, lui adressant un regard imperturbable.

– Vous devez bien le savoir pour détaler aussi vite en essayant de me fuir.

Il avait lâché ça sur un ton sec et hautain. Le bourgeois serra les dents, des gouttes de transpiration perlant sur son visage blême. Il savait que sa vie était entre les mains du jeune homme plein d’assurance qui se tenait debout près de lui.

– Ce n’est pas parce que je sais ce que vous êtes, et ce que vous me voulez, que je connais votre identité.

L’assassin haussa un sourcil et s’approcha d’un pas, son regard glacial toujours rivé dans celui de sa proie. Un sourire en coin presque carnassier se dessina sur son visage.

– Vous êtes moins stupide que j’aurais pu le croire… Mon nom est Avaran… Et vous Monsieur Valheim, vous êtes un vilain petit arnaqueur qu’on m’a chargé de tuer.

L’homme frémit. Il savait qu’un jour ses manœuvres commerciales frauduleuses finiraient par se retourner contre lui, et que l’un de ses clients aurait vite fait d’envoyer un mercenaire à sa poursuite pour se venger. Seulement, il n’avait pas un simple mercenaire en face de lui, il avait un assassin avisé, au regard froid et acide. Ce dernier tenait d’ailleurs une dague dans sa main gauche, la faisant tourner lentement entre ses doigts.

– Je suis désolé, mais votre vie s’arrête ici.

Le jeune homme saisit fermement la garde de son arme et disparut. Le seconde d’après, il se matérialisa, accroupi dans le dos de sa future victime, sa lame plongeant en direction de la gorge exposée du petit bourgeois. Ce dernier aurait dû mourir dans la seconde, mais au lieu d’un doux murmure d’agonie ce fut le bruit de deux lames qui s’entrechoquent qui rompit le silence. Avaran serra les dents en voyant que l’homme venait de parer son coup avec sa petite épée.

– Ne crois pas que je vais te laisser me tuer si facilement petit vaurien

Le jeune assassin fit un bond en arrière lorsque la lame aiguisée de son ennemi fusa dans sa direction. Il fronça les sourcils, le nez légèrement plissé, et se jeta de nouveau sur sa cible. Le bourgeois avait retrouvé la force de se mettre sur pied et se défendait corps et âme en respirant toujours avec autant de difficultés. Avaran était précis, rapide et agile. Il faisait un adversaire redoutable et son ennemi commença à le comprendre lorsque sa peau fut entaillée à plusieurs endroits pendant leurs échanges. Il utilisa alors deux coups bas pour prendre le dessus : il balança son pied en direction de la jambe droite du jeune homme, ayant remarqué la boiterie de ce dernier – qu’il comptait bien la faire jouer à son avantage – puis il sortit une fiole de sa poche et l’explosa sur sa lame, la recouvrant ainsi d’un puissant poison. S’il arrivait à entailler légèrement la chair de son assaillant, il pourrait prendre le dessus sans mal grâce à la douleur qui s’empresserait de l’immobiliser. Avaran protégeait son point faible : il esquiva donc le coup de pied visant sa jambe, mais son adversaire en profita pour l’attaquer au niveau du bras et réussit à entailler le bas de son épaule.

Le jeune homme écarquilla alors les yeux, le souffle coupé par la douleur qui venait de traverser son corps. Il avait l’impression que la foudre venait de le frapper en s’immisçant dans ses veines afin de faire bouillir son sang. Sa dague tomba sur le sol dans un bruit sourd et il porta sa main valide au niveau de sa blessure. Un rictus effrayant se dessina sur le visage du dénommé M. Valheim, et son pied s’abattit violemment dans le ventre de l’assassin. Ce dernier s’écrasa au sol en fermant les yeux, le souffle court, avant de fusiller son adversaire du regard. La haine illuminait ses iris argentés tandis que son corps engourdi par la douleur refusait de lui obéir. Il avait l’impression d’avoir perdu l’ensemble de ses forces en une fraction de seconde. La pointe de l’épée de son ennemi vint se poser sur sa gorge et il sentit l’acier froid et tranchant entailler légèrement sa peau. Il se raidit, frustré de se retrouver ainsi en position de faiblesse. Quand il essayait de se mouvoir, la douleur qui irradiait instantanément son corps le dissuadait de recommencer, son pouvoir ne répondait plus, et il se retrouvait à devoir rester là, immobile sur le sol tandis que Valheim jubilait d’avoir ainsi réussi à le maîtriser.

