L’empreinte du ciel #1

– Est-ce que ça va aller ?

Eléanore Zaldier regarde l’agent de police qui se trouve devant elle, et se demande s’il pense réellement ce qu’il vient de dire. Elle se dit aussi que si elle n’avait pas ouvert cette porte, son monde ne se serait pas écroulé. Mais elle ne peut pas revenir en arrière, et pourtant, combien de fois l’a t-elle souhaité ? Mais, au fond, peut-on rattraper le temps ? Elle ne l’a jamais cru, ni même espéré.

Le policer est mal à l’aise, et elle le comprend. Elle imagine qu’il a dû tirer à la courte paille avec ses collègues pour savoir qui se collerait à cette si lourde tâche. Elle le plaint sincèrement.

Est-ce qu’elle va bien ? Elle ne se pose même pas la question. Qu’est-on censé ressentir dans ce genre de situation ? Il lui semble que la douleur, l’atroce souffrance de la perte s’impose dans le corps. Mais ce n’est pas ce qu’elle éprouve, car elle n’éprouve rien. Elle ne sent qu’un gouffre, un vide qu’elle ne comprend pas.

Le policier la regarde d’un air soucieux, et elle ressent le malaise qui émane de lui, toujours bien présent. Elle le dévisage, mais elle se rend compte qu’elle le distingue mal.

Puis, elle réalise que le gouffre en elle, c’est son cœur.

– Est-ce que ça va aller ?

Dimitri Harris regarde son amie Claire à coté de lui, et se demande si elle pense réellement ce qu’elle vient de dire. Il réalise aussi que la vie d’une jeune femme qu’il ne connaissait même pas vient de s’écrouler par sa faute. Il ne peut pas revenir en arrière, il ne peut pas réparer ses actes. On ne peut pas rattraper le temps, il le sait depuis longtemps. Pourtant, une part de lui l’a toujours plus ou moins espéré, ou plutôt rêvé. Sans résultat.

Claire est mal à l’aise, il le sent. Il imagine ce qu’elle doit penser en ce moment même, qu’elle réfléchit pour trouver quelque chose à dire dans ce moment difficile. Il la plaint un peu, car elle a toujours eu du mal à réconforter les gens, surtout lui.

Est-ce qu’il va bien ? Il ne se pose pas réellement la question. Il pense à la femme qui doit rejeter cette interrogation en ce moment. Par sa faute. Il sait exactement ce que l’on ressent dans ces situations, il l’a vécu lui-même. La souffrance, l’horrible douleur de la perte nous assaille sans qu’on veuille vraiment la comprendre. Accepter la douleur, c’est accepter ce qui s’est passé. Et c’est souvent le plus difficile.

Claire le regarde d’un air soucieux qu’il connaît par cœur. Il la dévisage mais ne voit que le visage flou d’une femme qui pleure.

Puis, il réalise que cette femme qu’il voit, c’est sa culpabilité.


Eléanore se réveille sur son canapé. Elle ignore comment elle est arrivée là, et pourquoi.

Mais brusquement, une douleur aiguë se réveille dans sa poitrine, et elle met quelques secondes à se rendre compte qu’elle n’est pas physique.

Elle se redresse et plusieurs personnes s’approchent d’elle. On lui pose des questions : comment elle se sent, si elle a besoin de quelque chose… Les visages défilent, soucieux, graves, compatissants, mais aucun n’a de sens pour elle. Plus rien n’a de sens.

Au bout d’un moment, elle se retrouve seule avec sa meilleure amie, Alice.

– Je ne sais pas quoi te dire, Eléanore. Je suis tellement désolée pour…

Eléanore la coupe. Elle ne veut pas entendre ces mots, car ils sont vides. Ce ne sont que des mots alors qu’il lui faudrait une langue propre à elle pour exprimer ce qu’elle ressent. Et ces mots ne sont que le reflet de son incapacité à le faire.

– Alice, je voudrais être seule.

Son amie la regarde avec tristesse mais acquiesce sans protester.

– Je comprends.

Non, elle ne comprend pas mais Eléanore ne peut lui reprocher de le croire.

Une fois seule, elle va dans sa salle de bain, observe son reflet dans le miroir. Puis, elle finit par penser à ces quelques mots qui ont tout changé, qui l’ont détruite.

« Mes parents sont partis. Je suis orpheline.»

Dimitri est assis sur son canapé. Claire lui tend un verre d’eau. Il le prend sans le boire.

