Le coffret de Swallow #2

Voyez-vous, Alvy et moi avons quasiment été élevés ensemble. Puis quand son père a estimé qu’il en avait l’âge, il l’a emmené parcourir les océans. À cette époque, je ne tenais pas en place. Je voulais prendre le large avec Alvy et son père, sauf qu’une femme sur un bateau, ça portait malheur. Ces putains de vieilles superstitions, j’vous jure ! Et le père d’ Alvy, un monstrueux pirate bête comme tout, croyait en ces superstitions, et m’a balancée par-dessus bord alors que je venais d’embarquer sur son navire, et que nous étions encore à quais ! Cet enfoiré ! Il aurait simplement pu me renvoyer sur le ponton, comme n’importe qui de sensé. Et son débile de fils a ri… Bon, certes, j’avoue que j’ai ri aussi, et j’ai pris la chose pour un jeu. Du coup, idiote comme je l’étais, j’ai recommencé plusieurs fois, et à chaque fois, le Capitaine Swallow père me balançait à l’eau, et de plus en plus violemment. Si bien qu’une fois, alors qu’une tempête s’apprêtait à se lever et que la mer était agitée, quand je me suis fait balancer par-dessus bord, toujours sous les rires d’Alvy, ma tête a heurté la coque du navire. Lorsque je me suis réveillée, trois jours plus tard, j’avais le crâne rasé, une cicatrice gigantesque, et les pirates avaient pris la mer. J’étais verte. Alvy m’avait abandonnée, et il avait laissé son père me maltraiter.

Puis les années ont passé. Mes cheveux ont repoussé, dissimulant la cicatrice. Et je rêvais toujours autant de prendre la mer. Mais j’étais coincée. Du coup, je passais mon temps à faire le tour de l’île en regardant le large, espérant voir au loin une voile blanche qui m’arracherait à ma triste vie.

J’avais quitté mon village depuis six jours lorsque, quand je rentrais par les falaises, je vis non pas un, mais deux navires amarrés au port, dont un bateau pirate. Aucun doute, c’était celui de Swallow. Je suis donc rentrée, plus décidée que jamais à régler mes comptes avec Alvy et son père. Mais plus je me rapprochais du village, plus je sentais que quelque chose clochait. Les rares personnes que je croisais fuyaient vers la forêt et je me suis finalement résolue à me cacher pour observer ce qu’il se passait.

Le second navire, n’avait rien d’une frégate comme celui de Swallow, mais il ressemblait plutôt à un brick. Les pirates l’avaient sûrement dérobé dans les mers environnantes. Je tenais enfin ma chance de quitter cette île de malheur, mais non sans faire quelques dégâts…

Je me suis donc débrouillée pour m’approcher du brick en plongeant de la falaise et en nageant jusqu’à la chaîne de son ancre, que j’ai grimpée pour me hisser jusqu’au pont. Le bateau était désert. Du moins c’est ce qu’il me semblait, jusqu’à ce que j’entende du bruit venant de la calle. La curiosité est un vilain défaut me direz-vous… Effectivement !

Elle était pleine des corps de l’ancien équipage du brick. L’odeur était tellement insoutenable que j’en ai vomi. Mais une fois remise de mes émotions, je me suis rendue compte qu’il y avait une seconde partie à cette calle. C’était de là que venait le bruit que j’entendais. Cependant, une chaîne et un cadenas maintenaient fermée la porte qui y menait. J’ai donc dépouillé l’un des cadavres de son couteau pour m’attaquer à la serrure du cadenas.

– On peut savoir ce que tu fais ? avait alors demandé une voix, tout près de mon oreille.

Je crois que ce jour-là, j’ai eu la plus grosse peur de ma vie. Non mais vous imaginez ?! Vous vous baladez, persuadée d’être seule au milieu de gens morts, et d’un coup, vous entendez quelqu’un vous parler le plus normalement du monde ?!

Je me suis donc retournée pour voir quatre énergumènes me fixer. La surprise dans leur regard donnait l’impression que je venais de débarquer. Ce qui n’était pas totalement faux non plus…

– Bordel ! avais-je pesté après avoir repris mon souffle. Vous venez d’où ?

– On était planqués sous les corps de nos feu camarades, avait alors répondu l’une des quatre.

– Camarades, c’est vite dit, avait répliqué un autre, on était prisonniers !

– Orf…

– Les nouveaux pirates qui les ont tués ont l’air terribles !

– Beh la preuve, avait dit la seconde fille en montrant les cadavres à nos pieds, ils les ont tous tués ! On est dans la merde.

C’était la première fois que je rencontrais Johan, Machin, Ray et Cendre, et je dois vous avouer que j’ai cru qu’ils étaient fous.

– Y’a quoi derrière cette porte ? avais-je finalement demandé.

Ces imbéciles m’ont tous répondu en même temps ! Si bien que je n’ai pas compris un mot de ce qu’ils disaient. Et alors que j’essayais de mettre un peu d’ordre dans leurs baragouinages, une dernière voix s’était fait entendre derrière nous.

– Tiens tiens, des passagers clandestins.

Mon sang n’avait fait qu’un tour. J’aurais reconnu cette voix entre mille, ce qui – après réflexion – m’étonne beaucoup, étant donné que j’avais rarement échangé de mots avec lui… J’ai donc resserré mon étreinte sur le poignard que j’avais emprunté pour une durée indéterminée afin d’assouvir ma vengeance, et ni une ni deux, je me suis précipitée sur le Capitaine Swallow père. C’était sans compter sur son fils qui m’a saisi le bras à la toute dernière seconde, m’empêchant ainsi de faire la peau, et plus encore, à son cher papa.

– Ça, m’avait-il dit en me regardant fixement, je me le réserve.

Bon. Entre nous hein, j’ai eu un moment de faiblesse. Un très gros moment de faiblesse, même. Je pense bien que je n’avais jamais imaginé que Alvy Swallow pourrait un jour grandir et devenir un homme. Et quel homme… Une force de la nature, un regard noir et froid qui vous parcourt l’échine toute entière, un calme imperturbable… C’était à croire qu’il ne respirait pas !

– Débarrasse-t-en ! avait alors ordonné son père.

Et tandis qu’il avait tourné le dos et s’était apprêté à remonter sur le pont, Alvy avait saisi le pistolet qui était à sa ceinture, puis tout en continuant de me regarder, avait tiré une balle dans la tête de son père.

Je n’avais absolument rien compris. D’où, comment, et pour quelle raison Alvy Swallow avait-il assassiné son père sans aucune vergogne ni remord ?

Face à ma totale incompréhension, il s’était lentement mis à sourire, puis à ricaner, suivit par les autres pirates qui braillaient des « Vive le capitaine ! » à tout va.

– Scarlett chérie, c’est un réel plaisir de te revoir ! J’espère que mon petit cadeau t’a plu !

Il ne cessait de ricaner en me parlant avec son grand sourire. Il avait l’air d’un fou. D’ailleurs il n’avait pas lâché mon bras qu’il agitait dans tous les sens, comme si je n’avais été qu’une poupée de chiffon entre ses mains.

– En plus, tu m’as apporté ce que je cherchais, avait-il continué en avançant – et par conséquent, en me traînant avec lui – vers la porte cadenassée devant laquelle je m’étais arrêtée tout à l’heure.

– Je te déconseille d’y toucher à vrai dire.

Je me demande encore qui de Red ou de Cendre s’était interposée de la sorte face à Alvy, mais je m’étais aussitôt imaginée avec un nouveau corps jonchant le fond de cette calle. Pourtant mon cher et tendre ami n’en fit rien. Il explosa simplement d’un coup de pistolet le cadenas qui maintenait les chaînes de la porte, et nous fit entrer dans la pièce. Il y avait là un énorme coffre, le plus grand et le plus gros que j’avais jamais vu. Pour vous dire, il m’arrivait sous la poitrine !

La pression qu’exerçait la main d’Alvy s’était alors dissipée tandis qu’il attrapait autour de son cou une chaîne au bout de laquelle pendait une pièce en or ornée d’un crâne. Il avait alors introduit la pièce dans un interstice qui en avait la forme exacte, actionnant ainsi un mécanisme à l’intérieur du coffre. Les centaines de milliers de petits engrenages qui composaient la surface entière du coffre s’étaient alors mis à bouger, et au bout d’un moment, un cliquetis ultime avait déverrouillé le coffre qui s’était entre-ouvert. Alvy avait relevé le couvercle et découvert à nos yeux un somptueux trésor.

Tout cet or, toutes ces petites pièces qui n’attendaient que moi. J’avais envie de mettre les mains dedans, d’y plonger mon visage et de ne plus jamais en sortir.

– Tu sens le pouvoir de son attraction sur toi ? m’avait demandé Alvy en souriant. Tu sais pourquoi on l’appelle « le trésor maudit » ? Ce n’est pas juste ton penchant pour la luxure qui te guide vers lui, Scarlett. Ce trésor se nourrit du désir des Hommes : il les envoûte et les possède, il s’en saisit et ne s’en détache plus tant qu’il est ouvert et qu’il n’a pas été rassasié. Tu sens son pouvoir, n’est-ce pas ?

Brrr. Rien que de me rappeler ce moment me fait frissonner. Alvy avait raison. Penchée au-dessus du coffre, je ne répondais plus de moi. Tout ce que je voulais, c’était cet or qui m’appelait à lui. J’en avais le souffle rauque, je transpirais. Je me souviens que j’étais prête à tout pour avoir ce trésor, à tout donner. J’étais même prête à me damner. Il n’y avait plus que lui qui comptait.

– Mettez-le dans la calle de la frégate, avait ordonné Alvy en rabaissant le couvercle et en récupérant la pièce qui servait de clef, et emmenez les gardiens aussi. On leur trouvera bien une place dans l’équipage. Quant à toi, tu viens avec moi.

Je n’avais rien dit, rien fait. Pas même réagi. L’impact du trésor m’avait sonnée et rendue particulièrement docile.

– Queen V’

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