Le coffret de Swallow #1

Le flic finit par quitter précipitamment la pièce en grommelant, sans même me regarder. Je m’étirai alors sur ma chaise en penchant la tête en arrière. Il devait maintenant être derrière la vitre à se défouler sur quelqu’un en hurlant que mon récit était complètement absurde et qu’on devrait faire venir un psy pour voir si je n’étais pas folle. Il devait aussi aboyer qu’on lui apportât un café, tandis qu’un de ses collègues lui proposait d’aller prendre l’air pendant qu’on reprendrait mon interrogatoire.

 

À mon avis, c’est ce qu’il s’était passé, car une brunette aux yeux noirs entra en me souriant et en me saluant. Elle tenait le dossier de mon affaire dans sa main gauche, ainsi qu’une bouteille d’eau, qu’elle me tendit. Comme c’était gentil. Elle s’installa ensuite face à moi, et le temps que je boive, elle parcourut le dossier.

– Vous avez mis mon collègue dans un sale état, me fit-elle.

– Je me doute. Ça doit pas être facile tous les jours…

– Effectivement. Surtout quand on a des clients difficiles comme vous.

– Moi ?! rétorquai-je, faussement surprise. Personne ne veut me croire. Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? J’aimerais juste éviter de m’attarder ici trop longtemps. Swallow risque de me retrouver, et je n’ai pas tellement envie d’affronter sa colère à lui. Surtout si je suis aussi désarmée.

– Qui ça ?

– Le Capitaine Alvy Swallow.

– Racontez-moi tout depuis le début.

– Si vous y tenez… Mais je tiens quand même à vous dire qu’on perd du temps et que ce n’est vraiment pas bon. Bref, mon récit donc…

Je vis en colocation avec quatre amis. Les quatre personnes avec lesquels je suis actuellement dans la merde en fait.

– Donnez-moi les noms, dit la fille, prête à prendre des notes.

– Il y a deux filles, Cendre Haillon et Ray Ponce, et deux garçons, Johan Smith et un autre avec lequel Cendre couche de temps en temps je crois… c’est bizarre. Ça fait des années que je le côtoie, je ne me rappelle jamais de son nom à lui… Enfin, il me semble que je l’appelle Machin…

– D’accord. Si vous dites qu’ils sont en danger, nous dresserons des portraits robots de ces personnes pour diffuser un avis de recherche.

– Je pourrai en avoir une copie ? Je collectionne nos avis de recherche !

La brunette me regarda un instant avec de grands yeux, avant de sortir de ses pensées et de me demander de poursuivre…

Il y a une semaine ou deux, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai décidé qu’il était temps de ranger un peu l’appartement dans lequel nous vivons à Port-Royal. Comme il est haut de plafond, on a réussi à bricoler une sorte de grenier à un mètre du lambris dans chacune des chambres. Dit comme ça, je vous accorde qu’on dirait que l’appartement est en bordel, mais pas tant que ça en fait. Du moins, je crois. Et du coup, j’essayais de mettre un peu d’ordre parmi tous les trésors que j’avais accumulés durant ces nombreuses dernières années, sauf que, manque de bol, j’ai fait tomber un coffret par terre. Il a fait un bruit monstre sur le sol, ce qui a attiré mes colocataires.

– Qu’est-ce que… Elle a cassé le coffret de Swallow ! s’est écrié Cendre.

Mes quatre comparses avaient tous pâli. Mais je restais sereine. Cendre exagérait toujours un peu. Le coffret n’était pas cassé. Mais j’avais oublié son existence, et surtout, que c’était moi qui l’avais. Il ne m’avait jamais quittée, et il était préférable qu’il ne me quitte jamais. Ce coffret était un peu comme ma malédiction à vrai dire. Et si par malheur il lui arrivait quelque chose, c’en était fini de moi, de mes amis, et peut-être même du monde actuel.

– Tu devrais l’ouvrir, m’avait conseillé Ray, au moins pour t’assurer qu’il n’a rien.

