Jirô Taniguchi, portrait d’un mangaka d’exception

Je vais être honnête, avant sa disparition le 11 février dernier, je ne connaissais pas du tout le travail de Jirô Taniguchi. Ce qui m’a surtout intrigué, c’est le fait que la disparition de ce mangaka retentisse dans l’actualité générale. Le manga étant un genre de BD plutôt boudé par une large partie des non-initiés, j’ai été plutôt étonné que l’œuvre d’un mangaka soit autant reconnue, non seulement par les fans du genre mais aussi et surtout par les néophytes. Il faut dire que le travail de Taniguchi a une place à part dans le cœur des occidentaux. Son travail n’est pas vraiment reconnu à sa juste valeur dans son pays d’origine. Par contre, il est pratiquement adulé en France, notamment au festival d’Angoulême où il a reçu différents prix. Cet auteur  reconnaît d’ailleurs l’influence de Jean Giraud alias Moebius dans son travail. Il en résulta une collaboration entre ces deux auteurs avec le one-shot Icare.

Voici donc un petit retour, pas du tout exhaustif, sur quelques œuvres de celui qui est considéré comme un esprit unique et indépendant de la BD japonaise.

N’ayant pas eu le temps de lire tout son travail (il faut dire que le bonhomme a publié une bonne cinquantaine de mangas, que ce soit en solo ou en collaboration), je pense poursuivre plus tard quelques autres articles sur son oeuvre au fur et à mesure des lectures.

L’Homme qui marche

Le scénariste et critique Benoît Peeters considère cette œuvre ainsi que Quartier Lointain comme les plus illustres ambassadrices de la bibliographie de Taniguchi et de la BD japonaise.[1]

L’Homme qui marche, publié en 1995 en France, est une grande référence du style contemplatif et rêveur de Taniguchi. C’est un manga très personnel, presque autobiographique. L’histoire est simple : un couple emménage dans la banlieue d’une grande ville (sans doute Tokyo) et le mari décide d’aller se promener. Voilà. Étonnant, non ?  Avec du recul, le « scénario » peut être vu comme une absence d’histoire justement. Comme si Taniguchi cherchait à ouvrir une porte dans l’instant présent du lecteur pour inviter ce dernier à venir se promener avec cet homme au gré des jours et au gré du temps.

Personnellement, j’ai été plutôt embarqué dans cette « démarche ». On ne s’y ennuie pas car l’auteur parvient à retransmettre de véritables émotions juste à partir d’un regard, d’un geste, que ce soit une petite ascension sur une colline aux abords de la ville, une escalade dans un arbre, un repos au pied d’un cerisier, une promenade en vue floutée, ou une balade nocturne jusqu’aux premières lueurs de l’aube… Ce récit d’un Homme qui marche devient une véritable aventure contemplative, simple mais jamais monotone. Il faut quand même avoir du talent pour pouvoir émerveiller un lecteur à la vue des petits riens du quotidien. La lecture des images est reposante, apaisante. Ce curieux récit, original dans sa simplicité, est un témoignage direct de la vie de son auteur, un homme qui prenait le temps de voir et d’admirer la nature.

C’est une chose étrange que de découvrir un tel manga quand on est plutôt habitué au rythme et à la forme d’un shônen ou d’un seinen. Taniguchi se situe vraiment à contre-courant de la veine contemporaine et moderne du manga. C’est sans doute pour ça que ce one shot peut se révéler assez précieux dans la culture de la BD japonaise, car nous avons affaire à une œuvre qui situe le manga à un autre niveau, un niveau unique et singulier. Attention, je précise que je dis ça sans aucun snobisme à l’égard de la production habituelle et actuelle du manga. Taniguchi n’élève pas le genre. Mais si on doit signaler des mangas atypiques, il est alors nécessaire de citer L’Homme qui marche car cette œuvre prouve aux yeux du grand public que le manga, ce n’est pas seulement du Dragon Ball.

Je termine juste ce petit encart sur L’Homme qui marche en vous conseillant la nouvelle édition préparée par Casterman. Ce n’est pas une question de promo mais il faut malgré tout préciser que cette édition cartonnée nous fait découvrir de remarquables doubles-pages colorisées exacerbant la beauté de l’œuvre originale.

Quartier Lointain

Œuvre en deux tomes, vite rééditée sous la forme d’une intégrale chez Casterman écritures, Quartier lointain est le manga qui a imposé avec succès Taniguchi en France. Récompensée à plusieurs reprises (dont le prix du meilleur scénario au festival d’Angoulême en 2003), adaptée en film, Quartier Lointain est tout simplement l’une des œuvres-phares de Taniguchi, synonyme de reconnaissance et de talent.

