Il était 389 fois… Charles Perrault !

Demain, c’est l’anniversaire de la naissance de Charles Perrault, qui va fêter ses 389 ans. Ça fait un paquet de bougies ! Et comme le créneau de demain a été shotguné par Queen V’ et Jack London, c’est donc en quelque sorte en avant-première que je vous emmène dans les dédales de vos traumatismes de jeunesse, et de vos plus beaux rêves.

Notre bon Charles, au début avocat au barreau de Paris, puis contrôleur général de la surintendance des bâtiments du roi (ce qui, reconnaissons-le, en jette sur ta carte de visite) est également l’auteur de contes célébrissimes qui ont rythmé notre enfance. Enfin, la mienne c’est certain, la vôtre je ne sais pas. Et puisque c’est à travers ses contes que nous le connaissons, c’est à travers ses contes que je vais lui rendre hommage aujourd’hui. Il y a, selon moi, trois points qui font que les histoires de Perrault sont si incontournables.

  •     Le frisson :

Je ne pense pas vous apprendre quelque chose en vous disant que les contes de Perrault sont bien souvent à vous faire dresser les poils de la nuque. Et si vous ne me croyez pas, c’est simplement parce que vous ne les avez jamais lus ! Tout chez Perrault est une question de gradation, et de retardement de l’instant fatidique. Prenons le cas de Barbe Bleue, à mon sens, traumatisme des traumatismes. Il y a deux fois ce moment de crainte graduelle. Alors qu’une jeune femme épouse un homme richissime à la barbe bleue, celui-ci lui confie toutes les clés de son domaine. Si elle peut ouvrir toutes les portes et tous les placards de sa maison, il lui interdit cependant d’ouvrir le petit cabinet. Un jour il s’absente, elle pénètre dans la pièce…

Et bien entendu, l’instant où Barbe Bleue lui donne les clés sert de « set up pay off », une technique très souvent utilisée au cinéma et qui consiste à placer un élément, souvent de manière anodine, pour le réutiliser par la suite.


«
Voilà, dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. »

Tout comme le lecteur, la jeune femme va à présent être obsédée par la porte interdite. Mais la menace pèse autant que la curiosité. Ainsi, lorsqu’elle est enfin seule, elle ouvre d’abord toutes les autres portes, et le lecteur sent bien, avec effroi, qu’elle se rapproche peu à peu de la porte défendue. Et lorsqu’elle l’ouvre, l’obscurité qui y règne retarde dans la description la découverte du contenu de la pièce. De ce procédé, à celui que l’on retrouve dans les films d’angoisse (où la musique devient de plus en plus forte, où le spectateur se tend au fur et à mesure des secondes), il n’y a qu’un pas. Enfin, le célébrissime moment de « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?» rend le lecteur haletant, où l’on a la jeune femme qui attend la venue de ses frères pour la sauver, entre sa sœur qui guette la route et son mari qui aiguise son couteau pour l’égorger. Non vraiment, du génie. Et c’est cette même gradation qu’il utilise dans Le Petit Chaperon Rouge, qui personnellement hante toujours mes cauchemars, lors du fameux

« — Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ?

— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ?

— C’est pour mieux courir, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ?

— C’est pour mieux écouter, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ?

— C’est pour mieux voir, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ?

— C’est pour te manger.»

  • L’émerveillement :

Heureusement, Charles Perrault, c’est aussi un univers magique qui fait rêver et qui a su inspirer de splendides rééditions des contes. Il ne faut pas oublier que c’est à lui que nous devons la magie enchanteresse de Cendrillon, et l’histoire fantastique de ses pantoufles de verre qui ont fait rêver des générations. Alors oui, la version première du conte est bien plus trash que ce que Walt Disney nous a raconté. En effet, elle est à base de demi-sœurs qui se coupent les orteils et le talon pour rentrer dans la chaussure magique. C’est grâce à lui que nous avons pu nous perdre à imaginer les trois robes de Peau d’Âne, celle couleur soleil, celle couleur lune et celle couleur du temps. Si ça, ça ne vous fait pas rêver et voyager dans les confins de votre imagination !