Claire lui demande s’il a besoin de quoi que ce soit. Il a envie de lui dire qu’il a besoin de remonter le temps, mais il se contente de secouer la tête en signe de dénégation.

On frappe à la porte et il se lève pour répondre. Juste avant de tourner la poignée, il ne peut pas s’empêcher de penser à cette femme qui a ouvert à son malheur de la même manière quelques heures plus tôt. Par sa faute.

Emma, sa fille, le portrait de sa mère, se jette dans ses bras. Il la soulève, la serre contre lui dans un brusque besoin de réconfort. Sa perle, son ange…la seule à le comprendre.

– Tu veux que je reste ce soir ? demande Claire alors qu’il repose Emma.

– Non, ça ira. Merci.

Elle hoche la tête avec un regard compréhensif. Mais il doute qu’elle comprenne réellement.

– N’hésite pas à m’appeler.

Il acquiesce, regarde sa fille en pensant qu’elle est tout ce dont il a besoin. Tout ce qu’il a.

Une fois Claire partie, il dit à Emma d’aller jouer dans sa chambre. Puis, il se rend dans sa salle de bain et s’observe dans le miroir. Il a des entailles sur les joues mais rien de très grave.

En revanche, son bras cassé, son épaule déboîtée et son traumatisme crânien le sont plus. Trois mois sans pouvoir travailler. Plus de boulot, plus d’argent. Ou du moins, pas assez pour élever sa fille comme elle le mérite. Il se demande comment il va se débrouiller. Puis, il pense à cette femme dont il n’a que le nom. Celle dont il a détruit la vie.

Eléanore Zaldier.

Deux jours sont passés depuis… Eléanore a été appelée par l’avocat qui s’occupe de l’affaire. Il lui a raconté les circonstances de l’accident. Comment ses parents sont morts, et le nom de l’homme qui a causé ça. Dimitri Harris. Eléanore ignore tout de lui, hormis son âge, 33 ans, et qu’il a provoqué la mort de ses parents.

Si Eléanore a bien compris, il roulait un peu plus vite que la limitation, a voulu éviter un chien et a percuté la voiture de ses parents, qui sont morts sur le coup. Comme si connaître précisément les événements allait changer quelque chose. L’homme aurait pu être ivre, suicidaire ou juste inconscient, elle s’en fichait. Cela ne reconstruira pas sa vie, cela ne ramènera pas ses parents.

Elle n’a pas quitté son appartement. Elle n’ose pas ouvrir la porte. Le souvenir de l’annonce du policier sur le seuil tourne en boucle dans sa tête. Elle se demande ce qui se serait passé si elle n’avait pas ouvert. Cela n’aurait rien changé, elle le sait. Mais elle ne peut pas s’empêcher d’y penser.

Elle n’a pas pleuré. Les larmes ne sont pas venues. Elle ne se demande pas si c’est normal, car elle ne sait plus où se situe réellement la normalité.

Demain, elle va travailler. Non qu’elle ait besoin d’argent, mais continuer à vivre normalement est important dans ce genre de situation. C’est ce qu’on lui a dit.

Ne pas se replier sur soi-même, ne pas rester seule, voir du monde, se changer les idées, ne pas ressasser des idées noires. Elle n’a jamais imaginé qu’il existait une notice à suivre après la mort d’un proche. Qu’elle le fasse ou pas, elle ne voit pas ce que ça changera.

Le gouffre qui remplace son cœur ne partira pas, elle le sait. Il est éternel.

Deux jours sont passés. Dimitri va un peu mieux, même si ce n’est pas son état physique qui l’inquiète. Son avocat lui a donné rendez vous. Ils doivent parler de son homicide involontaire. Il ne sait pas encore comment réagir. S’il va en prison, que va devenir Emma ?

Il a envie d’aller voir cette femme, celle qu’il a privée de ses parents. Son avocat lui a déconseillé, cela ne ferait qu’envenimer les choses selon lui. Mais il ne peut pas arrêter de penser à elle, à ce qu’elle subit en ce moment même par sa faute. Il n’en dort plus, et les cernes sous ses yeux lui rappellent son manque de sommeil. De toute manière, même s’il n’est pas reconnu coupable et évite la prison, il aura une amende à payer. Une très lourde amende, qu’il ne peut pas régler. Et sans son permis, il ne pourra pas retrouver de travail.

Il se passe la main sur le visage, las. Il se sent si seul.

— S.

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