L’art des prénoms dans la fantasy

Avec la fantasy, exit la banalité, bonjour l’extraordinaire, l’atypique et le dépaysant ! Le prénom du héros et des personnages qui l’accompagnent sont comme des reflets des mondes où ils évoluent, et des aventures qui les attendent, ou plutôt ils sont censés refléter la richesse et la complexité de l’univers où se situe l’intrigue. Impossible d’en inventer un comme celui des Terres du Milieu et de planter là-dedans un type du nom de Pierre, Paul ou Jacques ! Rien de pire que la banalité dans ce domaine. Un peu d’efforts, je ne dis pas d’aller carrément faire dans l’exotisme avec des prénoms comme Hayato mais de se creuser un minimum la cervelle. Rien qu’un bon site web de prénoms ne puisse régler cependant. Quoique trouver la perle rare ça peut parfois être compliqué.

Surtout qu’un prénom qui en jette en général il ne comporte pas trente six mille syllabes. Ben oui on n’est pas en Allemagne où ils font des phrases à rallonge. Certes je l’admets j’exagère, déjà qu’une phrase de cette longueur ça n’existe pas, même dans le pays vainqueur de la dernière coupe du monde de football, alors un prénom de ce genre encore moins. Cependant n’allez pas croire que moi, Bol de Riz ici présente, suis une adepte inconditionnelle d’un sport de gentlemen joué par des voyous, comme disait je ne sais plus trop qui. Au contraire je n’aime pas ça, ni le rugby d’ailleurs. Et j’arrête avant de me faire lapider. Donc un prénom de héros bien classe et tout, plus c’est court mieux c’est.

La preuve à l’époque où j’étais une fan de Legolas dans Le Seigneur des Anneaux, je me faisais souvent vanner par mes potes parce que niveau sonorité ça ressemblait à « les godasses », pas très glamour en effet. Je dirais même qu’on frôle le tue l’amour. Et avec Aragorn c’est pas mieux parce qu’il y a risque de le confondre avec Aragog, alias la monstrueuse araignée dans Harry Potter et la Chambre des Secrets. Et quand comme moi on a peur de ces immondes bestioles à huit pattes, associer un personnage à ces foutus insectes qui me terrifient, tout ça à cause d’un prénom, c’est loin d’être une bonne idée.


Il faut donc trouver un patronyme classe et pas trop long de préférence. Un truc qui reste dans les mémoires et qui gère la fougère. Comment ça il faut arrêter avec les expressions débiles ? Mais j’aime ça vous savez ! Pour en revenir à ce dont je parlais, mon dernier coup de cœur pour un personnage est loin de répondre aux critères que je suis en train de défendre. Parce que Cellendhyl c’est plutôt long – trois syllabes nom d’un haricot ! Certes ça reste plutôt chouette je trouve, et Michel Robert, l’auteur de la saga L’Agent des Ombres, (un français en plus !), est un génie qui a su inventer un personnage fascinant que j’ai eu plaisir à suivre tout au long de ses aventures1, mais on est loin du prénom court qui en jette un max.

Pareil pour son héroïne Malken, le personnage principal de la saga La Guerrière des Clans, dont le surnom reste bien davantage en mémoire : Balafrée2. Avec un nom pareil on s’attendrait presque à trouver non pas une femme mais un homme. Grâce à cela, Malken reflète bien le côté un brin garçon manqué de cette héroïne tout à fait bourrine mais carrément badass. Celle-ci ne vit que par les armes et pour la vengeance, un peu comme Cellendhyl dans L’Ange du Chaos3. Héros qui est entouré de personnages ne manquant pas d’originalité ni de piquant, entre Estrée et Morion, Rathe le Corbeau et Gheritarish4 le Loki, on est loin de s’ennuyer. Cependant aucun d’entre eux ne vient appuyer mon propos.


Et bizarrement plus je cherche de quoi illustrer celui-ci, moins je parviens à trouver ce dont j’ai besoin. Il ne me vient en tête que des prénoms de héros guère plus courts que ceux cités plus haut ou étant tout à fait banals. Prenons le cas de L’Epée de Vérité, dont le protagoniste après moult péripéties, en vient à porter un certain nombre de titres : Sourcier de Vérité, Fuer Grissa Ost Drauka5, Seigneur Rahl, Maître de l’Empire D’Haran : tout ce qu’il faut pour souligner l’importance croissante que prend le personnage au fur et à mesure des volumes de cette gigantesque fresque de quinze tomes. Cependant il porte un nom guère original je trouve : Cypher, Richard Cypher (puis Richard Rahl). Surtout pour quelqu’un censé incarner tous les principes dont l’investit Terry Goodkind, qui en fait son héraut, en lui faisant tenir des discours fortement philosophiques qui rappellent les thèses dont se réclame l’auteur. Orateur fort éloquent mais également guerrier et sorcier redoutable, Richard se présente comme un personnage hors du commun, une figure légendaire. Alors pourquoi ne pas avoir été aussi créatif au sujet du prénom de ce personnage que pour celui de la Mère Inquisitrice Kahlan Amnell, ou de celui de l’ennemi du Sourcier de Vérité dans le premier tome : Darken Rahl, ou encore de celui de Zeddicus Zul’Zorander ?


Fille_de_l_Empire_La_Trilogie_de_l_Empire_tome_1Néanmoins on est loin du cas de la Trilogie de l’Empire. Cette saga écrite à quatre mains7 se déroule dans une partie différente de celle de l’univers créé par Raymond Feist dans Les Chroniques de Krondor, et nous transporte dans un monde censé évoquer le Japon féodal ou s’inspirant fortement de celui-ci. On suit Mara des Acoma, la maîtresse de l’un des plus anciens clans de l’Empire Tsuranni. Propulsée à la tête de sa maison suite à l’assassinat de son père et de son frère, la jeune femme lutte pour le pouvoir au sein du jeu du Conseil, qui n’est autre chose que des intrigues politiques complexes à souhait pour conserver son influence dans une société rigide et codifiée à l’extrême. Mais dans Pair de l’Empire8 elle s’éprend d’un esclave barbare prénommé Kevin. À la lecture de ce prénom encore plus banal et commun que celui de Richard, je dois avouer avoir grimacé tellement il me paraissait peu adapté pour un personnage évoluant dans un livre de fantasy.

Et pour moi, nul doute que le choix d’un tel prénom pour un prince barbare réduit en esclavage9, se justifie par le fait de vouloir accentuer le choc des cultures entre lui et le personnage de Mara. Originaire de Midkemia, Kevin évoque un guerrier européen piégé en territoire ennemi et forcé de servir le camp adverse du sien. L’intention est louable. Néanmoins je ne peux que me montrer déçue face à un choix aussi banal. Après tout Les Chroniques de Krondor sont censées se dérouler dans un monde médiéval, mais le prénom Kevin à mes yeux n’évoque rien de tout cela. En effet pour moi il ne véhicule guère de représentations liées à l’imaginaire fantasy. Difficile à travers lui de visualiser les stéréotypes masculins du genre : guerriers, mages, apprentis assassins, aristocrates etc.


Pour remédier à cette affligeante banalité du prénom, une solution se présente : modifier son orthographe. Certes ça paraît un peu superficiel comme démarche mais cela peut fonctionner. Bien évidemment je ne vous dis pas d’opter pour un changement outrancier, il faut savoir rester subtil. Et pour ça il faut éviter en premier lieu les choix comme Michel, Luc, Alphonse, Jean, Didier, etc. Bref vous avez compris : aucune altération de ce genre de prénom ne pourra jamais leur permettre de s’ancrer dans des univers merveilleux. Non je vous suggère plutôt de vous tourner vers des cas comme celui du personnage principal du Dernier Souffle, dont l’auteur, Fiona MacIntosch (non ce n’est pas une plaisanterie, elle s’appelle bien comme ça cette madame !), a juste enlevé une lettre et remplacé une autre pour apporter un peu plus de pep’s à l’ensemble. Et voilà le tour est joué on obtient Wyl10 comme résultat. En revanche si vous voulez passer au niveau supérieur en inventant des patronymes, vous pouvez vous inspirer de Pierre Bottero. En matière de prénoms ainsi que de noms de famille mais aussi de lieux géographiques et de monstres, cet auteur est un parfait exemple d’originalité : Ewilan Gil’Sayan, Edwin Til’Illan, Chiam Vite, Elhundril Chariakin, Jilano Alhuïn, Gwendalavir, Al Jeit, l’Oeil d’Otolep, Valingaï, les Ts’liches, etc. On peut continuer l’énumération encore un bon moment mais le mieux que vous ayez à faire c’est de lire ou de relire La Quête d’Ewilan ainsi que Le Pacte des Marchombres.


