La Seconde – Prélude à La maison du sommeil

La seconde

 

C’est quoi l’amour? Que font les gens qui restent? Pourquoi est-ce que le temps ralenti ? Pourquoi est-ce qu’il s’arrête ?

Il y avait tellement de questions qui se carambolaient dans ma tête. Elles cognaient contre mon crâne et résonnaient jusque dans mes os. Pourtant, répondre à la première d’entre elles aurait pu être simple. Je me souviens que quelqu’un a dit que l’amour c’était le droit que l’on donnait aux autres de nous faire souffrir, et j’ai peur que, d’une certaine manière, cela soit abominablement vrai. Combien d’âmes malheureuses se sont retrouvées sur la longue liste des victimes d’Eros, divinité cruelle s’il en est ? Il va de soi que mon nom y figure.

Mon cœur s’est retrouvé brisé par la plus gentille fille de l’univers, mais c’est une longue histoire, et au final, peut-être est-ce toujours la même qui revient. Peut-être n’est-ce même pas une histoire qui vaille la peine d’être racontée, peut-être que c’est ce qui se passe après qui en est digne. Mais toute histoire mérite une introduction… Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui, l’amour.

Malgré tout, entre vous et moi, je pense que l’on peut convenir que l’amour est un miracle. Pas dans sa beauté, mais dans sa grande improbabilité. La question n’est pas si simple. Avoir un béguin pour quelqu’un l’est, peut-être est-ce douloureux, mais compliqué non. Certaines inflexions ne dureront pas une semaine, certaines ne vivront même que le temps d’un battement de cils, juste assez pour voir son objet disparaître dans une foule anonyme. Mais d’un penchant à un amour il n’y que deux pas.

Le premier est un jeu d’enfant : il suffit de tomber. En revanche, pour le second, il faut du courage, car il faut reconnaître qu’il est trop tard, que vous êtes amoureux. Et de l’admettre, ne serait-ce qu’a vous-même, peut prendre un certain temps. Mais au final, vous y êtes ; amoureux. Et c’est à ce moment précis que repose toute la grande improbabilité du sentiment : il faut que l’on vous aime en retour. Quelles sont les chances que deux personnes tombent amoureuses l’une de l’autre au même moment ? La temporalité est ce qui permet au miracle de naître. Combien d’histoires superbes ne sont jamais arrivées suite à un timing chaotique ? Si vous êtes aimé de quelqu’un dont vous êtes amoureux, alors vous êtes incroyablement chanceux, béni par les conjonctures et les statistiques. Alors l’amour est un miracle, quand il naît et quand il dure. C’est un douloureux miracle.

Et quand tout s’arrête, quand tout se fini, qu’est-ce que fait celui qui reste, celui qui n’est pas parti ? Ca je ne sais pas, j’ignore la réponse parce que je suis celui qui reste et je n’ai encore rien fait. Elle est en train de partir. Le temps est figé, et elle est près de la porte, son sac dans les bras, son manteau fourré à la vas-vite dedans. Je suis sûr qu’il tombera quand elle descendra l’escalier. Son visage est sérieux à l’extrême, pris entre le soulagement et la douleur. J’ai toujours aimé sa façon d’être coincée entre deux émotions, il n’y a qu’elle qui sait faire ça. Elle part et elle ne reviendra pas. Je me demande combien de fois je l’ai regardé fermer la porte de mon appartement, en sachant qu’elle revenait toujours. On repassera pour le « toujours ». Je crois que l’on avait atteint le moment où le miracle commençait à être amer. Je suis en train de me lever du canapé, une main sur la table basse, et je ne peux pas bouger. A vrai rien ne peut, rien ne bouge. Cependant, la douleur perce ma peau, et progresse dans mon corps, ou bien est-ce l’inverse- une douleur qui part de l’intérieur et qui se diffuse, qui irradie. Je ne sais pas, mais j’ai mal. Le fragile équilibre de notre grande improbabilité a volé en éclats. Ils jonchent le sol du salon, je ne sais pas comment je vais faire pour ne pas me couper avec. Vous pouvez dire que ça ne s’est pas passé comme prévu. Rien ne se passait jamais comme prévu. Et j’ai longtemps trouvé cela parfait. Mais maintenant que je suis forcé de la voir partir, figé dans le salon par le temps qui n’avance plus, j’exècre l’imprévu.

