Dune de Frank Herbert – sable chaud, épices et vers de terre

Voici un petit retour sur un grand cru de la science-fiction : Dune, de Franck Herbert, paru en 1965.

Ma lecture de ce roman, premier tome d’une saga de livres-univers, est avant tout motivée par la perplexité provoquée par le fameux film de David Lynch sorti à la fin des années 80. Pour celles et ceux qui ne l’auraient pas vu, je vous conseille de le visionner sans tarder, c’est une espèce d’œuvre assez inclassable à la fois fascinante et rebutante… Voilà en gros, l’impression que j’ai retenue de ce film. Et je dois dire qu’à certains égards, j’ai presque eu la même sensation à la lecture du roman…Une sensation qui s’est révélée plutôt positive dans l’ensemble, même si dans ce vaste domaine qu’est la science-fiction, Dune peut apparaître comme une œuvre loin d’être chaleureuse.

Quand on s’attaque à un livre-univers comme Dune[1], il faut savoir qu’on va débarquer dans une dimension totalement inconnue et que nous allons être jetés violemment dans une intrigue tortueuse et globale. Il faudra d’abord se familiariser avec l’univers. Je vous épargne donc la critique trop facile du « On ne comprend rien ». Les questions et interrogations soulevées ont toujours des réponses pour peu qu’on s’attache à l’univers et qu’on se prête au jeu. Disons que si Dune s’avère très peu engageant dans un premier temps, c’est parce que l’auteur nous présente une planète plutôt vide… vide de sens, d’intérêt… Bref, un cadre vraiment pas attrayant.

Oubliez donc l’image d’une planète exotique de toute beauté, fréquentée par de fascinantes races extra-terrestres qui vont vous proposer des cocktails verdâtres à coups de boniments typiquement aliens… Dans Dune, c’est simple, on a affaire à du désert, du désert et du désert… un monde de sable, en veux-tu, en voilà. Arrakis, c’est son nom, est une petite planète uniquement façonnée par des tempêtes de sables et des vallées rocheuses. Sur cette vaste terre de sable, nous trouvons, en guise d’extra-terrestres, une poignée d’autochtones appelés les freemen, un vaste peuple humain aux yeux entièrement bleus qui entretiennent un rapport harmonieux avec leur environnement. Les seules créatures présentes sur Arrakis s’avèrent être d’immenses vers de terre rampants dotés d’un tempérament plutôt hostile.

 

Citons simplement un petit extrait du roman concernant Arrakis :

« Aux yeux du nouvel arrivant, Arrakis apparaît comme une terre d’une désolation absolue. L’étranger pense immédiatement que rien ne peut y vivre ou y pousser, qu’il a devant lui un désert qui n’a jamais connu la fertilité et ne la connaîtra jamais. »

C’est à travers ce point de vue de « nouvel arrivant » qu’Arrakis vient se dévoiler sous nos yeux. Dune nous raconte l’histoire d’une puissante famille ducale, la maison des Atréides, qui quitte leur monde natal de Caladan pour venir résider sur Dune (alias Arrakis), cela dans un but strictement économique puisque l’empereur leur ordonne de superviser l’extraction de l’Épice, une sorte de drogue aux vertus très précieuses comme la longévité, l’ouverture de l’esprit, et., et qui représente surtout l’une des ressources les plus importantes de la galaxie. La Maison des Atréides, accompagnée de leur armée, de leurs machines et de leurs bons serviteurs, s’installent bon gré mal gré sur cette planète, et le tout dans la nostalgie permanente de Caladan. Les Atréides vont remplacer les Harkonnens qui avaient supervisé la planète pendant de nombreuses années. Dirigée par le cruel et vorace Baron, cette dernière famille est surtout bien décidée à reprendre la main sur Arrakis.

