La Confrérie des Chasseurs de Livres

Il y a des romans, comme ça, on ne sait pas exactement pourquoi on les achète, mais quelque chose nous y pousse forcément. Et là, je ne parle même pas des opérations marketing autour des livres, non non, rien de tel. Simplement une sorte de force irrépressible, rien que ça. Eh bien, voilà ce qui m’a poussé à acheter La Confrérie des Chasseurs de Livres de Raphaël Jerusalmy. Et si vous ne voyez pas du tout de quelle sorte de force je vous parle, je vais essayer de vous l’expliquer. Mais je ne promets rien.

Pour ce livre-ci, à dire vrai, je suis passée devant en librairie assez fréquemment. Je tombais dessus quasiment à chaque fois que je flânais au milieu des rayons . C’était comme un signe, vous voyez ? Je dirai même qu’avant de l’avoir acheté, je n’avais pas lu la quatrième de couverture et son résumé, et aujourd’hui, alors que j’ai terminé le livre, je ne m’en souviens toujours pas. Vous allez me dire, « Mais quelle importance Nev’, puisque tu connais l’histoire ? » et je vous dirai qu’en effet, maintenant, je me contrefiche du résumé de la quatrième de couverture.

Je pense que la couverture m’a aussi terriblement attirée. Elle n’a rien de foncièrement extraordinaire comme on en retrouve souvent pour les éditions de livres fantastique/fantasy/science-fiction, mais elle a quelque chose de très accrocheur. J’ai acheté La Confrérie des Chasseurs de Livres en édition de poche, chez Babel (rassurez-vous, c’est évidemment la même chez Acte Sud). Elle est assez sombre, seul le visage du personnage est réellement éclairé et attire l’œil. Mais surtout, ce que j’ai trouvé assez extraordinaire (quand bien même un artiste viendrait me dire que ça n’a rien de spécial, je crois que je continuerai de voir cette couverture comme géniale), c’est l’effet de déchirure que l’on retrouve. Comme moi, si vous aimez flâner dans les librairies, voire sur les sites Internet des maisons d’édition, vous connaissez forcément cette couverture, vous l’avez obligatoirement déjà vue. Le personnage semble griffer un voile invisible avec un fin couteau, et cette éraflure… Eh bien, combien de fois ai-je passé le doigt dessus pour vérifier qu’elle n’était pas réellement déchirée ? Combien de fois suis-je passée devant mon livre fraîchement acheté, chez moi, en me disant « Oh non, je l’ai abîmé ! ».

C’est un peu léger comme raison d’achat, mais je dois dire que je n’ai pas été déçue. Pour un premier point déjà : c’est un roman, certes. On pourrait presque dire un roman historique, étant donné que l’auteur reprend une période de l’Histoire qui n’est autre que la fin du Moyen-Âge, avec des figures historiques comme Louis XI ou la famille Médicis. Ou encore le personnage principal, François Villon.

Et c’est là que ça devient intéressant, parce que l’on pourrait dire que Raphaël Jerusalmy nous offre une exofiction. Pourquoi ?

Déjà, parce qu’on a là un récit à la troisième personne, l’auteur ne prétend pas être dans la tête de François Villon, et de lui imposer ainsi des pensées qui ne furent peut-être pas les siennes. Il ne s’intéresse qu’à sa vie. Et encore, seulement à une partie de sa vie. C’est là où l’idée de l’auteur apparaît comme l’idée de l’année ou presque, puisqu’il utilise la période de la vie de François Villon que l’on ne connaît pas. Je m’explique, pour ceux qui ne serait pas de grand fan de l’écrivain le plus célèbre du Moyen-Âge.