Ce manga nous conte l’histoire d’un homme de 48 ans qui, durant un voyage d’affaires, s’arrête brièvement dans sa ville natale, Kurayoshi. Sans prévenir, l’homme subit un brusque retour dans le temps et se retrouve transporté à l’époque de ses 14 ans. Il retombe alors dans une période charnière de sa vie, puisque c’est durant ce temps-là que son père va disparaître, bouleversant toute sa famille. L’homme redevenu enfant va alors chercher à comprendre le pourquoi de cette disparition et tenter de l’empêcher.

La famille, l’enfance, le passage à l’âge adulte, la relation paternelle, voici quelques thèmes chers à Taniguchi, réunis ici sous la forme d’une fiction dramatique magistralement réussie. Ces éléments se déroulent dans la ville de Kurayoshi, l’une des quatre villes principales de la préfecture de Tottori, au sud-ouest du Japon, lieu majeur de l’enfance de l’auteur.

C’est avec une certaine bienveillance que Taniguchi combine son dessin contemplatif et une narration adroite teintée de mélancolie dans la construction de son œuvre. Dans le même genre, on peut relever Le Journal du père, paru peu avant Quartier lointain, qui retrace aussi les souvenirs de l’enfance. D’ailleurs, Quartier lointain, Le Journal du père, L’Homme qui marche et quelques autres mangas parus à la fin des années quatre-vingt-dix témoignent tous d’une inspiration autobiographique et d’un regard porté sur le quotidien. Ces histoires au cadre intimiste laissent pourtant filtrer un propos universel. Elles ne sont pas cloisonnées : à travers son vécu, Taniguchi n’est ni plus ni moins qu’un dessinateur de son temps. Soulignons aussi l’expression des émotions et des sentiments qui sont traités sans débordement. Il n’y a pas d’éclats de larmes, pas d’avalanches émotionnelles dans ses œuvres, l’auteur préfère conserver la beauté des émotions à travers une narration tout en retenue et paradoxalement, c’est ce qui rend ses récits bouleversants.

J’ai vraiment adoré Quartier Lointain et l’utilisation que fait Taniguchi du retour à l’enfance. À partir de cette simple question : que ferions-nous si nous retombions  en enfance ?  Taniguchi délivre une fiction emprunte d’une véritable sagesse. L’enfant-adulte ou l’adulte-enfant qui se retrouve à revivre des souvenirs… D’abord désemparé, il se laisse aller à la joie et au bonheur de retrouver des camarades disparus, de vivre une brève histoire d’amour, de s’épanouir… avant que la disparition en question ne rattrape son quotidien. Je ne peux pas en dire plus mais disons que l’auteur traite ce grave sujet avec une belle philosophie sans jamais nous heurter.

Trouble is my business (scénario de Natsuo Sekikawa)

Je suis tombé sur le premier volume de cette série dans une médiathèque alors que les autres clients avaient pratiquement raflé toutes les autres œuvres, plus connues, de l’auteur. Il ne restait plus que Trouble is my business, une série de mangas dans le genre du polar Hardboiled[2]. Dépité de ne pouvoir lire les grands classiques de Taniguchi, j’ai donc quitté la médiathèque avec ce premier volume en main, non sans avoir incendié le bâtiment avec classe et badassitude. Badass et décomplexé… deux qualificatifs qui peuvent correspondre au personnage de Jôtaro Fukamachi, un détective privé radin, rapace, et assez looser sur les bords. Il partage son bureau avec un cabinet dentaire, et ses problèmes d’argent sont une éternelle source de crispation pour sa chère dentiste-logeuse. Trouble is my business est une série de six tomes. Elle a débuté à la fin des années soixante-dix. Ils ont été réédités en France en 2013-2014 par Kana qui voulait sans doute dévoiler un aspect du travail moins connu de Taniguchi. Mon avis ne portera que sur le premier volume qui consiste en une petite suite d’enquêtes dans un univers assez noir, propre au bon vieux polar des années trente.

Si je parle de Trouble is my business dans cette petite rétrospective, c’est parce qu’il témoigne d’une autre période de la vie de cet auteur, bien avant les succès retentissants des mangas précédemment mentionnés. Trouble is my business fait partie de la période touche-à-tout de l’auteur. Il était alors un mangaka plutôt classique dans son travail, souvent en collaboration avec des scénaristes ou des romanciers. Bref, avec Trouble, on est loin du Taniguchi au style si personnel des années quatre-vingt-dix. Pour autant, c’est aussi le témoignage des bonnes qualités d’adaptation de ce dessinateur qui savait aussi bien retranscrire des récits portés sur de l’action.