La_Marque_Kushiel_tome_1Sinon vous avez la solution de choisir des noms de fleurs ! Blague à part, je pense notamment à Hyacinthe dans la trilogie Kushiel écrite par Jacqueline Carey. D’ailleurs surprise !, il ne s’agit pas d’un personnage féminin mais masculin ! Cela est moins perturbant qu’on pourrait le croire, car ce prénom confère une aura énigmatique au meilleur ami de l’héroïne, Phèdre, qu’il rencontre alors qu’ils sont encore tous deux enfants, des années avant qu’il ne fasse la prédiction « qui se soumet n’est pas faible » au sujet de son amie anguissette11. Personnage intrigant capable de lire le dromonde, c’est-à-dire pouvant voir le passé aussi bien que l’avenir, Hyacinthe se place en quelque sorte comme l’alter-ego de Phèdre, il est son ami et confident, presque son âme sœur… Il ne se résume donc pas seulement à un prénom un peu atypique, aussi inhabituel soit ce dernier ! Cela dit, ce n’est pas parce que j’ai peu sourcillé à cette découverte, que je ne serai pas carrément estomaquée si je venais à tomber sur un héros ou une héroïne répondant au nom de Pissenlit, Pâquerette ou Nénuphar.

Quoique dans un cas pareil je crois que non seulement je risquerais d’être prise d’un fou rire en première réaction, mais il y aurait aussi des chances pour que je n’essaie même pas de lire le livre fantasy en question. En effet comment prendre au sérieux un personnage que son nom rend ridicule au possible ? Mais je m’égare, il serait peut-être temps pour moi de conclure après tout ce bla bla sur l’importance de la crédibilité du prénom des protagonistes d’une histoire fantasy. Mais le problème c’est que je ne sais jamais quoi dire en conclusion. Ah si voilà : l’originalité c’est la clé.
La preuve avec Doudou. Et là vous me demandez : « C’est qui Doudou ?! », et moi je vous réponds : « Doudou c’est le troll qui sert de garde du corps à Eejil dans les deux derniers tomes du Pacte des Marchombres mais surtout dans Le Chant du Troll ». Bref c’était du pur génie, mais sachez que tout génie a ses failles : Ewilan a failli s’appeler Miette ! Et oui Pierre Bottero avait initialement baptisé son héroïne avec le surnom qu’il donnait à sa fille quand elle était petite. Nous pouvons donc remercier son éditrice pour son bon sens puisque «  le nom des personnages est un vecteur de rêves et je doute que quiconque rêve beaucoup en découvrant un livre qui s’intitulerait La Quête de Miette ».


— Bol-de-Riz

1Les aventures de Cellendhyl se répartissent sur deux cycles dont le premier a été entièrement édité, composé de 5 tomes déjà parus aux éditions Fleuve Noir, il est également disponible chez Pocket, et se termine par Belle de Mort. Le second cycle qui commence par Guerrier des Lunes, n’est pas terminé, il lui manque encore deux tomes dont le quatrième qui fait suite à Ange et Loki, est en cours d’écriture.

2Titre du premier tome de la saga consacrée à cette héroïne tout à fait intrigante elle aussi.

3Titre du tout premier tome de la saga L’Agent des Ombres.

4Ce personnage a eu droit à une sorte de spin-off puisque Michel Robert lui a dédié un roman éponyme où on découvre ce que « Boule de Poils », surnom donné par Cellendhyl, a fait de ses vacances.

5 Qui signifie « le messager de la mort » en haut d’haran, une langue ancienne dans l’univers inventé par l’auteur.

6 On découvre ensuite que son véritable nom de famille est Rahl.

7 Cette trilogie a été écrite conjointement par Janny Wust et Raymond Feist.

8 Le tome 2 de la trilogie.

9 Kevin a été capturé à cause de la guerre faisant rage entre L’Empire Tsuranni et les habitants de Midkemia, deux territoires entrés en contact l’un avec l’autre suite à l’ouverture d’une faille qui a poussé les semblables de Mara à essayer de conquérir ce territoire inconnu s’offrant à eux.

10 Wyl Thirsk pour son nom complet.

11Elue du dieu Kushiel dont elle porte la marque qui la désigne comme telle et la condamne ainsi à éprouver le plaisir dans la souffrance. Talent qui fait de Phèdre un objet de convoitise pour les puissants, ainsi qu’une espionne hors pair.

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