La part de moi qui n’est pas prisonnière de cette non-temporalité, de ce mouvement suspendu, tente de se souvenir des traits sa silhouette. J’essaye de la graver en moi, dans une localisation secrète où elle y resterait un peu, d’une certaine façon. Qu’est-ce que j’oublierai en premier ? Sa voix sûrement. Combien de fois puis-je me repasser mes souvenirs avant qu’ils s’étiolent et s’effacent ? Le temps reprendra ses droits et elle refermera la porte derrière elle. Je serais du mauvais côté. De toutes les choses que je n’avais pas vu venir, le fait que sa gentillesse nous achèverait figure en haut de la liste. Elle ne m’aime plus, pourtant elle m’a tant aimé.

Ca y est, nous y sommes… le moment où je vais me souvenir. Moi et mon côté théâtral. Mais si la douleur est proportionnelle à combien l’on est impliqué, à combien l’on aime, elle me tuera. A vrai dire, je serais ravi de mourir un peu si cela peut m’épargner l’agonie de la regarder partir. Le film commence, le temps est toujours immobile. Je me souviens, la rencontre, la première fois que j’ai réussi à rassembler suffisamment de courage pour l’embrasser, tout ce que j’aime dans la façon qu’a sa bouche de sourire… Soudain la porte se ferme. Le temps est revenu et elle est partie. Je suis debout comme un con dans mon salon, et je me demande ce qui arrive aux gens qui restent. Et c’est ainsi que l’histoire commence et que l’introduction s’achève, sur une seconde figée dans ma vie.

Après la seconde 

Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais, à présent que la porte a avalé ses pas ? Peut-être que si je me concentre suffisamment fort pour recréer le moment où le temps s’est figé, je peux rembobiner la temporalité de ma tristesse jusqu’à ces quelques secondes avant que l’improbabilité éclate. Au final, je suis juste un pauvre type en train de chercher à remonter le temps. Ai-je besoin de préciser que ça ne fonctionne pas ? Plus je pense à elle, plus je sens ma cage thoracique s’ouvrir comme une fleur hideuse dont tout le contenu s’évapore dans le néant. Mes entrailles, mes poumons, mon cœur, tous disparaissant dans une douleur aigüe. Ça m’effrite. J’ai du mal à respirer. Je me sens tout à coup épuisé, vidé de toute énergie ou volonté. Ce n’est pas la première fois qu’elle me fait me sentir aussi mal, et en même temps ça l’est. C’est la première fois de la dernière.

La première fois, la vrai première fois, c’est lorsqu’elle m’a rejeté quand je lui ais avoué que je l’aimais. Elle m’avait repoussé dans la friendzone si fort, mais avec tellement de tendresse et de gentillesse qu’elle m’a fracassé le cœur. Elle me l’a détruit et puis elle l’a recollé morceau par morceau avec une douceur d’ange cruelle, sans pouvoir comprendre d’où venaient ces petites fissures qui écaillaient inlassablement le vernis de mon palpitant malmené. Mais lorsqu’elle m’a finalement aimé, par surprise, à sa drôle de façon, toutes les cicatrices s’étaient effacées, et mon cœur était à nouveau entier, prêt pour qu’elle me le brise encore. La douleur revient. Elle et moi, il va falloir que l’on s’habitue à vivre ensemble.

C’est la douce mélodie de la rupture. On a toujours l’impression que c’est la fin, l’anéantissement de tout ce qu’il y autour. Le monde s’écroule, et l’on reste au milieu des décombres en se demandant comment est-ce que l’on pourra aller bien un jour. Le pire ce n’est pas cette atroce sensation que l’on nous arrache tout ce que l’on a dans la poitrine, que l’on va être aspiré par son propre vide, non, le pire c’est peut-être de savoir qu’un jour, ça ira.

Que font les gens qui restent ?

A la fin, ils avancent.

À suivre…

— Viny

6 réflexions au sujet de « La Seconde – Prélude à La maison du sommeil »

  • Waw… c’est intense comme texte.

    C’est aussi assez difficile à commenter.

    Au niveau de la forme c’est excellent : le phrasé est juste et le ton limpide. Ça peut sembler anodin mais c’est suffisamment rare pour être souligné.
    Suite à la mort de Michel Tournier il y a quelque jours j’ai entendu à la radio une interview. Il y expliquait qu’il écrivait toujours dans le but d’être lu. Et pour ça il voulait être le plus clair possible. Il disait qu’il lui arrivait parfois et seulement rarement d’arriver à écrire si clairement que même un enfant aurait pu le lire. Ça illustre bien ce que je voulais dire plus haut, la clarté en français est une oeuvre.
    En fait c’est un bel équilibres entres phrases courtes limpides et phrases longues articulées.
    Par exemple ici :
    « Moi et mon côté théâtral. Mais si la douleur est proportionnelle à combien l’on est impliqué, à combien l’on aime, elle me tuera. »
    C’est fluide et construit. C’est très bon.

    Par contre, ça reste anodin par rapport à l’ensemble du texte, mais il y a quelques usages de formules toutes faites qui sont inutiles. Par exemple :
    « Mais toute histoire mérite une introduction »
    C’est une phrase typique en littérature qui a une puissance sémantique nulle. Parce que quand on y pense, non, toute histoire ne mérite pas une introduction. C’est un réflexe que d’intégrer des truismes dans un récit. En littérature il est important d’observer ses réflexes. Et de toujours s’interroger sur l’intégration de telles formules.

    Certains raccords dans les phrases procèdent du même genre de réflexe. Comme dans :

    « A vrai dire, je serais ravi de mourir un peu si cela peut m’épargner l’agonie de la regarder partir ».

    => « A vrai dire »
    Il n’y a pas d’opposition avec la phrase précédente pourtant. Elle n’était pas non plus moins vrai. C’est un réflexe oral ici. Ton texte n’est pas un discourt oral transposé à l’écrit. C’est un discourt écrit. Si on était dans le premier cas, on aurait pas des phrases aussi construites.

    Dans le même genre il y a :
    « divinité cruelle s’il en est ? »
    Le « s’il en est » accentue dans le vide. Tu gagnerais en rythme à t’en passer.

    Ce que je souligne ici reste de l’ordre du détail. Encore une fois, le texte pris en entier est vraiment agréable. Je me permets juste d’essayer une critique un poil plus constructive que « yeah XD pouce levé ». J’espère que ça ne pose pas de problème ^^;

    Le second aspect à étudier c’est le fond. Et là c’est plus épineux.
    Il s’agit d’une récit basé sur une expérience émotionnelle. D’ailleurs la temporalité le souligne très bien. En une seconde c’est au niveau des sentiments que des kilomètres sont parcourus.
    Le thème en soi est surement celui qui a fait écrire le plus d’auteurs : la rupture amoureuse.
    Mais il est tellement personnel que ça me parait toujours insultant de chercher à en analyser le fond.
    Donc je vais me limiter à dire que je l’ai trouvé touchant, qu’il me rappelle cette tendance du cerveau à essayer d’expliquer l’évidence. Il mets bien en avant que dans ces situations… on cherche à combler le vide par les mots, par les raisons, par la logique, par l’art, par tout ce qui passe. Parce que ça revient vraiment à être privé de matière.