La famille Atréides est composée du Duc Leto, personnage honorable, modèle du seigneur juste et impartial et de son épouse inavouée, Jessica. Cette dernière est une Bene Gesserit, c’est-à-dire une femme élevée dans l’ordre des Révérendes-Mères du même nom. Il s’agit d’une importante organisation dont les membres, exclusivement des femmes dotées de pouvoirs psychiques  possèdent une importante  influence sur le gouvernement. Tous deux ont un fils de 15 ans, Paul Atréides. Et devinez quoi ? Paul est promis à un bel avenir sur le sol poussiéreux de cette planète. Aaaah, l’image sempiternelle de l’élu…

Tout ce petit monde est malheureusement en proie au mal du pays (ou plutôt de la planète). Mais le fait est que l’auteur ne va pas s’amuser à nous dépeindre uniquement un climat de tristesse et de désolation. Le récit en deviendrait vite déprimant. Ce qui fait la force de cette œuvre de S-F, c’est que justement, à partir d’un cadre aussi vide qu’Arrakis, ce monde va, en réalité, devenir le berceau d’un récit très riche. Le lecteur sera ainsi entraîné vers une intrigue globale dans laquelle il découvre peu-à-peu tout le système régissant l’univers. On peut s’amuser à comparer cette œuvre à des jeux vidéo comme Journey ou Shadow of Colossus qui nous présentent des mondes vides mais qui, peu-à-peu, nous entraînent vers une richesse insoupçonnée, vers une ambiance très caustique, mystérieuse et dotée d’une certaine beauté. Mené par une intrigue omnisciente (qui se poursuivra dans un cycle de six romans), le premier tome s’affaire avant tout à nous présenter cette planète jugée si inhospitalière  et à la dévoiler…

Dune se manifeste avant tout par son ambiance inquiétante, presque étouffante. Un des éléments qui peut vraiment rebuter, c’est l’antipathie provoquée par les personnages principaux. On peut relever, par exemple, la relation mère-fils presque dénuée d’amour entre Jessica et Paul. Ces personnages semblent plutôt se vouer un respect mutuel partagé entre l’admiration et la crainte. La mère est parfois méprisé par son entourage puisqu’elle incarne une sorte de sorcière à travers son appartenance au clan Bene Gesserit. Quant à Paul, le jeune héros, il est clairement un instrument du destin plus qu’un être humain. Hanté par des visions prophétiques, doté d’un esprit totalement mature malgré son jeune âge, je l’ai  simplement trouvé totalement froid. Cela n’empêche pas l’auteur de jongler avec les émotions, de décrire avec une précision chirurgicale le ressenti et les pensées de ses héros. Mais personnellement j’ai largement préféré les personnages secondaires, beaucoup plus attrayants et humains. D’une certaine manière, Herbert semble vouloir emprisonner ses sujets dans le carcan du destin comme si le sort de Dune venait prévaloir sur leurs identités personnelles. C’est un parti pris qui rejoint cependant le fait que le plus important dans ce roman reste le devenir de cette planète.

Dune est aussi un récit aux allures bibliques. En effet, l’intrigue tourne autour d’un élu qui va provoquer un bouleversement décisif sur cette planète. Paul Atréides représente la figure messianique de Dune, une sorte de Moïse, un sauveur pour les freemen face à la terrible menace des Harkonnens, et par extension face au pouvoir impérial asservissant ce monde du désert. Sauf que là, il n’y aura pas de séparation de la mer en deux. L’eau est une denrée précieuse sur cette planète… Nous avons donc affaire à de la science-fiction très spirituelle dans laquelle les visions oniriques et prophétiques possèdent autant d’importance que la technologie. Le roman symbolise la rencontre entre ces deux mondes : celui beaucoup plus tourné vers l’écologie, et le second, ancré davantage dans un esprit S-F représenté par toutes les forces technologiques oppressantes cherchant à exploiter la précieuse Épice. C’est une confrontation qui est, sans doute, devenue un thème vu et revu de la S-F. Il n’y a qu’à voir par exemple Avatar de James Cameron… mais n’oublions pas que le livre est sorti en 1965 ce qui en fait une importante référence dans le traitement de ce sujet. D’ailleurs, le célèbre Hayao Miyazaki aurait été influencé par la portée écologique de Dune dans la réalisation de son premier long-métrage Nausicaâ de la vallée du vent, notamment à travers la relation entre les hommes et les imposants vers de terre…