– Alors on fait moins le malin là… Je pensais avoir affaire à un expert mais en fait tu n’es qu’un bandit de pacotille

L’épée quitta la gorge d’Avaran pour venir transpercer son mollet droit. Sa voix déchira le silence qui régnait dans la forêt, et il ferma un instant les yeux pour essayer de calmer son souffle bruyant et rapide. L’homme ravi de sa domination agita doucement la lame dans la plaie alors que le jeune homme serrait les dents en laissant échapper de temps à autres un gémissement de douleur. Quand la lame quitta sa chair, il rouvrit les yeux et lança au bourgeois un regard aussi noir que les ombres qui les entouraient. Il allait le tuer. Il devait le tuer. Personne n’avait le droit de le traiter ainsi.

Alors que le rire plein de satisfaction de Valheim résonnait, Avaran tentait de calmer les tremblements qui l’agitaient depuis peu. Il se leva alors d’un bond. Un cri de rage accompagna son geste et sa main partit en direction de la gorge de son adversaire. Ce dernier, surpris par ce geste inattendu, bougea son épée bien trop tard. Le jeune assassin l’attrapa de sa main gauche tandis qu’il saisissait la gorge dodue du bourgeois de l’autre. Il ferma les yeux et utilisa son second pouvoir: il visualisa les veines de sa victime et les comprima en le faisant hurler de douleur. Il le sentit se débattre et resserra son étreinte. Il s’attaqua ensuite à ses poumons et esquissa un sourire en l’entendant suffoquer. Avaran ignorait la vive douleur qui lui brûlait la main à l’endroit où il maintenait la lame immobile tandis que celle-ci entaillait sa chair à chaque mouvement de son propriétaire, ce dernier cherchant vainement à se libérer de l’étreinte du jeune homme. Il avait beau se dandiner et supplier pour sa vie, rien de ce qu’il pouvait dire ou faire ne semblait atteindre l’assassin. Le regard argenté vint se plonger dans le sien: il comprit à cet instant qu’il vivait ses derniers instants, la haine et la détermination brillant dans les deux billes claires. Son sang battait dans ses tempes, l’oxygène refusait d’atteindre ses organes et il se sentait sombrer, lentement, jusqu’au point de non-retour. Lorsqu’Avaran ouvrit sa main, l’homme aux cheveux poivre et sel s’écroula lourdement sur le sol, son visage déformé par une expression de peur et de souffrance.

Le jeune homme porta une main à son épaule avec un léger gémissement et il se laissa tomber à genoux près de sa victime, le souffle court et le corps endolori. Le sang qui s’écoulait de sa jambe le vidait lentement de ses forces, tandis que le poison continuait de le dévorer de l’intérieur. Il avait mal, il avait froid, et il se sentait atrocement faible. Avaran prit le temps de se reposer un instant, les yeux fermés et la tête baissée, sa bouche entrouverte laissant entendre sa respiration sifflante. Lorsque son corps se calma un peu, il fit apparaître une petite flamme dans la paume de sa main et s’en servit pour cautériser ses deux plaies principales, serrant les dents en grimaçant de douleur. Il entoura sa main blessée dans une bande arrachée de la chemise du cadavre et finit par se remettre sur pied en titubant un peu. Il se mit ensuite à marcher lentement à travers la forêt, laissant les bêtes nocturnes faire disparaître le corps de l’homme à qui il avait ôté la vie.

— Akïra

Illustration : http://www.fanpop.com/clubs/hakuouki/images/34372151/title/hijikata-toshizou-photo

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