Je ne vais pas m’étendre sur Trouble is my business. Graphiquement, Taniguchi semble s’être surtout inspiré des bons films noirs de l’époque avec un encrage plus prononcé, histoire d’accentuer une atmosphère bien plus sombre. Le dessin est très détaillé, plutôt réaliste, et surtout il change radicalement du style graphique du manga, notamment au niveau des traits des personnages. Plus réaliste, moins « manga » dans un sens, Taniguchi semble s’être inspiré du gekiga, un style graphique opposé au style  du manga moderne qui servait surtout pour des dramas plus adulte. Dans tous les cas, le dessinateur maîtrise son sujet et semble prendre un malin plaisir à dessiner avec un rythme bien différent les aventures de ce détective privé.

Je vous recommande de lire ce premier volume si vous êtes des amateurs de polar à l’ancienne, avec l’archétype du détective privé à la fois pathétique, dur-à-cuire mais avec du cœur. Certains critiques le comparent même à d’autres mangas policiers du style City Hunter (Nicky Larson en français).

Le Sommet des dieux (adapté du roman éponyme de Baku Yumemakura)

Le Sommet des dieux, publié entre 2000 et 2003, est une remarquable série composée de cinq volumes. Autant le dire, rien qu’à la lecture du premier tome, j’ai eu un véritable coup de cœur pour ce manga. Cette adaptation d’un roman de Baku Yumemakura nous plonge dans une histoire passionnante sur le dépassement de soi, un thème mis en valeur par le rapport entre l’homme et la nature, et plus spécifiquement, la montagne.

Un photographe du nom de Fukamachi trouve par hasard, durant un voyage au Tibet, un appareil-photo ayant appartenu à Georges Mallory, l’un des premiers alpinistes à avoir tenté la terrible ascension de l’Éverest. Mallory a disparu durant son ascension. Nous n’avons jamais pu confirmer s’il était parvenu ou non jusqu’au sommet en raison de sa disparition. Bouleversé par cette découverte, Fukamachi se retrouve vite désemparé lorsqu’il se fait voler le précieux appareil. Dans sa recherche, il croisera la route d’un énigmatique alpiniste à la glorieuse réputation, Habu Joji décidé lui aussi à retrouver cet objet.

Fukamachi décide d’en apprendre davantage sur cet homme. À partir de là, nous sommes happés par cette histoire qui est avant tout concentrée à coups de flash-back sur le personnage d’Habu Joji, un être farouche, limite asocial, obstiné uniquement par la montagne.

       N’ayant lu que le premier volume pour l’instant, je ne peux pas donner un avis sur l’ensemble de la série. Et c’est dommage car ce premier tome est véritablement génial.

     L’intrigue est forte et remarquablement menée par la voix romanesque de Yumemakura. Mais c’est surtout le graphisme de Taniguchi qui prime, ou plutôt qui vient s’harmoniser avec cette histoire incroyable où la nature devient à la fois l’ennemie et la compagne de l’homme.

       C’est simple, le pinceau de Taniguchi (n’hésitons pas à comparer ses dessins à de véritables tableaux) vient sublimer l’intrigue. Avec des cadres panoramiques, un découpage des cases régulier, le travail d’orfèvre sur le noir et blanc, le dessinateur parvient à insuffler dans le récit la présence écrasante de dame nature. C’est sans doute la première fois que je vois un paysage aussi bien représenté dans un manga et on se surprend à s’en émerveiller. À la différence de L’Homme qui marche, nous sommes loin d’un regard apaisé sur l’environnement qui nous entoure. Nous sommes plutôt dans un rapport de force entre cette force naturelle et ces personnes qui choisissent de l’affronter. Le dessinateur met aussi bien en valeur ces protagonistes que l’environnement dans lequel ils évoluent. Ce manga est un témoignage de la bravoure humaine et de l’obstination au mépris du danger qui n’a rien à envier aux films à grands spectacles surfant sur ce thème.

Jiro Taniguchi est décédé le 11 février. Cet artiste hors-norme a réussi à imposer une vision bien singulière du manga. Il a réussi à faire accepter ce genre et à le réconcilier avec un public de néophytes qui n’avait jamais lu de mangas. En gros, je ne peux que vous conseiller de faire lire Taniguchi (en plus de découvrir soi-même ses oeuvres) à toute personne qui aurait des préjugés un peu poussifs sur l’univers du manga. Mais, même sans parler de ça, il faut simplement souligner que Taniguchi est un artiste à part entière qui a su véhiculer des thèmes universels à travers le rapport avec la nature, la contemplation, des histoires parfois intimistes, parfois intenses, portées ou non sur l’action. Son œuvre est immense et il y a plus de cinquante mangas à découvrir. De quoi passer de longs moments à se balader aux côtés de cet homme qui marche éternellement…

           

[1] Dans les pas de Jirô Taniguchi : https://www.youtube.com/watch?v=TVb-S5KmRM4
[2] Le polar Hardboiled est un autre qualificatif pour les romans noirs inspirés des années 20-30, là où les flics sont des héros badass confrontés à la violence, le tout sur fond de réalisme social. Hardboiled signifie littéralement « dur-à-cuir. »

– Dr Blaze

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