– Mais tu vois bien qu’il n’a rien, je vais le dépoussiérer un peu et le ranger.

– Je ne parlais pas du coffret, mais du cœur.

Bien sûr que Ray parlait du cœur. Je ne voulais juste pas voir la vérité en face : le moindre mouvement de la boîte qui protégeait le cœur du Capitaine Swallow pouvait le réveiller. Alors une chute de quelques mètres… Puis avec le bruit que ça avait fait…

 

À contrecœur j’étais descendue de mon perchoir et m’étais agenouillée face au coffret en retirant de mon cou le collier au bout duquel pendait depuis toujours la clef du boîtier. Ray, Cendre, Johan et Machin retenaient leur souffle autant que moi, je crois. Mais j’ai fini par me dire que ça ne servait à rien d’avoir peur, et que depuis toutes ces années où on avait sans cesse déménagé et bougé, où le coffret avait été malmené… et puis Swallow avait dû finir par mourir, depuis le temps que son coeur est absent de sa poitrine… Enfin, ça tombe sous le sens, non ?

 

J’ai donc fini par ouvrir ce coffret de malheur, et le cœur se trouvait à sa place, dans son écrin de velours noir. Et il battait. La poisse. Nous le voyions battre, mais nous l’entendions également, un peu trop fort. Beaucoup trop fort en fait. C’était un battement que nous ressentions au plus profond de nous-même, et qui faisait trembler l’appartement à son unique rythme. Un boom-boom intense, malaisant, qui ne prédisait rien de bon.

 

Puis je sentis ma main me brûler. Mon collier. Au bout de la chaîne, avec la clef du coffret, je gardais toujours une très ancienne pièce en or ornée d’un crâne, et lorsque je la lâchai à cause de la douleur, elle se précipita sur le cœur pour le brûler également. Il avait agi comme attiré par un aimant. J’avais vu ça une seule fois auparavant… Ça avait été terrible.

– Merde… avait alors soufflé Ray en ne quittant pas le cœur des yeux.

Merde, en effet.

Le cœur avait comme absorbé la pièce d’or et les deux yeux du crâne parurent briller à l’intérieur. La brûlure de ma main m’avait alors élancée, et comme si elle avait été appelée à lui, ma main s’était précipitée contre ma volonté sur le cœur qui battait toujours aussi fort. J’ai alors hurlé aux autres de nous séparer et de verrouiller le coffret coûte que coûte.

– Il faut se débarrasser du coffret, avait proposé Machin.

– Non !

Ray, Cendre et moi-même avions hurlé en cœur tandis que Johan balançait une claque derrière la tête de notre ami. Bien sûr que non nous ne pouvions pas nous débarrasser du coffret. Il était ma malédiction : si je m’en éloignais, surtout maintenant, je mourrais. Mais si je le gardais auprès de moi, je mourrais également, et de la main de Swallow. La fuite était la seule initiative possible.

– Une seconde, m’interrompit alors la brunette, visiblement absorbée par mon récit, comment cette malédiction vous est tombée dessus ? Si je peux dire ça comme ça…

– Je ne me rappelle plus exactement à quand remonte cette histoire, répondis-je en me plongeant dans de très vieux souvenirs…

Parce que vous savez, je suis beaucoup, beaucoup plus vieille que j’en ai l’air. J’ai arrêté de vieillir du jour au lendemain, je ne sais pas trop pourquoi… Mais je ne suis pas la seule dans cet état. Au fond de moi, je crois que je suis restée la même, même si je pense que je tue beaucoup moins aujourd’hui qu’il n’y a des centaines d’années. Oh ne faites pas cette tête, vous devez en croiser souvent des tueurs… Croyez-moi si je vous dis que je me suis calmée ! Mais ce n’est pas forcément bon. Pas quand on a le Capitaine Swallow aux fesses. M’enfin vous me direz, je l’ai au cul depuis toujours…

Queen V

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