Quand Le Guin confie ses contes à Ghibli – Les contes de Terremer, de Goro Miyazaki

Il y a quelques articles de ça, je vous ai parlé d’une remarquable saga de fantasy plutôt bien construite et assez riche, que ce soit au niveau de son univers fictionnel ou au niveau de son intrigue relativement complexe. Avec la saga de Terremer, Ursula Le Guin a développé un cycle de fantasy assez remarquable qui a notamment tapé dans l’œil d’un certain Goro Miyazaki.

Fils du fameux réalisateur Hayao, Goro Miyazaki a choisi l’une des œuvres-phares de l’auteure de fantasy pour réaliser son premier film. Sur son blog [1], Goro ne tarit pas d’éloges sur cette œuvre dont il n’hésite pas à rapprocher les thèmes et les personnages fictionnels de son quotidien, de personnes de son entourage. À en croire son blog, le réalisateur a été profondément influencé par l’œuvre de Le Guin durant ses études. Du coup, après avoir vu l’adaptation, une question légitime se pose : pourquoi l’avoir ratée ?

Dans cet article, nous allons parler d’une mauvaise adaptation dans le sens où nous avons affaire à une mise à l’écran qui semble calquée sur un mode ultra-subjectif, à tel point que l’on finit par perdre certains ingrédients essentiels du cycle. L’autre raison de cet échec peut également venir d’un traitement très paresseux du scénario, ou peut encore provenir de la dimension conflictuelle qui se dessine autour de la production de ce film qui peut être due à un désaccord père-fils. Bref, sans vouloir être présomptueux (cela reste un avis personnel), tâchons de porter un regard critique et clair sur Les contes de Terremer.

Ce film d’animation, sorti en 2006, est d’abord le résultat d’une adaptation de non pas un tome mais de trois : Le sorcier de Terremer, L’Ultime rivage et Tehanu.

Dans le monde de Terremer, la magie perd de sa force, les sorciers deviennent incapables et la menace des dragons se profile à l’horizon. Dans ce contexte de crise, Arren, prince du royaume des Enlades commet, sans raison particulière, apparemment poussé par une force inconnue, un paricide. Dans sa fuite, il rencontre Ged (alias Épervier), le fameux sorcier de Terremer, qui lui proposera de se joindre à lui. Le jeune prince tourmenté et le vieux et célèbre sorcier partageront donc un bout de route ensemble. Ils rencontreront au bout de leur voyage Ténar, une vieille connaissance de Ged, ainsi que Tehanu, la protégée de Tenar. Mais leur voyage se heurtera également à la menace d’un maléfique sorcier du nom d’Aranéïde…

Voilà en gros l’histoire de cette adaptation qui puise ses sources dans les tomes originaux, pour en dégager une espèce de fantasy boueuse et légère accompagnée du graphisme Ghibli. L’intrigue principale semble être calquée sur celle de L’Ultime Rivage avec cette longue quête pour découvrir les secrets de l’affaiblissement de la magie… Mais au final, elle s’avère plutôt mince. D’une part, Miyazaki ne se met jamais à la place des spectateurs, et plus spécialement de ceux qui n’ont jamais lu l’œuvre de Le Guin. Il en résulte une petite histoire de fantasy manichéenne, un peu mystérieuse sur les bords, un univers fictionnel à peine étoffé et une mythologie à peine abordée. Du coup, le film nous apparaît super incomplet dans son ensemble. D’autre part, pour les lecteurs de Le Guin, les différentes références sont éparpillées et vraiment mal exploitées. Goro nous fait apparaître un combat de dragons au début du film pour ensuite nous laisser perplexe quant à leur rôle. Quant au background philosophique et social de ce monde, nous devons nous contenter des maigres explications d’Épervier sur le rôle de la magie, et l’équilibre de Terremer. Nous avons aussi droit à bon nombre de répliques essentielles sur la mort, la vie… au point d’alourdir subitement l’histoire juste manichéenne de cette adaptation. L’écriture n’est jamais à la hauteur de celle de Le Guin, et ce ne sont pas les quelques instants contemplatifs du film qui sauveront la mise.