Surfant sur des thèmes bibliques et écologiques, Dune est une œuvre incontournable de la science-fiction qui puise aussi dans une culture, notamment par le monde arabe à travers le prisme de la langue ou la vision onirique du désert façon Mille et une nuits. En effet, comment ne pas penser, dans notre imaginaire occidental, aux touaregs à travers la figure des freemen, ou encore à certaines puissances capitalistes réelles qui cherchent à exploiter de la ressource, comme cela est présenté via les Harkonnens, la Guilde, ou le système impérial. Le plus troublant, c’est que nous pouvons relever chez Dune une modernité, voire une actualité presque alarmante : le terme de Jihad  souligné plusieurs fois dans le livre. Il incarne l’une des sources d’inquiétudes principales de la part du héros qui veut aider les freemen sans toutefois les amener vers une guerre sainte. Effectivement, derrière ce récit à l’apparence biblique, il y a aussi une critique sous-entendue du fanatisme. Je ne peux pas en révéler plus mais disons que le récit fonctionne aussi sur une remise en question de la figure du messie. Il y a une angoisse et un doute récurrents qui font de Dune une œuvre bien plus complexe et réfléchie que ne laissait présager cette simple trame d’un peuple qui se soulève contre l’oppression. C’est donc un roman fort qui n’a pas pris une ride et qui possède même un sujet presque visionnaire.

La question du pouvoir, de la croyance, de l’exploitation est ici soulevée et amplifiée à travers la figure de cette planète du désert. Quand on est habitué à l’image de la science-fiction à travers le prisme du space-opera façon Star Wars, inutile de dire que Dune représente une œuvre diamétralement opposée qu’il est bon de lire au moins une fois. Je pense que le premier tome peut suffire amplement. C’est un bon pavé de plus de 700 pages (sans compter les appendices et autres documents annexes) qui vous attend au tournant. Cette quantité n’a rien d’étonnant car, sur le papier, Dune est d’abord un livre-univers façonnant et amplifiant à travers toute une saga l’ensemble d’un monde de science-fiction.

Peu facile d’accès au premier abord, la lecture de Dune est à l’image de son sujet, une œuvre plutôt formelle et léthargique dans un premier temps qui finit par se dévoiler dans sa seconde partie. Et là on est tout simplement embarqué par l’ampleur de l’intrigue. Le monde d’Arrakis nous apparaît alors dans une vision bien différente, remarquable prétexte à la continuité d’une saga d’exception. Dans notre rubrique, nous poursuivrons les clins d’œil et les articles autour de la saga de Dune, dans l’attente d’une éventuelle adaptation cinématographique qui saura mettre à l’honneur ce monument spirituel et inébranlable de la science-fiction.

Au final, Dune est une œuvre de S-F incontournable qui, sous son aspect de bac-à-sable géant peu accueillant, révèle une certaine profondeur. Alors, n’hésitez pas, prenez votre petit seau et votre petite pelle, et creusez…

Qui sait ? Vous pourrez peut-être trouver de l’eau fraîche… ou un ver géant qui vous sautera à la face.

Au fait, je viens de recevoir un scoop d’Akïra qui me signale qu’un vieux jeu vidéo de Dune est disponible ! Il est  téléchargeable gratuitement et légalement ici.

-Dr. Blaze


[1] André-François Raud dans Science-fiction : Les frontières de la modernité, rappelle que le terme « Livre-Univers » désigne un procédé narratif de science-fiction dans lequel l’auteur nous présente un monde unique, totalement clivé et isolé de notre réalité (tout en restant dans l’esprit rationnel de la S-F). Les livres-univers sont souvent construits sous la forme d’une saga et/ou de nouvelles à travers lesquelles l’auteur devient un véritable dieu de son monde et de son évolution. Cf Science-fiction : Les frontières de la modernité, Mnémos, 2008, p.225.

