L’Agoraphobie

Mardi. Sept heures du matin. Je m’apprête à prendre le métro pour aller travailler.

Il y a cinq arrêts entre celui où je monte dans le train et celui où je sors. Cinq arrêts c’est treize minutes de trajet. C’est rien treize minutes. C’est ce qu’il me faut pour aller chercher le pain de chez moi à pied. C’est le temps qu’il faut pour écouter quatre des chansons présentes sur mon téléphone. Pourtant, l’idée de passer ces treize petites minutes dans ce métro m’angoisse affreusement.

Il arrive.

Je vois le monde affolant qui remplit chaque centimètre carré des wagons. J’ignore même s’il est encore possible que j’arrive à m’infiltrer entre toutes ces personnes. Je pourrais attendre celui d’après… mais je sais que ça sera pareil. Certains descendent, alors j’en profite pour entrer, ignorant mon cœur qui se serre brutalement au moment où les portes se ferment. Il faut que je sois près de cette porte. Que je sente que je suis connectée à la sortie. Que je peux fuir cette foule qui m’oppresse.

J’envie les gens qui s’en foutent.

J’aimerais être comme toutes ces personnes imperturbables, qui râlent uniquement d’être bousculées, mais qui pourraient rester ainsi au milieu de tous ces gens pendant des heures sans broncher. Ces gens qui ne comprennent pas ce que je ressens, ce que je vis, qui ne connaissent pas cette angoisse qui dévore mon corps et mon esprit. Je méprise ceux qui me regardent de haut en pensant que je fais semblant, qui essayent de me dire de faire des efforts, que tout ça c’est dans ma tête. Je hais tous ces gens qui ont l’impression que je fais exprès ou que je suis une chochotte, qui n’imaginent pas un seul instant l’horreur que je vis quand je suis ainsi cernée par la foule et le courage que ça me demande de lutter contre ça… À toutes ces personnes qui me rabâchent que ce n’est rien et que si je voulais je pourrais passer outre tout ça, j’ai juste envie de leur répondre :

Non. Moi, je ne peux pas.

Alors je colle ma main à la vitre par réflexe. Elle est fraîche. Ce froid me donne un peu moins le sentiment d’étouffer. Il fait chaud avec tout ce monde, c’est normal, mais j’ai l’impression que l’oxygène du wagon est limitée et que chaque personne en prend une parcelle pour elle, ce qui réduit la mienne et m’oblige à suffoquer. En plus, je sais que je ne dois pas paniquer. Parce que si je panique, mon cœur s’affole et j’ai encore plus de mal à respirer… et plus j’ai de mal à respirer plus je panique. C’est un vrai cercle vicieux.

Puis il y a ces gens qui sont collés à moi. Ils ne sont pas dégoûtants, n’ont pas des airs de psychopathe, et honnêtement, je pourrais sans problème leur adresser un sourire en les croisant dans un autre contexte mais là… Leur contact me fait frémir. Sentir la pression de leur corps dans les virages fait bouillir mon sang et me serre la gorge. Je ferme les yeux, j’essaye d’oublier que mon cœur bat la chamade, que mes mains sont atrocement moites et que je sens mes forces m’échapper. Cette angoisse m’insupporte et me noue la gorge. J’aimerais leur crier de s’écarter, de me laisser tranquille, de me laisser respirer… Je voudrais être seule contre la vitre glacée de cette porte et pouvoir me rendre à mon travail sans avoir à subir ce calvaire quotidien. Je profite de chaque ouverture pour apprécier un peu l’air frais qui parvient jusqu’à moi. J’essaye de ne pas trembler et de ne pas penser aux bouffées de chaleur qui me donnent l’impression d’être dans un four. Je tente d’ignorer ces gens qui me bousculent pour entrer ou sortir. A ce moment-là, j’aimerais être une femme enceinte ou une dame âgée : les gens me laisseraient un siège pour m’asseoir et je pourrais m’isoler hors de la foule. Je pourrais m’enfermer dans ma bulle et ne plus avoir l’impression qu’on me vole mon oxygène et qu’on me cloisonne une éternité dans un environnement qui m’affole.

