L’empreinte du ciel #2

On sonne à la porte. Eléanore sursaute. La peur la prend à la gorge. On sonne une nouvelle fois. Elle regarde la porte, se lève lentement.

Idiote, pense t-elle, tu n’as plus personne à perdre. Tu es seule à présent.

Elle tend lentement la main vers la poignée, la tourne. Un homme se tient sur le seuil. Ce n’est pas un policier. Eléanore se sent submergée par tous ses sentiments et cligne des yeux. La colère, le regret, la solitude, la tristesse, le désespoir. Elle se referme aussitôt afin de ne pas flancher face à cet homme qui semble aussi démuni et seul qu’elle. Sans qu’il ait besoin de le dire, elle sait qui il est. Pas besoin de sonder son âme ou son esprit pour comprendre qu’il est le responsable de son malheur. Ses pouvoirs affleurent sous sa peau mais elle les empêche de s’étendre. Elle n’a pas la force d’affronter cela maintenant.

– Entrez, Monsieur Harris.

Sa voix est presque un chuchotement et elle voit l’homme en question tressaillir. Il cligne deux fois des yeux mais ne dit rien et entre.

– Je suis désolé de venir ainsi. Je dois être la dernière personne que vous avez envie de voir.

Elle s’avance dans la pièce et lui indique le canapé. Il ne lui a pas demandé comment elle a su. Il éveille sa curiosité.

Dimitri s’assoit et la regarde. Eléanore s’assoit à son tour, sur le fauteuil face au canapé.

– Je n’ai envie de voir personne à vrai dire. Ni vous, ni personne d’autre, avoue-t-elle.

Elle le voit déglutir, puis hocher la tête.

– Je comprends. Vous voulez que je parte ?

Eléanore le dévisage, et elle sent qu’en effet, il la comprend. Elle laisse ses pouvoirs caresser son esprit, juste un peu, et le visage d’une femme lui apparaît. Sa femme, elle devine.

– Non.

Elle a envie de lui demander comment il a survécu à cette perte. Son chagrin encore si vif, qui s’échappe de tous ses pores, semble le dévorer. Et puis un autre visage apparaît. Une petite fille, et elle comprend.

– Comment allez-vous ? lui demande t-elle, en désignant ses blessures.

Dimitri baisse les yeux avant de la regarder de nouveau.

– Je m’en remettrai.

– Pourquoi êtes-vous là, Monsieur Harris ?

Elle le sait, mais elle veut qu’il le dise. Elle a besoin de l’entendre.

– Je suis venu vous présenter mes condoléances et vous dire à quel point je suis désolé pour ce qu’il s’est passé. Je sais que cela ne signifie rien à vos yeux et que cela n’atténuera pas votre chagrin, mais je me devais de le faire.

Eléanore fait parcourir son regard sur lui. Cheveux bruns, grand, carrure solide, visage sérieux et un peu marqué par les années et la souffrance. Ca se voit : c’est un homme responsable, avec une petite fille à sa charge et qui représente tout pour lui. Jamais il n’aurait roulé trop vite pour éviter ce chien. Rien n’a de sens dans cette histoire.

– Le chien, il est sorti de nulle part ?

Dimitri met quelques secondes à répondre. Visiblement, il ne s’attendait pas à cela et elle le sait.

– Oui…la route était vide, claire, et soudain…il était là, devant mon capot. Comme un fantôme sorti des ténèbres.

Tout est clair à présent. Et cet homme n’est en rien responsable de ce qui a pu se passer. Ses parents n’ont pas disparu, ils ont été rappelés. Et ils avaient choisi de faire porter le chapeau à ce pauvre homme. Ils ne cesseraient donc jamais d’être cruels et sans cœur. Elle se lève.

– Dimitri, vous permettez que je vous appelle Dimitri ? J’accepte vos excuses. Rien n’aurait pu empêcher cet accident.

Celui-ci écarquille légèrement les yeux. Eléanore plonge alors dans ses prunelles, se faufile jusqu’à ses souvenirs et assiste à l’accident. Le chien, la panique, le coup de volant, le choc, la douleur. Elle revient plusieurs fois sur le chien, jusqu’à trouver la preuve de ce qu’elle sait déjà. La lueur brillante dans le regard de l’animal, qui n’en est pas un en réalité, lui confirme que Ceux-qui-vivent-là-haut ont bel et bien décidé de la priver de ses parents. Une nouvelle fois.

Toutes ces informations sont denses, fulgurantes et la font vaciller. Dimitri saute sur ses pieds et la rattrape.

– Tout va bien ? Vous êtes toute pâle.

Eléanore acquiesce et reprend son équilibre. Elle laisse ses pouvoirs refluer au plus profond d’elle-même. Tout cela l’a fragilisée. Elle ne les utilise que rarement.

– Je vais vous laisser vous reposer. On se verra au tribunal.

Mais elle le retient par le bras.

– Attendez. Vous allez être jugé, mais vous éviterez la prison. Je vais vous soutenir.

Dimitri s’écarte d’elle, et la dévisage.

– Je ne comprends pas.

Soudain, la solitude de cet homme et la sienne conjuguées lui compressent la poitrine et elle sent pour la première fois les larmes envahir ses paupières.

– Je sais que vous n’êtes pas responsable. Laissez-moi vous aider.

– Vous n’êtes pas obligée de faire ça.

Vraiment ? Elle est seule à présent dans ce monde. Plus personne ne pourra la comprendre, connaître sa véritable identité, ni l’aimer pour ce qu’elle est réellement. Alors pourquoi ne pas rendre la justice pour les erreurs de ceux qui ont toujours joué avec sa vie ?

– Si. Et je paierai votre amende.

Cette fois, Dimitri fait deux pas en arrière et secoue la tête.

– Vous ne devez pas. Je dois faire face à mes actes. Vous êtes la victime, pas moi.

Hélas, ils sont tous deux les victimes d’un jeu bien plus grand qu’eux. Les victimes et les pions. Elle savait qu’il allait refuser. Elle appellera sa banque, et il recevra un virement. Elle connaît déjà ses codes bancaires. Elle ne laissera pas une autre petite fille innocente payer une nouvelle fois pour la cruauté de Ceux-qui-vivent-là-haut. Une seule suffit. Ça, oui.

– Très bien.

Elle le raccompagne, mais avant qu’il passe la porte, elle attrape son bras. Elle l’immobilise par la pensée et s’ouvre totalement, entièrement. Eléanore prend de plein fouet toutes les émotions de cet homme. Elle les laisse glisser sur elle, puis lentement, elle les capture et les emprisonne. Sa douleur, sa tristesse, ses remords, sa culpabilité, elle les draine hors de lui et les amène dans son propre corps. D’abord, celui-ci résiste, puis il les avale, les stocke jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus en contenir. Alors elle le relâche et vacille légèrement sur ses pieds.

Elle referme son esprit, garde tout cela bien emprisonné en elle.

Dimitri la regarde, perdu, déstabilisé.

– Que m’avez-vous fait ?

Eléanore lui sourit tristement.

– Je sauve votre âme. Elle portait un fardeau qui n’était pas le sien.

Dimitri la regarde avec stupeur, semble chercher ses mots.

– Embrassez Emma pour moi, souffle Eléanore, avant de refermer la porte.

— S.

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