Hommage à deux grandes plumes

Umberto Eco, Harper Lee. Voilà deux auteurs qui ne se rassemblent absolument pas. La seule raison, aussi évidente que triste, de les faire apparaître dans un même article, est leurs morts toutes récentes. Il y a à peine quelques jours, deux grandes plumes nous quittaient, non sans avoir laissé des traces évidentes de leur passage dans ce monde.

Il serait absolument impensable de les comparer, tous deux ont écrit de grandes choses, c’est indéniable. Et même si la bibliographie d’Harper se compte sur les doigts d’une main – deux doigts pour être exacte – elle n’en a pas moins reçu la Presidential Medal of Freedom (la Médaille de la Liberté) des mains de George W. Bush en 2007. Oui, cette dame a reçu la plus haute distinction qu’un civil puisse avoir en Amérique, pour sa contribution à la littérature. Contribution qui, à l’époque, ne comptait alors qu’un unique ouvrage : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, publié en 19601. Ne serait-ce qu’avec cela, on peut dire que Madame Lee en impose. Et pour cause : son œuvre est considérée comme une des plus grandes de la littérature américaine du XXe siècle ! Chez moi, on appelle ça poser ses ovaires sur la table. Et pourtant… Cette grande dame ne publiera aucun autre livre, jusqu’en 2015, l’année dernière donc. Cinquante-cinq ans de silence de plume, rien que ça, et pourtant, son œuvre ne fut pas pour autant oubliée, loin de là.

Un silence qui n’a fort heureusement pas touché Umberto Eco. Alors que notre auteure américaine subissait le syndrome de la page blanche, ou peut-être autre chose encore, l’écrivain italien détient une bibliographie bien plus fournie, ce qui ne semble pas bien difficile en soi. Mais son plus grand succès, ce grâce à quoi nombre de lecteurs (ou non d’ailleurs), le connaisse, reste de façon incontestable Le Nom de la Rose, publié en 1980. Face à cette intrigue policière rondement menée, il faut l’avouer, nombre d’auteurs se sont alors inclinés à la vue du talent d’Umberto Eco. Le nom même de ce roman est mondialement connu, tout comme la résolution de l’intrigue, et ce, soit parce que vous l’avez lu, soit parce qu’on vous l’a spoilé (je pourrais viser là bon nombre de personnes, je vous assure. Le spoil, c’est vilain). Soit encore, parce que vous avez vu l’adaptation cinématographique.

Parce que oui, mine de rien, on peut un tant soit peu relier Harper Lee et Umberto Eco : deux grands noms qui s’éteignent, deux grands succès mondiaux traduits tous deux dans pas moins d’une quarantaine de langues. Mais aussi, tous deux adaptés au cinéma. Comme quoi, les adaptations de grandes œuvres à l’écran ne datent pas d’hier, et heureusement ! Pour ce qui est de l’adaptation du Nom de la Rose, pas besoin d’aller chercher bien loin : le film porte le même nom, il est simplement sorti six ans après la publication du livre. Et quand bien même l’écrivain était sceptique en voyant Sean Connery dans le casting du film de Jean-Jacques Annaud, il a du se rendre à l’évidence : c’était tout de même une bonne idée. Enfin, je ne sais pas vous, mais moi, je me souviens surtout de Ron Perlman dans le rôle du bossu, Salvatore, criant « Stupido ! Stupido ! ».

Pour ce qui est de l’adaptation de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, il faut être un peu plus connaisseur. Sorti en 1962, film en noir et blanc donc, réalisé par Robert Mulligan, il porte comme titre Du silence et des ombres. On est assez loin du titre original, et pour tout avouer, j’ai appris l’existence de ce film il y a quelques jours. On a tous des torts ! Donc, étant donné que je n’aime pas trop parler des films que je n’ai pas vu… Je n’en parlerai pas.