Retour sur quelques éléments qui m’ont vraiment irrité. D’abord, le simple fait que Terremer soit un monde constitué uniquement d’îles n’est même pas mentionné témoigne d’un manque de clarté de la part du réalisateur. C’est le cœur de ce cycle, ce monde fragmenté, composé d’îles et d’îlots est un personnage à part entière. Mais là, il disparaît. Du coup, l’aventure semble se dérouler sur un unique continent, une simple terre qui semble être l’île de Gont mais rien n’est moins sûr étant donné l’absence de noms. Le second point est le rôle de Ged, le fameux magicien. D’abord apparaissant comme un vieux sage dans la première partie, le type devient aussi inutile qu’un médoc périmé dans la seconde. D’accord, dans le dernier tome de la saga, Ged a tiré sa révérence mais il demeure toujours présent. Là, nous avons affaire à un ersatz de sorcier gonflant qui tombe bêtement dans le piège du méchant et… voilà, merci d’avoir joué. Cette sous-exploitation du personnage m’a vraiment exaspéré, pour être ultra-poli.

En clair, qu’est-ce que Terremer chez Goro Miyazaki ? Et bien, c’est un joli cadre en bois lisse, sans aspérité, banal et fade visant à orner le travail de l’animation et à encadrer une intrigue des plus tiédasses. Au fond, le film aurait pu très bien s’appeler Les Contes des Landes Vertes, ça n’aurait rien changé tellement l’univers fictionnel passe au second plan. Ajoutons que le graphisme du film n’est pas non plus exceptionnel. On a affaire à un film Ghibli en mode light. On retrouve le même design des personnages chers au studio et 70 % des décors sont d’un vide presque abyssal. Seules l’animation des dragons et la ville dans la première partie du film se dégagent du lot. Dans ses qualités techniques, le film n’affiche rien de bien transcendant mais restons indulgents car il s’agit malgré tout de la première réalisation de Goro Miyazaki. N’ayant pas vu ses deux autres films, je me garderai d’ajouter des commentaires. Par contre, pour en revenir à l’adaptation, c’est vraiment frustrant de constater que, pour quelqu’un qui prétend avoir été fortement influencé par les livres, on ne retrouve aucune trace de cet impact dans son film. Seul un reste d’atmosphère, une douce ambiance mélancolique, se dégagent de tout ce ressentiment et peuvent être comparables à l’univers de Le Guin mais, chez Miyazaki, ces contes sont décidément trop simplifiés pour que le spectateur puisse entendre l’écho des vagues de Terremer.

        Maintenant que la diatribe est vomie, peut-on sauver ces Contes ? Bon, j’avoue être assez frustré par cette adaptation mais peut-être faut-il aussi regarder ce film d’un autre œil. Car autour de cette première réalisation, il y a malgré tout une dimension peut-être conflictuelle entre le père et le fils qui peut aussi donner une autre teinte, une autre allure aux Contes de Terremer. Ce ne sont que des suppositions mais apparemment Goro Miyazaki a longtemps attendu avant de se lancer dans l’animation, par peur de ne pas être à la hauteur ou tout simplement par peur d’être uniquement considéré comme le « fils de », ce qui peut parfaitement se comprendre. Quand il décide de se lancer dans l’animation, il peut, malgré tout, compter sur le soutien de son père Hayao à la production. À la base, c’est lui qui devait réaliser cette adaptation et il se montra souvent en désaccord avec son fils durant la production du film.

        Du coup, à partir de cette relation un petit peu conflictuelle entre le père et le fils, on peut se demander si Les Contes de Terremer ne représenteraient pas au final une allégorie de l’héritage. Au fond, quoi de plus significatif qu’un paricide en début d’œuvre ? Il y a dans Les Contes de Terremer une revendication, une transmission du flambeau à la nouvelle génération. Ce n’est pas une hypothèse nouvelle concernant ce film. Mais toujours est-il qu’elle peut être valable et qu’elle expliquerait parfaitement le rôle amoindri de Ged, l’archimage, en comparaison de celui d’Arren, le jeune prince. J’ai l’impression qu’à travers Les Contes de Terremer, nous avons surtout une vision ultra-subjective des Contes de Goro Miyazaki, celui qui veut se débarrasser de l’ombre paternelle au même titre qu’Arren, le jeune prince veut se débarrasser de son ombre. Passons l’analyse psychologique mais une chose est sûre : Goro Miyazaki a fait sienne cette adaptation au point de rendre invisible l’œuvre originale et c’est bien dommage… car tant de possibilités auraient pu émerger de cette fusion entre la fantasy de Le Guin et la fantasy chez Ghibli.

— Dr. Blaze

[1] http://www.nausicaa.net/miyazaki/earthsea/blog/

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