La singulière vie du poulpe solitaire

Dans les profondeurs des mers et des océans, on peut parfois assister à toutes sortes de scènes originales, mais celle qui nous intéresse est d’une banalité amusante. Laissez-moi vous dresser le tableau : il était là, juste à côté des rochers, à deux coups de nageoires des algues, les huit tentacules étendus de tout leur long, son large corps reposant au milieu. De son œil daltonien il observait un jeune crabe faisant des allers-retours de manière latérale entre deux bancs de coraux. Ce petit jeu frivole et futile, à quelques mètres d’un mortel ennemi, témoignait de la stupidité du petit crustacé ; ou bien était-ce son jeune âge qui le rendait si insouciant ; peut-être encore les méthodes de camouflage du grand poulpe étaient-elles plus efficaces qu’il ne l’aurait cru, sans même faire le moindre effort.

Néanmoins, l’indolent étrille n’avait, quelle chance pour lui, aucune inquiétude à se faire. Le triste mollusque, tout en le fixant, ne lui prêtait pas la moindre attention. Son esprit s’était laissé aller à toutes sortes de réflexions.

On entend souvent dire que les poulpes sont des êtres vivants à l’intelligence étonnement développée, avec, comme chez les humains, des différences selon les individus. Celui-ci se situait relativement dans la moyenne, sans montrer aucun génie particulier. Il est certain que si une révolution venait à éclater dans ces fonds marins, jamais il ne ferait partie des animaux les plus malins qui en profiteraient pour prendre le commandement. Mais rien de tel n’arrivera dans ce coin.

Sans quitter le crabe de l’œil, il posa le second sur deux pieuvres matures tentant un rapprochement, prêtes toutes deux pour l’accouplement. Il détourna vite le regard, dégoûté. La compagnie de ses congénères ne l’intéressait point, quelle qu’elle soit. S’il en croisait un, il le saluait d’un mouvement de tentacule, rien de plus. Il avait bien essayé de discuter avec certains quelques fois, principalement ses frères et sœurs juste après sa naissance, mais, rapidement ennuyé, il disparaissait avant la fin de l’échange. Il songeait que c’était par manque d’habitude : peut-être ne serait-il pas aussi solitaire s’il avait grandi au milieu d’autres invertébrés.

Aussi loin qu’il s’en souvienne, il avait toujours été orphelin. Sa mère était morte juste après qu’éclosent leurs œufs et, en quelques heures, toute la portée s’était séparée. Quant à son père, il ne l’avait jamais vu, ni n’en avait même entendu parler. Il trouvait cela lâche d’abandonner près de 300.000 œufs, mais il le comprenait aussi un peu. C’est de lui qu’il devait avoir hérité sa nature solitaire et, s’il décidait un jour de s’abandonner à cette étrange besogne qu’est la reproduction, il agirait probablement de la même manière.

Il releva l’œil et se rendit compte que les deux octopodes avaient disparu, probablement retirés dans un endroit plus tranquille. De l’autre côté, le crabe déambulait toujours. Fatigué d’être ainsi nargué, le poulpe étendit vivement un tentacule et attrapa le crustacé, en même temps que le coquillage qu’il transportait, pour les porter à son bec. Il recracha coquilles et carapaces qu’il disposa à l’entrée de sa grotte avec de précédents restes. Il contempla avec admiration son agencement en se disant qu’il devait être le seul mollusque à avoir eu une telle idée. Son originalité le ravissait. En fermant les yeux pour entamer une sieste digestive il pensa que, tout de même, il avait une vie bien singulière de poulpe solitaire.

A quelques rochers de là, l’accouplement était terminé. La femelle avait regagné sa grotte où elle pondrait des centaines de milliers d’œufs et y arrangeait des petits coquillages. Le mâle était parti dans la direction opposée avec l’intention de ne jamais la revoir. Il passa devant un trou duquel s’échappait une quantité infinie de jeunes pieuvres ; sous leurs tentacules, on pouvait apercevoir le corps sans vie de leur mère. Le mâle rejoignit finalement sa propre demeure, ornée de petites carapaces et se délecta d’être enfin seul. Ainsi s’achève une histoire banale du fond des océans où le poulpe d’intelligence moyenne, la femelle, les milliers de nouveau-nés et le mâle poursuivent leurs singulières vies de poulpes solitaires.

— Pasto

poulpie

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