Un autre élément ne fait que lier les deux auteurs, certes de façon indirecte, mais tout de même : leurs personnages. On a tous ne serait-ce qu’entendu le nom du célèbre avocat Atticus Finch qu’Harper Lee met en scène dans son livre, cet homme qui va jusqu’à risquer sa propre vie pour défendre Tom Robinson, un homme noir accusé du viol d’une jeune femme blanche. Cet idéaliste de renom va apparaître comme bien différent de celui que les lecteurs ont connu pendant toutes ces années, dans Va et poste une sentinelle, second roman d’Harper Lee sorti l’année dernière. Dans ce livre-ci, adieu notre Atticus Finch prêt à se battre pour une cause louable : il devient ici un homme rigide, plein de préjugés, et il tend même vers l’antipathie. Où Diable est donc passé l’exemple d’humanité qu’était ce personnage ? Allez savoir. Mais, je digresse, je digresse. Je disais donc, des personnages inoubliables, et c’est aussi le cas avec Le Nom de la Rose : j’ai déjà évoqué Salvatore, mais l’on retrouve également Guillaume des Baskerville (ce nom ne vous dit rien ?) qui va enquêter sur les étranges morts de l’abbaye. Il y a foule de personnages que l’on pourrait citer, bien sûr, mais ce serait bien long, et je serai fortement tentée de vous spoiler, alors autant ne pas céder à la tentation.

Outre tout cela, les deux grands auteurs que nous avons perdu à quelques heures d’intervalle sont bien évidemment très différents. Harper Lee évita, suite à son succès, les interactions avec le grand public et la presse, alors qu’Umberto Eco continuait ses recherches et était même professeur en plus d’être romancier (soulignons également les nombreux ouvrages scientifiques qu’il a écrit).

En revanche, il y a une chose que l’on ne peut leur ôter : les engagements/idéaux qu’ils véhiculent. En tant que professeur et chercheur – entre autres – Umberto Eco laisse derrière lui une maison d’édition dont il était le co-fondateur2, ainsi que de nombreux essais sur la sémiotique par exemple, et une pensée particulièrement engagée sur les médias3 et leur évolution notamment (car il faut dire que sa pensée ne s’arrêtait pas là, oh non). Il serait là encore bien trop long d’évoquer tous les sujets sur lesquels le penseur qu’était Umberto Eco s’est penché. Une pensée souvent réutilisée de nos jours, d’ailleurs, notamment vis-à-vis de l’Internet que l’on connaît. De même, l’écrivain Harper Lee nous laisse à travers son œuvre majeure, un exemple d’humanité et d’empathie tel que nous l’avons déjà cité. Publiée à l’époque de la reconnaissance des droits civiques des Afro-américains, suite aux événements historiques que nous connaissons, l’auteure américaine nous offre ainsi une dénonciation on ne peut plus courageuse (tant par son écriture que par son personnage principal) de la ségrégation raciale qui a secoué l’Amérique dans les années 1930.

Cet article ne fait que survoler, – et encore, le terme est faible – quelques faits concernant deux auteurs qui ont malgré tout beaucoup apporté. Ça ne vaut pas l’hommage d’Audrey Azoulay, parce qu’on n’est pas au Ministère de la Culture, mais ça n’empêche pas d’être touchés, et de voir ce que l’on a perdu de la littérature en si peu de temps. Deux grands auteurs, deux grandes plumes : deux grandes figures qu’on ne peut pas oublier.


— Nev’

1En France, l’ouvrage a connu trois titres différents : Quand meurt le rossignol (1961), Alouette, je te plumerai (1989), et enfin Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (2005).

2Il s’agit de la maison d’édition La Nave di Teseo, où sera publié son tout dernier ouvrage à titre posthume, Pape Satàn aleppe, un recueil d’essais sur nombre de sujet de l’actualité que l’auteur a tenu à mettre en avant.

3Pour ce qui est de la vision des médias par Umberto Eco, il revient sur ce point notamment dans Numéro Zéro, publié par les éditions Grasset et paru en Mai 2015. Un roman plus court que ceux qu’on lui connaît, visant le journalisme à scandale et le métier de journaliste, agrémenté d’une pincée de complot.

Une réflexion au sujet de « Hommage à deux grandes plumes »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *