Exofiction Saint Exupéry et le Petit Prince

Beaucoup se demanderont, le jour où ils sauront tout ceci, pourquoi je n’ai jamais rien dit. Pire, pourquoi n’ai-je pas rapporté la vérité ? Ces personnes penseront alors que si j’ai pu mentir sur ce point, rien ne m’empêche d’avoir menti à d’autres niveaux. La logique des grandes personnes fonctionne ainsi : si une mauvaise chose peut être faite ne serait-ce qu’un peu, alors elle prendra de grandes proportions. Les grandes personnes ont tendance à voir le mal partout, elles sont pessimistes, et on ne peut pas vraiment leur en vouloir. « C’est la vie », paraît-il.

Si je n’ai jamais rien dit, elles en sont un peu la cause. Les grandes personnes. Parce que tout aurait été plus compliqué à comprendre pour elles, elles auraient commencé à tout remettre en question, et n’auraient pas pu voir au-delà des mots. C’est compliqué à écrire maintenant, après tant de temps, et surtout lorsque l’on n’est pas tout à fait une grande personne, comme moi. Une demi-grande personne. Et puis, ça m’oblige à me souvenir de certaines images très tristes que j’avais un peu oubliées. C’est triste, d’être une grande personne, même à moitié.

Mais est-ce que ces personnes-là y ont cru vraiment ? C’est leur défaut : elles ne peuvent imaginer que dans la mesure du réalisable. Ou alors, tant que ça ne touche pas à leur réel, que c’en est tellement éloigné que l’imaginer ne chamboule rien. Elles ont peur, finalement, très peur, et c’est un peu normal. Quoi de plus effrayant que tomber sur des choses que l’on ne s’explique pas ? Il faut les comprendre, c’est difficile d’accepter quand on a l’esprit qui s’est refermé au fil des années. Et ce n’est toujours pas leur faute, c’est l’ordre des choses, c’est ce qu’on leur a appris.

J’ai entendu toutes sortes de choses, après avoir donné mon manuscrit. Je sais que certaines grandes personnes ont essayé de croire que les petites planètes que j’ai décrites étaient vraies. Qu’elles étaient quelque part dans le ciel. Mais elles ne pouvaient pas les voir sur leur télescope, alors ce fut très compliqué pour elles d’y croire. Elles n’y croyaient même qu’à moitié, parce qu’elles n’avaient pas de preuves de leur existence. Voilà ce qu’il leur faut constamment : des preuves. Pour être sûres. Elles n’acceptent pas de croire si facilement. Et c’est très triste pourtant, car les plus belles choses ne peuvent pas être prouvées par des photographies de planètes minuscules. Mais elles ont essayé de croire, ce n’est déjà pas si mal.

Je sais aussi que certaines personnes ont tout fait pour rendre mes mots réels, comme c’était prévu, comme elles le font toujours. Elles ont donné des chiffres et des lettres comme noms aux plus infimes planètes, elles ont élaboré des théories très compliquées avec des preuves physiques qui le sont tout autant. Parfois, elles ont même prouvé sans le vouloir que la vie était possible sur telle ou telle petite planète. Ces grandes personnes-là voulaient à tout prix que ce soit vrai. Alors ce n’est pas tant qu’elles ne pouvaient pas comprendre, mais plutôt qu’elles ne pouvaient pas accepter que ça dépasse leur logique. Déjà, ça devenait compliqué pour ma vérité impossible à révéler.

Je sais enfin que certaines autres grandes personnes ont mis cela sur le compte du rêve. De la fiction, comme elles l’appellent. Inventée de toutes pièces, sans rien de réel, même pas l’avion que j’ai pris tant de temps à réparer. C’est surtout celles-ci, qui ne pourront pas comprendre, et pour lesquelles je ne pouvais pas tout dire. Elles sont tellement persuadées que ça ne peut être autre chose, que c’est là la seule explication, que leur avouer la vérité les aurait chamboulé tout à fait. Elles n’auraient plus su que penser, elles auraient été perdues entre l’envie d’y croire, et la voix de leur raison. Elles auraient été terriblement tiraillées entre ces deux choix, et, incapables d’en faire un, elles auraient pu croire n’importe quoi.

Croire la vérité, rêver en étant persuadé que c’est impossible, ressentir un peu avec moi. C’était ça, l’important. Et il n’y avait pas besoin de connaître la fin de l’histoire pour cela. C’était mieux ainsi. Mais petit à petit, il y a eu les doutes, l’imagination.

