Coeur d’Harlequin

 

Ils incarnaient le couple parfait, s’accordant tous deux à merveille, au-delà des apparences. 1949, au crépuscule de la guerre que les Alliés avaient fini par remporter, ils avaient ouvert un commerce dont ils ne soupçonnaient pas encore le succès, ni l’étendue. Mais leur volonté de fer et leurs idées novatrices ne pouvaient que les mener vers un succès certain.

Ainsi, le couple Bonnycastle posa la première pierre de l’édifice de la société d’édition Harlequin.

 

Un nom que tous connaissent ou presque aujourd’hui, et surtout, des livres que les femmes se plaisent à feuilleter souvent, pour se perdre dans d’autres vies au fil les pages. C’est ce qui avait plu à Mary Bonnycastle, épouse de celui grâce à qui l’entreprise, tenue d’une main de maître, était si fructueuse. La jeune femme, à l’époque, avait pris plaisir à effeuiller les manuscrits de différents auteurs. Certains faisaient son bonheur, et finissaient édités, d’autres finissaient sur une étagère, abandonnés à la poussière.

Mais peu importaient ses choix, elle finissait toujours dans les bras de son mari Richard, qui ne trouvait jamais rien à y redire. Si les nuits d’hiver étaient rudes à Winnipeg, et si Harlequin était né et leur donnait parfois du fil à retordre, ils ne pouvaient se départir de l’idée d’un véritable enfant. Leur jeunesse les berçait d’une ivresse toute particulière, et de la chaleur de leur amour naquit un véritable fils. Loin des piles de papiers administratifs, des enveloppes de manuscrits dactylographiés, ils avaient à présent le fruit de leur union, et rien ne pouvait plus entacher leur bonheur.

Peu de temps après la naissance de leur fils, Henry, Harlequin se décidait enfin, après quelques années d’existence déjà, à traverser l’Atlantique pour débarquer sur le sol français. Le succès fut une nouvelle fois rapide, les livres furent accueillis par les femmes françaises comme une bénédiction tombée du ciel. Pour elles qui cherchaient l’évasion sans oser quitter leurs foyers, ces romans représentaient le parfait échappatoire, la meilleure solution pour fuir leur quotidien. Solution sur laquelle elles ne lésinaient pas, faisant ainsi les affaires du couple Bonnycastle, et indirectement, de Henry.

Jusqu’au jour où ce fils unique fut presque adulte ou, tout du moins, en âge de se lancer dans les affaires. Son adolescence fut peuplée de conseils de son père sur la gestion de l’entreprise familiale, et aujourd’hui, il partit pour l’hexagone. Ce serait lui, ce fils tant aimé, qui allait devenir le patron de la succursale française. De quoi donner de la fierté à son père.

Il avait l’impression, en survolant notre pays, d’être Neil Armstrong débarquant sur la Lune pour y apposer son drapeau. Le jeune homme avait encore la tête dans les étoiles lorsque l’avion atterrit, et il eut bien du mal à prêter attention à son nom griffonné à la va-vite sur une feuille, mais tenue par une beauté incontestablement subjugante.

Il venait de fouler le sol français en arrivant à l’aéroport de Nice, et le soleil méditerranéen, qu’il n’avait encore jamais vu, se démarquait sur la peau hâlée de la jeune femme. Seul son regard, d’un véritable bleu d’azur, contrastait avec ses origines provençales. Un sourire sur les lèvres féminines, et le jeune Henry achevait de fondre comme la neige au soleil qu’il était face à cette créature de rêve.

Elle était, au bas mot, semblable à ces femmes superbes qui peuplent les livres de la maison fondée par ses parents, des beautés rares qui ne sont pas censées exister dans la vie réelle. Et malgré cela, l’une d’entre elles semblait s’être échappée d’un manuscrit pour venir l’accueillir. À cet instant, une seule pensée le traversait concrètement : cette femme serait l’héroïne du livre de sa vie.

Le paysage qui défilait derrière la vitre de la voiture ne cessait de l’éblouir, tout comme la conductrice sagement assise derrière le volant, conduisant d’un geste fluide. Tous deux si éblouissants, qu’il ne savait plus vraiment où regarder.

— C’est votre première fois ? demanda-t-elle simplement, l’accent du Sud allant jusqu’à la rendre plus charmante encore.

— La France ? Première fois oui. C’est épatant, ajouta-t-il en guise de commentaire.

Le reste du trajet lui parut aussi resplendissant que la nature provençale qu’il découvrait. À tel point qu’il fut surpris de se retrouver aussi vite face à l’édifice qui abritait les éditions Harlequin. Alors, il eut le sentiment d’être chez lui. Car c’était bel et bien chez lui à présent, c’était l’héritage qu’il reprenait, et qu’il entendait bien mener d’une main de maître.

Ses premiers jours en tant que français, après avoir encaissé le contre-coup du décalage horaire, furent dédiés à la paperasse dont son père lui avait certes appris les moindres rouages, mais cela prenait néanmoins du temps. Et plus encore lorsque son esprit n’était pas tourné vers les comptes de la société, mais plutôt sur la façon dont il allait pouvoir s’y prendre pour inviter Elisa, cette jeune et superbe créature, à dîner. Chose qui, au final, ne fut pas aussi difficile qu’il le pensait, puisqu’elle lui donna absolument toutes les clés pour y parvenir. Un soir, alors qu’elle était restée bien plus tard que prévu, il avait pris son courage à deux mains pour l’inviter, et elle avait dit oui sans hésiter, ce qui l’avait pour le moins surpris. Mais quelle importance, tant qu’elle acceptait, finalement ?

Deux jours plus tard, ils dînaient dans un grand restaurant d’Antibes, attablés à une terrasse donnant vue sur la mer calme et brillante. Une eau qu’il avait peine à regarder, tant Elisa brillait de mille feux devant lui, et tant elle le séduisait plus encore qu’il ne l’aurait cru. Elle prenait les initiatives une à une là où lui n’osait pas encore, elle avait constamment un temps d’avance qui le prenait de court. Tout allait encore plus vite qu’à travers les pages de ces romans dont il connaissait presque les moindres secrets, et pourtant, face à cette femme, il était démuni.

Jusqu’à ce qu’elle décide qu’il était temps pour eux de s’embrasser.

Henry ne vit absolument rien venir, mais fut l’homme le plus docile qui soit à cet instant, tant il redoutait de s’éveiller d’un rêve qui le laisserait frustré au plus haut point. Ce fut là, très certainement, la plus belle soirée de sa vie. En revanche, s’il ne s’attendait pas le moins du monde à ce qu’il vivait à présent, il imaginait encore moins ce qu’il allait vivre par la suite.

C’est ce que l’on pourrait appeler la chute.

Le lendemain de leur soirée, Elisa était une autre femme. Non qu’elle avait perdu toute sa beauté presque divine qui ne cessait de le fasciner, mais elle en était devenue plus froide, plus distante. Plus charmante, paradoxalement. Et en cet instant, Henry était face à une logique féminine qu’il ne comprenait guère. Jusqu’à ce que quelqu’un vienne frapper à la porte de son bureau avec force. C’était l’un des petits auteurs de la firme, un certain Guillaume Musso, qu’il n’avait fait qu’entrapercevoir depuis son arrivée.

Un homme de son âge, un peu plus musclé peut-être, mais qui surtout menaçait de mettre à sac la pièce toute entière. Henry aurait pu croire à une plaisanterie, ou bien à un homme un peu éméché. Sauf que la veine saillante du cou de cet énergumène, ce Guillaume qui lui faisait face, attestait que non, il allait réellement fracasser son bureau. À moins qu’il ne cesse de flirter avec sa femme. Première nouvelle ! Qui fit un premier tour dans le cerveau d’Henry, puis un second, avant que les neurones ne se touchent enfin, et qu’il réalise que la seule femme dont Guillaume pouvait parler était Elisa. De surprise, il retomba sur son fauteuil avec une mine encore plus abattue qu’un cocker. Elisa, son héroïne, la femme de ses rêves, avait déjà un homme dans sa vie. Pire, elle était mariée, et n’avait pas jugé utile de l’en informer. D’un geste vague, il fit signe à Guillaume de s’asseoir en face de lui, sans savoir quoi lui dire, si ce n’est lui présenter ses excuses, et lui avouer sa malheureuse surprise face à ce qu’il venait de lui annoncer.

Touché par la sincérité qui émanait d’Henry, Guillaume ne restât néanmoins que quelques minutes assis, après avoir écouter les plats aveux de l’éditeur. Il referma la porte derrière lui avec la même violence que celle avec laquelle il était entré, et Henry ne le vit plus pendant plusieurs jours. Il en fut de même pour Elisa, qu’il n’aperçut même plus au détour des couloirs. Sa tristesse lui permit de se plonger corps et âme dans la gestion de la société Harlequin, qui était fort heureusement plus fructueuse que sa vie sentimentale.

Ce ne fut qu’une bonne semaine plus tard qu’Henry fut surpris de retrouver Guillaume dans son bureau, alors qu’il y entrait lui-même. Ce fut à son tour d’entendre des excuses tout aussi inutiles que celles qu’il avait pu faire. Les deux hommes discutèrent pendant un long moment, pour aborder le seul sujet qui les liait, outre la société Harlequin : Elisa. Les yeux d’Henry s’écarquillèrent lorsqu’il appris toutes les aventures d’Elisa, aux dépens de son mari, l’on ne sait combien de fois trompé. Si le terme de coureur de jupons était habituellement décerné aux hommes, Elisa semblait le mériter amplement, voilà tout ce qui traversait alors l’esprit d’Henry, royalement dupé.

— Je ne saurais vous remercier assez de m’avoir prévenu, Monsieur Musso.

— Je n’allais pas vous laisser comme ça. Il faut se méfier des apparences, je m’en suis rendu compte, je me devais bien de vous le faire savoir aussi…

Comme tout bon patron d’une entreprise, Henry finit par sourire, retombant ainsi sur ses pattes comme il le devait.

— Vous pensez pouvoir faire de cette histoire un livre ? demanda le patron des succursales d’Harlequin dans l’Hexagone.

— Je peux même y ajouter une intrigue haletante, les lecteurs adorent ça ! répondit Guillaume Musso, tout sourire à son tour.


— Nev’

 

Une réflexion au sujet de « Coeur d’Harlequin »

  • Tout le monde cherche une autre vie que la sienne et c’est une bouffée d’air quand cela arrive.Toujours aussi interessant à lire ou voir votre travail.Soulever les question qu’il faut critiques qui devraient nous permettre de mettre en doute nos positions un regal avec votre dossier humoristique enfin un tout qui me permet de rire rêver et apprendre.

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