Le prix de la liberté

Le soleil n’est pas encore levé sur le petit village jouxtant la capitale, lorsqu’un garçon s’introduit par une fenêtre entrebâillée, à la seule vue du silence nocturne. Personne dans les environs n’aurait pu le suivre jusqu’à cet étroit passage, le volet se refermant derrière lui comme une grille de souricière. Personne n’aurait pu dire ce qu’il venait faire dans cet endroit délabré, hormis lui.

– Un courrier M’sieur, se pressa d’annoncer le jeune garçon d’une voix rocailleuse qui annonçait imperceptiblement la campagne.
– Que dit ce papier ?
– On vous accorde…

 

Le garçon s’arrête, hésitant, pour ressortir un papier plié. Il lui fallut de longues minutes durant lesquelles il réunit tout son maigre savoir pour analyser les lettres, puis en former les syllabes qui conviennent, avant de relever les yeux sur l’homme qui lui faisait face.

– L’amnistie, M’sieur. Ç’date du quinze, deux jours, l’temps qu’elle arrive, termina-t-il enfin.

 

Un rire profond se mit à résonner dans la petite salle faiblement éclairée, qui accueillait cette étrange discussion, mais sans qu’aucune once de joie n’y teinte. En revanche, la surprise se peignit sur les traits du jeune garçon. Le quinquagénaire qui se tenait devant lui n’avait pas ri depuis qu’il était à son service. Depuis la proclamation de l’Empire sur le sol français. Pas un rire, en sept longues années de cavale.

– Fais-moi voir cela, mon grand, demanda-t-il en tendant simplement la main, sur laquelle on pouvait voir poindre les tâches de l’âge.

 

Le garçon s’exécuta rapidement, visiblement habitué à ces ordres simples. Des traces de l’aube pointèrent lentement à la fenêtre partiellement cachée par le volet, mais l’adolescent eut tout à loisir de regarder les faibles rayons de lumière naturelle glisser sur le sol, alors que lecture était faite de la lettre qu’il transmettait. Vivement, il se retourna lorsqu’on lui parla de nouveau.

– Tu vas retourner à la frontière, petit. Envoyer ce billet à Juliette Drouet, villa La Fallue, Saint-Pierre-Port. Elle enverra ma lettre de là-bas, comme à l’accoutumée. Compris ?
– Oui M’sieur, répondit le garçon, déjà prêt à repartir.
– Bien. Qu’il sache que, quand la liberté rentrera, je rentrerai, annonça l’homme mûr, telle une sentence.

 

Il se dirigea jusqu’à un petit bureau des plus simples, mobilier rare dans cette salle qui n’en comptait pas d’autre, hormis un lit tout ce qu’il y a de plus sommaire.

 

Toujours avec le même étonnement, le garçon s’approcha pour le voir écrire sur une feuille de papier, à une rapidité folle, que son âge n’aurait pas du lui permettre selon lui. Une seconde lettre, d’instructions celle-ci, le cachet, et l’enfant repartit comme il était entré, noyant la pièce d’une lumière d’un nouveau jour. Avant midi, la lettre serait transmise.

 

De son côté, l’homme qui semblait vivre ici s’approcha d’un miroir suspendu au mur tout en posant délicatement un chapeau, qui cachait une bonne partie de son visage, et prit une canne en bois vernie avant de sortir par la porte.

 

Le jour se levait à peine, les rues étaient encore peu fréquentées, détail qui lui allait parfaitement. Aussi discrètement qu’une ombre, l’homme à la canne entra dans une petite boutique qui faisait l’angle de la rue voisine, après avoir fait mine de regarder les armes à feu aux prix exorbitants.

 

Une petite clochette tinta à son entrée, et le vendeur, de la même carrure que l’armoire qu’il remplissait justement, se retourna pour analyser du regard son nouveau client.

– Monsieur Hugo ? En voilà une surprise. Il me semblait que l’on ne devait causer de votre affaire que dans quelques semaines, dit-il en baissant la voix.
– Les événements semblent se presser plus que je ne l’aurais cru, entendit-il en guise de réponse.

 

Habitué, le vendeur le fit passer dans une arrière salle assez étroite où toutes sortes d’armes étaient entreposées. Le faux client s’y glissa en prenant soin de n’en pas toucher une seule, et se retourna vers son interlocuteur.

– L’on m’accorde l’amnistie. C’est un fait pour le moins révélateur, à mon sens. Je pars donc demain. Il vous faudra être patient, Monsieur Maurice, la République pour laquelle nous nous battons se fait attendre, annonça l’homme à la canne.
– Vous emmenez le petit avec vous ? demanda simplement le vendeur du nom de Maurice.
– En effet. J’ai une totale confiance en lui.

 

Là, ils discutèrent durant une heure, à l’abri des regards, du départ de Victor Hugo pour une autre ville, de ses projets, de sa République. Jusqu’à ce que le temps se fasse plus pressant, et qu’il prenne congé. Ce fut la dernière fois où Monsieur Maurice vit l’un des grands écrivains de son époque, une fierté dont il n’énonça jamais le nom.

 

Les années passèrent, les villes également, et l’emprise de l’Empire grandissait, se faisant toujours plus envahissant au regard d’un Victor Hugo resté en France clandestinement. Des années durant lesquelles il dut se cacher de nouveau, avant d’être certain des personnes auxquelles il pouvait faire confiance. Parfois, son jugement fut mauvais, et il dut fuir prématurément la ville qu’il habitait. D’autres fois, son statut de visionnaire ne faisait aucun doute. Et partout où il passait, des textes de sa plume portaient un nom différent, mais toujours la même idéologie : la République serait leur liberté.

Jusqu’à l’hiver 1866.

 

Ce jour là, l’adolescent, du nom de Paul, devenu un homme depuis, était entré chez Hugo sans frapper. Un signe qui ne trompa pas l’écrivain. A l’annonce de la fondation d’une Confédération d’Allemagne du Nord, l’écrivain répondit que la liberté n’était plus très loin, non sans une gravité certaine sur le visage.

– Il est temps que tu montes à Paris, Paul.

 

Les murs semblèrent renvoyer l’écho de ce nouvel avenir aux oreilles du principal intéressé qui, l’espace d’un instant, retrouva une surprise enfantine sur son visage, avant de répondre :

– Pour quel motif ?
– Lancer Napoléon III en guerre contre le Royaume de Prusse.

 

L’annonce fit l’effet d’un coup de canon retentissant aux oreilles de Paul, qui resta muet pendant les minutes qui suivirent.

– Je t’ai enseigné les paroles d’un homme qu’il pourrait écouter. Je t’ai enseigné à voir et entendre tout ce qui serait utile. A présent, il te faut sauver notre pays de la mauvaise herbe qui l’habite.

 

Le lendemain, Paul quittait son père adoptif à contre coeur, une fierté l’habitant néanmoins.

 

Les deux hommes ne se revirent pas pendant près de quatre années.

 

La France déclara la guerre à la Prusse, comme le visionnaire l’avait souhaité.

 

La France fut battue en quelques mois, comme le visionnaire s’en était douté.

 

Le 5 Septembre 1870, la République fut proclamée, comme le visionnaire l’avait escompté.

 

Le jour suivant, les deux hommes se revirent, changés, comme l’homme l’avait espéré.

– Monsieur Hugo, appela simplement Paul en reconnaissant le vieil homme qu’il avait accompagné pendant tant d’années.

 

L’écrivain semblait plus voûté que lorsqu’il l’avait quitté, portant le poids du monde qui ne cessait de grossir sur ses épaules qui elles, faiblissaient.

– La liberté est rentrée, alors, vous voilà enfin. Vous aviez raison. Mais combien d’hommes morts pour d’autres qui n’en auront jamais conscience ? chuchota Paul à l’homme qui avait construit sa vie.
– Trop, comme lors de toute guerre, mon petit.
– Et ceux qui ne sont plus français aujourd’hui à cause de cette guerre que l’on a déclenchée ? demanda le jeune homme, encore plus bas.
– Ils seront toujours français dans le coeur, la guerre est terminée.

 

Parfois, son statut de visionnaire ne faisait aucun doute. D’autres fois, il restait un homme, capable de se tromper.

 

Derrière eux, les parisiens accueillaient triomphalement l’écrivain républicain, sans même soupçonner le nombre de vies qu’il avait troqué pour cette République rêvée.

— Nev’


Source illustration : http://www.larousse.fr/encyclopedie/images/Caricature_de_Victor_Hugo/1312612

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