François de Montcorbier, que l’on connaît mieux sous le nom de Villon – bien que son nom véritable apparaisse deux ou trois fois dans le livre – appartient à la période du Moyen-Âge donc, et plus particulièrement, au XVe siècle. Ça tombe bien, car les années de notre François Villon et de notre bon roi Louis XI concordent, ce dernier ayant été roi de 1461 à 1483 (jusqu’à sa mort quoi). Et en ce qui concerne François Villon, on sait qu’il se fait incarcérer, condamner à la pendaison, et gracier en 1463. Une petite notice est même ajoutée juste avant que le récit ne débute :

« […] Le 5 Janvier 1463, le Parlement casse le jugement et le bannit de Paris. Nul ne sait ce qu’il advint de lui par la suite… »

Voilà de quoi l’auteur profite : François Villon n’est pas mort en 1463, il a simplement disparu on ne sait où, et l’on ignore même quand il est mort. C’est pendant cette période inconnue de tous que Raphaël Jerusalmy ancre son récit, et par là même toutes les péripéties que l’on y retrouve. Ça, c’est pour l’idée de génie, puisqu’il peut tout se permettre, étant donné qu’on ne sait rien de tout ce qu’il a pu faire jusqu’à sa mort. De fait, le personnage de François Villon ne me semble être utilisé par l’auteur qu’en guise de matrice, pour faire passer un message – entre autres choses – sur la puissance des livres : en effet, dans ce récit, ils deviennent une arme à part entière. Et ça, c’est beau.

François Villon devient un personnage romanesque, et c’est là le dernier élément qui me fait penser à une exofiction.

Mais je vais quand même vous raconter le fond, sans vous spoiler (même si ça demande un effort considérable pour moi). Tout commence dans la geôle où se trouve François, alors que l’évêque de Paris, Guillaume Chartier, lui rend visite. Visite qui n’a alors qu’un seul but : obtenir de l’imprimeur allemand Johann Fust – qui publie des livres risquant de lui attirer les foudres de l’Inquisition1 – qu’il vienne ouvrir une imprimerie à Paris. L’Imprimerie, cette invention qui permettait alors de publier toutes sortes de livres, car elle n’était pas assujettie à l’Église. La France, et de fait Louis XI, voit ainsi un moyen pour asseoir son pouvoir et faire baisser considérablement celui de l’Église. Villon n’a qu’à appâter l’imprimeur, en échange de quoi il retrouve sa liberté.

Marchandage qu’il accepte, et qui va l’entraîner bien plus loin que la foire de Lyon où il devait retrouver Fust, ainsi qu’un compagnon Coquillard à lui, Colin de Cayeux, tout aussi voyou. Les deux hommes finiront par prendre la mer vers la Terre Sainte, pour découvrir où Fust se procure tous ces ouvrages gênants pour le pouvoir de l’Église, cette Confrérie des chasseurs de livres sous la protection des Médicis. De Safed à la « Jérusalem d’en bas », de Qumrân à Florence, François Villon va, selon les différentes missions qui lui sont imposées – directement ou non –, découvrir cette Confrérie vieille de plusieurs siècles, et découvrir lentement les desseins de chacun.

Ça, c’est pour l’histoire. On apprend progressivement que les ouvrages d’astronomie qui ont remis en doute la thèse héliocentriste, que les ouvrages de la bibliothèque perdue d’Alexandrie : tous les écrits susceptibles de constituer leur pouvoir ont été récupérés, d’une manière ou d’une autre, par ces chasseurs de livres. Que Villon admire autant qu’il s’en méfie. Ne serait-ce que pour le fond, et pour cette notion de guerre par les livres qui disposeraient d’un pouvoir propre, je ne pouvais pas ne pas apprécier. Mais il n’y a pas que ça.

J’ai trouvé l’écriture de Raphaël Jerusalmy tellement fluide, que je n’ai pas décroché du livre (ou alors, vraiment par obligation) jusqu’à la fin. L’histoire est à mon sens originale, et très prenante. On ne peut pas dire qu’elle ne fait pas voyager : on voit presque se dessiner sous les mots certaines routes de France, des étalages de la foire de Lyon, la découverte de la Terre Sainte, du désert, et puis l’aspect bien plus somptueux de Florence. C’est un voyage tant pour l’esprit que pour les yeux, l’auteur pose des mots qui remplacent des photographies. Ajouté à cela le vocabulaire que j’ai trouvé particulièrement riche, et technique par moment (au pire, lisez-le avec un dictionnaire à proximité) qui rend les descriptions d’autant plus précises, et le rythme fluide des phrases… Tout pour me ravir, en fait. Le seul inconvénient que je peux trouver à la forme, ce sont les dialogues : rien de mauvais (je ne me permettrais pas !), mais ils sont assez rares, il faut l’avouer. Loin de me déplaire, j’apprécie beaucoup la narration elle-même en règle générale. Au moins les dialogues ne sont pas placés dans l’histoire dans l’optique d’en mettre simplement pour combler, ils ont leur place propre et n’apparaissent pas comme des cheveux sur la soupe. Même, il est vrai, qu’ils allègent un peu le tout, par moment. Donc, je pourrais comprendre que ça en rebutent certains.

Un autre point, parce qu’après en avoir terminé la lecture, je suis allée voir ce que l’on a pu dire de ce roman, et j’ai été un peu surprise. Qu’il ne plaise pas, comme avec tous les livres, ça arrive, c’est un peu dans l’ordre des choses, chacun ses préférences après tout. Qu’on ne le finisse pas… J’ai déjà un peu plus de mal. Certes, comme je l’ai dit, la narration est fournie, mais pas autant qu’un roman de la Comédie Humaine par exemple. Et il fait à peine plus de trois cents pages. Alors je serai curieuse, je dois dire, de savoir pourquoi il n’a pas plu, outre le fait qu’il ne soit pas le genre de tout le monde. Il y a autre chose qui m’a peut-être un peu refroidie moi-même, et là, attention, ne lisez pas plus si vous n’avez pas encore lu La Confrérie des chasseurs de livres et que vous comptez le lire ! Il risque d’y avoir un soupçon de spoil.


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Je disais donc, une raison qui m’a un peu refroidie, qui se développe au fil de l’intrigue, et que l’on voit donc tout particulièrement une fois le livre achevé : de fil en aiguille, Villon apparaît comme un pion, manipulé par plusieurs joueurs d’échec, pour plusieurs causes plus ou moins différentes. Ce qui me gêne légèrement, c’est que l’auteur met en avant Villon comme un grand écrivain, ce que l’on ne saurait démentir, et pourtant, il est utilisé par tout le monde ou presque. Un véritable pantin qui, quand il pense agir à l’inverse de ce que les hommes pour qui il  »travaille », dirons-nous, n’agit au final que comme ils l’avaient espéré. Tous devinent à l’avance ce que Villon va faire, et ainsi, le poète apparaît comme se faisant toujours avoir, quand bien même il ne le sache pas toujours. Je trouve cela un peu exagéré, que ce soit le fait que chacun puisse prévoir ses agissements quand Villon espère les duper, ou bien que ce dernier ne déjoue pas les prévoyances de ces hommes qui l’utilisent. Après tout, même voyou, le poète est loin d’être idiot.

Mais, on peut trouver des raisons à ce point. De fait, je ne vais pas jusqu’à dire que ça gâche le tout à mes yeux, bien loin de là d’ailleurs. L’aspect religieux en fond peut peut-être aussi déplaire à certains, quand bien même on ne soit pas uniquement mis face au christianisme, mais aussi au judaïsme – après tout, on file en Terre Sainte avec les deux Coquillards !

En quelques mots, pour résumer au cas où certains auraient eu la flemme de tout lire (il faut dire que je me suis bien étalée) : j’ai particulièrement apprécié ce livre, je l’ai même adoré, depuis la couverture jusqu’à l’histoire qu’elle renferme, de l’idée de l’auteur aux paysages qui s’offrent aux lecteurs, de la puissance des livres exprimés ici, à la vie imaginée de François Villon. Une chose à ne pas oublier, même si l’on est là face à une figure célèbre de la littérature : ça reste un roman !

Mais qui sait, peut-être que notre François Villon a œuvré pour la puissance des lettres ? Allez savoir !


— Nev’

1 À l’époque, et comme on pourra le voir dans le roman, l’Inquisition est en quelque sorte le bras armé de l’Église, notamment face à des livres aux idées novatrices et ainsi, gênantes.

La Confrérie des chasseurs de Livres, par Raphaël Jerusalmy, publié aux éditions Actes Sud

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