    En tout cas merci pour ce petit texte qui a une sonorité assez personnelle et qui est très agréable à lire : )

  • Je suis désolée de t’avoir donné du fil à retordre pour commenter ce texte, et en même temps extrêmement flattée que tu ais pris la peine de le faire. Ça me touche beaucoup et j’affectionne les critiques construites (bien que je n’ai rien contre les pouces levés non plus ^^)

    Merci pour ton joli compliment sur mon phrasé. Je comprends tout à fait ta remarque au sujet de mes formules relativement clichées qui se glissent entre deux phrases, et c’est vrai qu’en me relisant avec du recul, elles pourraient sortir de la page. Crois-moi, je prends bonne note de tout ceci.
    A l’origine, c’est un texte que j’avais écrit en anglais (bonjour prétention), mais ce fâcheux réflexe y figurait déjà.
    “Maybe this is not a story worth telling, maybe what happen after that is more worthy of it. Anyway, every story needs an introduction.”
    Et si tu veux toute l’histoire du texte, c’est un quelque chose en travaux depuis au moins un an que je rebidouille parfois, puisque c’est une histoire plus longue que ces deux pages -au moins 3 de plus pour le moment, au moins 😉

    Quand au fond, je comprends tes réticences à l’analyser. Mais j’aime bien cette pudeur de ta part face à l’exhibition du vide en soi. Que tout le monde se rassure, j’ai suffisamment de retenue pour que ça ne soi pas mon histoire dans La seconde. Il a du “moi” dedans, un peu, mais pas sous chaque mot.

    Merci de m’avoir lue,

    Marinièrement tienne,

  • Merci de ce complément d’informations !

    Pour les formules clichées, je crois que c’est très difficile de les éviter totalement. Ça exige une démarche systématique d’analyse de ses propres écrits. Ce qui est plus compliqué à faire que la critique d’un texte écrit par un d’autre.
    Ces structures sont ancrées très loin dans la langue. Où faut-il s’arrêter dans la remise en question des expressions ? Rien que la construction « coucher de soleil » c’est un cliché littéraire passé dans la langue commune. C’est nous qui nous couchons quand le soleil disparaît. Mais je n’irais pas jusqu’à conseiller de supprimer celles là. Peut-être juste en jouer de temps en temps.
    Personnellement j’ai toujours beaucoup de plaisir quand je je parviens à détourner une formule clichée ou éminemment littéraire.

    Je pense qu’on retravaille un texte quand on sent qu’on flirte avec quelque chose de touchant. Et la forme a beau changer au gré des versions, ça reste bon parce qu’il y a ce noyau.
    La version complète est publiée quelque part ? :p Un fictionpress, blog… ?

    Merci de m’avoir répondu !

    • Pardon pour le temps de réponse 🙂
      C’est vrai que c’est un plaisir infini, mais le langage est ce qu’il est, et je n’ai pas suffisamment de prétention pour pouvoir en être totalement libre ^^
      Je suis désolée, mais le reste n’est pas publié, tout bonnement parce qu’il n’est pas fini! et surtout toujours en anglais.
      Marnièrement tienne

  • Une relecture qui sonne comme un teaser :p
    Je suis très curieux de lire la suite. Le titre m’intrigue particulièrement, ça laisse présager tout un concept.

    Petite remarque supplémentaire sur le texte :
    La scène me rappelle un passage du film ‘cashback’. C’est peut être ça qui m’a naturellement attiré. Il y a une forme de mélancolie qu’on retrouve dans les deux.

    Bref, je suis curieux d’être à dimanche prochain .

    • Hey 😉

      Alors, c’est tout à fait ça. Cashback est un de mes films préférés, mais il faut savoir que j’ai écrit le début de la maison du sommeil avant de voir le film. En revanche la seconde, qui est paradoxalement le début de la maison du sommeil, a été écrit après. Si tu veux toute l’histoire, la maison du sommeil c’est une promesse que je tiens. Il y a plusieurs années, alors qu’une amie m’aidait à déménager, nous sommes passées devant un panneau pour la maison du sommeil – qui est un magasin de literie, et mon amie m’a dit  » Hey mais ça fait un trop beau titre de nouvelle ». Et on s’est promis un jour d’écrire quelque chose qui porterait ce nom. Promesse tenue donc.

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