À tous ceux qui ont cru un jour, même une seconde, que mon petit prince n’existait pas. Qu’il n’était que le fruit de mon imagination, un mirage dans le désert pour survivre, une folie de l’esprit humain. À vous tous, vous devez savoir une chose : si vous avez douté, c’est que vous avez perdu votre âme d’enfant. C’est dommage, et triste, mais une fois qu’on l’a perdue, c’est très difficile de la retrouver. On ne sait jamais vraiment où on l’a mise, dans quel placard, avec quelle clé. Et si vous l’avez perdue, alors vous ne pourrez jamais comprendre ce que je vais avouer aux autres. Je crois même être plus triste pour vous que pour moi, car ça me fait vraiment de la peine qu’un jour, vous ayez perdu l’une des plus belles choses au monde.

À tous ceux qui un jour, ont douté de son existence. Ceux qui y ont cru en silence, et qui à voix haute suivaient ceux qui n’avaient pas assez d’imagination pour en faire autant. À vous tous, je vous dirai qu’il n’est pas trop tard. Votre âme d’enfant n’est peut-être pas très loin, il faut chercher un peu mieux. Peut-être que la vérité vous aidera.

Et enfin, à tous ceux qui y ont toujours cru. Qui ont permis à mon petit prince de vivre toujours un peu plus sans jamais avoir remis en doute son existence, qui ont été l’écho de mes larmes. À vous tous qui êtes restés les enfants que nous aurions toujours dû être, je n’ai qu’un seul mot pour vous : merci. Car ce qui va suivre, cette vérité, vous la ferez vivre, comme vous pensez avec moi à ce petit prince lorsque vous vous trouvez face à un champ de blé. Car vous savez déjà ce que je vais avouer.

Vous ne l’avez jamais rencontré, et pourtant il n’exista personne de plus réel que lui. Que son cœur d’enfant qui a ravivé le mien, et peut-être le vôtre parfois. Vous ne m’avez jamais rencontré non plus, et pourtant vous y avez cru. Mais je dois la vérité aujourd’hui à ceux qui se sont pensés apprivoisés par mes quelques mots, par l’histoire du petit prince.

Il a existé autant que moi. Et s’il fut si difficile d’en parler, c’est parce que j’ai bien vite vu que les grandes personnes ne pourraient pas comprendre. Elles ne m’ont pas cherché au bon endroit, comment auraient-elles pu savoir où il était parti ? C’est encore leur défaut, chercher quelque chose de réel. Pendant des années, les grandes personnes ont cherché mon avion, sous l’eau. Se sont accrochées à un bijou pour pouvoir avoir une preuve. Ont mis des coordonnées géographiques sur une carte, pour se dire « C’est ici qu’il a coulé ». Mais les grandes personnes n’ont pas pensé à suivre les mots plus que les choses. Elles n’ont pas levé la tête pour regarder les étoiles en se disant cette fois « Peut-être est-il là-haut ? Sur une autre petite planète ? ».

Elles auraient dû, plutôt que de s’accrocher à une fausse preuve, une chimère inventée pour combler le vide de la réalité, le mystère de la disparition. Il faut toujours une vérité aux grandes personnes, mais une vérité logique. Elles n’auraient jamais pensé que je pouvais être parti bien plus loin que ce qu’elles ne voulaient le croire. Elles n’auraient jamais pensé que j’aurais pu me dérober à leurs regards. Alors, si je leur avais dit que mon avion n’était que de la poudre aux yeux. Que j’étais parti loin de cette Terre que le petit prince est venu visiter, dans l’espoir de le retrouver. Que j’étais tombé sur une planète, que j’avais fini par y rester, pour ne plus jamais rentrer. Que j’avais même pensé voyager comme il l’a fait, pour peut-être un jour voir ce qu’est devenu sa rose. Si je leur avais avoué tout ça, les grandes personnes ne m’auraient jamais cru. De la même façon qu’elles ne croient jamais aux rêves des enfants, elles n’auraient vu là qu’une histoire de plus, qu’une folie d’un homme un peu dans la lune.

Elles sont comme ça, les grandes personnes. Il y a des choses auxquelles elles ne peuvent pas croire, même si c’est la vérité. Car elles ne pourront jamais vérifier, elles ne pourront jamais envoyer quelqu’un au milieu des étoiles qui me chercherait, et rentrerait sur Terre pour admettre que j’étais sur telle planète. Elles ne peuvent pas comprendre, parce que ça dépasse leur logique, parce qu’à la question « Mais comment a-t-il fait ? », elles ne trouvent pas de réponse.

Alors qu’il n’y a jamais eu réponse plus facile. Mais les grandes personnes ne voient jamais très bien ce qui est pourtant juste sous leurs yeux. Elles ne voudront jamais me croire si je leur disais que j’ai tout simplement fait comme lui. J’ai profité d’une migration d’oiseaux sauvages…

 

– Nev’

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *