Le Destin de monsieur Proust

Les rares flocons qui osaient s’écraser sur le sol de la rue rappelaient d’eux-même l’hiver tel que chacun pouvait le connaître : l’hiver véritable, le froid sur les joues rougies, réchauffées devant un âtre bienfaiteur. Et si ces maigres flocons, encore un peu chétifs, ne renvoyaient qu’à l’image de la fraîcheur de la saison, les décorations aux coins des rues, les sapins installés sur les grandes places, et les vitrines toutes décorées et remplies de couleurs faisaient tinter les carillons de Noël dans les esprits de chacun. Les yeux des enfants étincelaient face aux merveilles offertes alors, celles que l’on regarde mais qu’on ne touche pas, en attendant celles qu’ils pourraient tenir en main, à l’ouverture des cadeaux apportés par magie, sous les fameux arbres de Noël décorés de leurs mains, ou presque.

L’homme qui déambulait dans la rue parmi la foule n’avait pas d’enfant, et personne à gâter en cette veille de Noël. Bien emmitouflé dans un grand manteau – qui ne laissait fort heureusement passer aucun courant d’air, comme si on avait bien pris soin de lui pour qu’il ne prenne pas froid – il affrontait le froid avec une volonté de fer. Devant lui, s’étendaient les vitrines illuminées qu’il regardait à peine, comme si un voile avait été jeté sur ses yeux pour qu’il ne voit ce qui l’entoure qu’à demi. Il respirait en revanche à pleins poumons l’odeur des marrons chauds, si tant est que cela lui était possible, dans la tentative de ne pas l’oublier, garder cette sensation agréable dans un coin de sa mémoire. Et en ressortir le souvenir de cette journée d’hiver bien des années plus tard, comme une énième merveille de Noël qui n’aurait pas de prix.

Il n’avait pas terminé sa balade quotidienne que déjà, quelque chose le poussait à rentrer, telle la main du destin. Une main à laquelle, même avec la plus grande volonté, il n’aurait su se soustraire. Ce qu’il ne tenta même pas, la chaleur du foyer l’appelant déjà, et c’était là une chose qu’il appréciait tout particulièrement : le cocon qui était le sien, les trois murs qui le protégeaient de tout ou presque. D’autant que l’heure du goûter approchait, et qu’il allait pouvoir profiter d’un thé aux effluves plus qu’alléchantes, mais surtout, des petites madeleines qu’il s’accordait pour l’accompagner, qui fondaient sur ses lèvres, et pour lesquelles il damnerait très certainement son âme sans l’ombre d’une hésitation. Une fois passée la porte de chez lui, le manteau quitta son corps dans une vitesse presque folle avant qu’il n’aille s’installer à sa table nue, sur laquelle fut posée sa tasse étonnamment froide pour un thé brûlant. Il n’eut même pas besoin de se lever, les fameuses madeleines lui furent apportées presque comme par enchantement, et c’était bien là tout ce qui comptait : que les madeleines fussent à proximité pour le thé, peu importait la façon dont elles étaient arrivées ici.

Le silence absolu, ou presque, on ne pouvait entendre qu’un léger fredonnement, provenant de Dieu savait où. C’était tout ce qui habitait l’espace alors qu’il profitait du temps qui filait, des petites pâtisseries et du thé qui lui aurait, en temps normal, brûlé la langue et le palais. Une fois terminée, sa tasse disparut dans les méandres de sa cuisine, et il retourna dans sa chambre, où son petit bureau l’attendait, toujours à sa place, rien n’avait été dérangé. Ses feuilles n’avaient même pas bougé d’un centimètre, et il put reprendre son écriture là où il l’avait laissé, sous l’œil bienveillant du destin qui, il le savait, le suivait un peu partout. Il était d’ailleurs persuadé, au plus profond de lui, que c’était la même main qui le poussait tout entier à rentrer chez lui lors de sa balade, le Destin avec une grande majuscule.

La nuit tombait déjà lorsque cet homme, assis sagement sur sa chaise, écrivant à une allure phénoménale, se retrouva au sol sans raison apparente. Étendu sur le  faux parquet en lino, il fut bien incapable de se relever, malgré tous ses efforts. Quelque chose l’avait abandonné, sans qu’il ne puisse mettre un mot précis dessus. Il se sentait soudainement vidé de tout, et il resta allongé sur le sol de chez lui un long moment, plusieurs heures peut-être, il n’aurait su les dénombrer.

Malgré tout, il vit de nouveau la lumière des néons du plafond s’allumer au-dessus de lui, et par il ne sait quel prodige, il fut non seulement remis sur pied, mais aussi extirpé de sa maison, sans autre forme de procès. Alors, il vit de plus près ce qu’il nommait encore Destin, il vit de ses yeux cette main à l’origine de tout. Il vit cette petite fille l’espace de quelques secondes, qui lui souriait, avant d’être brandi avec bien peu de ménagement face à un homme bien plus grand, qui lui faisait d’ailleurs l’effet d’un géant.

        Et comment s’appelle cette poupée ? demanda l’homme qui accompagnait le Destin.

        Monsieur Proust, répondit instinctivement la petite fille, avec un sourire angélique.

       C’est original. Et il n’a pas de prénom ? Ses amis doivent bien l’appeler par son prénom j’imagine…

       Il n’a pas beaucoup d’amis, Monsieur Proust. Mais de temps en temps, pour qu’il ne se sente pas trop seul, je l’appelle Marcel.

         Et que fait-il de ses journées alors ?

         Il sort, et il écrit. Il écrit beaucoup.

Les présentations faites, Monsieur Proust resta encore quelques instants suspendu dans les airs, avant de retourner dans sa maison de poupée, toujours allongé. Cette petite fille, cet être qui régissait tous ses mouvements, disparut pour ne réapparaître que plus tard dans la soirée, tout excitée. Il ne la vit que d’un œil, étendu comme il l’était sur le sol froid, incapable de suivre ses mouvements mais sachant à présent qu’elle existait. Comme si un voile avait été ôté de sa vue. Et quand bien même il ne la voyait pas installer une autre poupée sur sa coiffeuse, en face du grand miroir, il n’était plus sourd aux voix :

         Et celle-ci, comment vas-tu l’appeler ?

         Colette, répondit la petite fille. Et elle aura un salon de beauté rien qu’à elle.

— Nev’

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