De plus, Charles Perrault est l’auteur d’un de mes trois contes préférés : Les Fées. Il s’agit d’une histoire qui rappelle un peu Cendrillon. Deux sœurs vivent avec leur mère dans les bois, l’aînée est aussi méchante que sa mère, et la cadette est aussi douce que l’était son père. Comme visiblement, les services sociaux de l’époque ce n’était pas trop ça, la mère et la fille exploitent la cadette et l’envoient au puit tous les jours. Une fois, une vieille dame demande un peu d’eau à la jeune fille qui s’empresse de l’aider. Et comme c’est toujours le cas, il s’agissait en fait d’une fée déguisée, qui, pour remercier la jeune fille, lui offrit un don : à chaque fois qu’elle parlera, une pierre précieuse ou une fleur sortira de sa bouche. L’aînée, jalouse, tente aussi sa chance, mais la fée prend un autre déguisement, atteste de la méchanceté de la fille, et lui jette un sort : cette fois-ci, ce sera un crapaud ou un serpent qui sortira de sa bouche. La cadette finit avec un prince et l’aînée meurt dans la forêt.

Alors bien sûr, c’est encore bien glauque, mais j’ai toujours adoré cette idée selon laquelle la gentillesse était un trésor. Et c’est sans vous parler de la génialissime réécriture du conte par Pierre Gripari, La Fée du robinet.

  • La morale :

Enfin, il est impossible de parler des contes de Perrault sans parler de ses morales. Si on a souvent retenu ses histoires, elles étaient toutes présentées avec une morale à la fin, comme le sont les fables de La Fontaine.

Si nous reprenons par exemple Le Petit Chaperon Rouge, nous sommes en présence d’une histoire qui, en apparence, raconte comment une petite fille, partie rendre visite à sa  « mère-grand » dans la forêt, se laisse détourner de son chemin par un loup, se condamnant ainsi à être dévorée avec sa grand-mère. Mais la morale qui survient après la brusque fin du conte permet d’expliciter le propos sous-jacent du conteur :

On voit ici que de jeunes enfants,

Surtout de jeunes filles

Belles, bien faites, et gentilles,

Font très mal d’écouter toute sorte de gens,

Et que ce n’est pas chose étrange,

S’il en est tant que le Loup mange.

Je dis le Loup, car tous les Loups ne sont pas de la même sorte ;

Il en est d’une humeur accorte,

Sans bruit, sans fiel et sans courroux,

Qui privés, complaisants et doux,

Suivent les jeunes Demoiselles

Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;

Mais hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,

De tous les loups sont les plus dangereux.

Selon cette morale, les jeunes filles ne devraient pas désobéir à leurs parents, et surtout devraient se méfier des loups – une allégorie du mâââââle – même ceux qui semblent très gentils, car dans ce cas il n’est pas étonnant qu’elles se fassent manger. Cela équivaut donc au fait de se trouver dans un lit avec un homme, (ce qui veut dire qu’on parle de sexe, au cas ça vous aurait échappé ^_^). C’est ce qui arrive à la petite fille dans le conte ; elle va s’allonger près du loup déguisé en grand-mère (bonjouuuur métaphore et sous-entendus). La volonté d’éduquer les jeunes femmes aux dangers des hommes et de leur désirs est un moyen de maintenir la phallocratie en gardant les jeunes femmes innocentes jusqu’au mariage (la base de la vie au XVIIè). Le merveilleux, qui permet de présenter des personnages animaux capables de parler et de se déguiser en grand-mère sans que cela ne pose de problèmes au lecteur, n’atténue pas le propos, mais le transforme pour toucher un jeune lectorat. Il lui fait ressentir la crainte de quelque chose qu’il ne peut pas consciemment comprendre, en l’incarnant dans la crainte du loup, bien plus terrifiant du point de vue de l’enfant, et de moi-même, toujours traumatisée.

Marinièrement vôtre,

— Viny

Sources :
Image de couverture : Les contes, éditions Lito, 2012.( illustration de Rebecca Dautremer)
Portrait de Charles Perrault par Philippe Lallemand,  1672
Images de l’article: illustrations originales de Gustave Doré, extraites des Contes de Perrault, édités en 1862 aux éditions J. Hetzel

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