2 réflexions au sujet de « Dune de Frank Herbert – sable chaud, épices et vers de terre »

  • Ahhh Dune ! Quel plaisir tu me fais en parlant de ces livres.
    C’est Le livre avec lequel j’ai commencé à prendre plaisir à lire.

    C’est très compliqué d’aborder Dune, et pourtant tu le fais super bien.
    Cette oeuvre a tellement de facettes… qu’on ne sait pas par quel bout le prendre.
    Dune fait partie de la science fiction qui n’est pas gratuite, c’est pas juste des vaisseaux et des robots parce que c’est cool. C’est un bac à sable (ahah) de concepts, de philosophie, d’idées, de théories, …

    J’ai beaucoup apprécié de lire l’adjectif « biblique ». Les religions jouent un rôle essentiel dans l’univers de Dune. C’en est à la fois une critique et une exploration. Quand on lit des mots comme Zensunni, on ne peut que à la fois pouffer de rire intérieurement et être fasciné.

    On sous-estime beaucoup l’impact de Dune sur le paysage actuel de la SF. Tu parle de Star Wars et tu fais bien, parce que d’une certaine manière il fait partie de l’héritage de Dune. La majeure partie de la SF cinématographique du 20eme siècle découle d’une tentative d’adaptation du livre.
    Je recommande très chaudement le documentaire « Jodorowsky’s Dune » qui explique l’aventure insensée dans laquelle s’est lancé Jodorowski. Il est passionné par Dune et son rêve de toujours était de l’adapter pour le cinéma. Mais il voulait pas faire ça comme un film, il voulait une oeuvre d’art. Alors il recrute l’uateur de BD Moebius pour faire le storyboard, Giger (Alien) pour faire les visuels Harkonnen, et que des pointures dans le domaine artistique pour bosser sur le projet. Même Dali à un moment donné est d’accord pour jouer dans le film et faire l’empereur intergalactique. Le projet est démentiel. Aucun studio ne veut le produire. Mais le travail effectué sur ce projet fini par de distiller dans la plupart des films de science fiction qui voient le jour ensuite.
    Finalement c’est Lynch qui récupère le projet des années plus tard et qui finira par le désavouer.

    Tiens récemment d’ailleurs ! Dans Game Of Throne, on ne me dira pas que les assassins qui changent de visage ne sont pas inspirés des Danseurs Visages du Bene Tleilax.

    Il y a eu d’autres tentatives d’adaptations. Il y a une série de 6 épisodes je crois qui se passe après la premier volume de Dune. Je n’ai pas osé regarder. Il parait que c’est pas si mal.
    Il devait y avoir une nouvelle adaptation il y a deux ans, finalement le projet est passé de mains en mains et c’est tombé à l’eau.

    Un petit spoiler :
    Mon passage préféré de toute l’oeuvre se trouve dans L’empereur Dieu de Dune, ou dans les hérétique, je ne suis plus sur. Le fils de Paul, Leto II est devenu un être immortel mi ver de sable mi humain qui voit le passé et l’avenir. C’est aussi un tyran.
    Finalement, au contact de l’eau, son corps se scinde en milliers de perles qui se répandent dans le désert, chacune porteuse de son rêve sans fin. J’adore cette image.
    Et quelque part, la tentative de Jodorowski y ressemble : le projet qu’il amène est tellement dense, tellement riche qu’il finit meurt et se dissout dans d’autres projets.

    Je m’arrête là parce que je pourrais continuer pendant des heures.
    Merci pour ce petit retour aux sources : D

  • Salut Than ,

    Remerciement très tardif mais de bon coeur pour ton commentaire. Je dois t’avouer que je n’ai lu que le premier volume de Dune mais au vu de ton avis, j’essaierai de me concentrer sur cette saga chronophage quand j’aurai un peu de temps.
    J’avais pensé à Jodorowsky’dune ^^….le big projet, il devait y avoir Orson Welles aussi dans le rôle du Baron ! Je réserverais sans doute un cinématographe la-dessus…
    Encore merci pour ton retour Than, à bientôt !

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