On a passé la dernière station. C’est le moment le plus dur car c’est là que mon esprit me crie de sortir, qu’il me dit qu’il n’en peut plus, qu’il veut partir d’ici. Maintenant. Alors j’ai du mal à retenir mon angoisse pendant ces quelques secondes qui me séparent de mon arrêt. Je sens l’air qui me manque encore plus, la présence de ces gens qui me rend folle, et mes doigts se crispent sur la vitre en laissant des traces à cause de la moiteur de mes mains.

Les portes s’ouvrent enfin.

Je me sens libre. Je me précipite dehors et je prends une grande inspiration. J’évite les gens, je marche vite, et je gagne la sortie du métro en montant les marches deux par deux. Je m’arrête un instant en arrivant dehors : je ferme les yeux, je profite de la faible brise matinale sur mon visage. J’arrive de nouveau à respirer normalement et je ne sens plus mon cœur tambouriner dans ma poitrine. Je suis de nouveau libre. Et je me sens bien.


— Akïra

3 réflexions au sujet de « L’Agoraphobie »

  • Bonjour et merci pour ce texte : )

    Encore une fois… j’ai un peu de mal à faire un commentaire construit. Pas parce que ça manquerait de matière, mais parce que comme la plupart des autres textes que j’ai commenté, on est dans l’émotionnel. En plus, dans ce cas ci, c’est du premier degré. C’est d’autant plus intime.

    Pour moi ce texte est réussi parce qu’on y ressent de la sincérité. Je ne sais pas du tout si c’est de la fiction ou un vrai témoignage, mais on peut facilement se glisser dans les baskets du personnage.
    J’ai aussi l’impression que tu as instinctivement adopté des phrases plus courtes pour décrire le fait qui est stressant et des phrases plus longues pour décrire les états d’esprit et les réflexions qui en découlent. J’aime cet effet. Je crois d’ailleurs qu’en en prenant conscience et en l’exploitant, tu pourrais imprimer encore plus de fluidité à la lecture de l’ensemble. Bon après c’est une impression, je peux me planter xD

    Ca fait longtemps que je n’ai plus pris les transports en commun. Mais ça m’a parfaitement rappelé l’ambiance qui y régnait. J’ai passé de longs trajets à me demander ce qu’il y avait dans la tête des autres personnes dans l’habitacle. C’est un début de réponse. Je réalise que ça me fascinerait de lire un livre ou chaque chapitre est le témoignage d’une personne différente dans un même wagon pendant un même trajet.

    Encore merci pour ce texte !

  • Bonjour. 😉
    Je n’ai pas grand chose à dire, mais je me permet d’écrire un commentaire malgré tout. En effet, je n’ai pas la capacité de critiquer (les compliments étant inclus dans ce terme) le texte de façon plus approfondie que « J’ai apprécié », et ce problème ne m’est pas familer, les transports étant rarement bondés chez moi. Cependant, je suis du même avis que Than, on ressent vraiment une sincérité dans ce texte, et un recueil de témoignage (même fictifs) serait une excellente idée.
    Cela dit, j’ai vraiment apprécié ce texte, et si l’envie vous en prend, n’hésitez pas à partager vos ressentis, je vous lirai avec plaisir (et je ne serai certainement pas la seul).
    Enfin, merci encore pour toutes vos productions, à toutes et tous. Bonne continuation.

  • Bonjour!
    Je suis ravie de voir que l’effet que j’ai utilisé pour l’ambiance du texte a plu (car en effet Than, le jeu phrases courtes/longues est bien voulu :))!
    Et ça me fait également plaisir d’avoir pu transmettre de l’émotion grâce à ces quelques lignes car c’est un sujet qui me tenait à cœur et je souhaitais vraiment transmettre quelque chose au travers de ce texte.

    Merci infiniment pour vos retours et compliments!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *