L’empreinte du ciel #3

Dimitri reste sur le pas de la porte. Il tourne la tête vers celle-ci, perdu et perplexe. Il se sent si léger, comme si plus rien ne pouvait l’atteindre. Ses inquiétudes, sa culpabilité, tout le reste, semblaient s’être envolés.

Cette femme, bon dieu, mais qui est-elle ? Dimitri n’a jamais rencontré quelqu’un comme ça. Aussi envoûtante, déstabilisante et inquiétante à la fois. C’est comme si elle avait réellement sauvé son âme.

Dimitri reste encore plusieurs minutes sur le pas de la porte, presque sûr qu’elle va réapparaître, totalement irréelle. Mais rien ne se passe. Il descend alors les escaliers, rejoint le bus et rentre chez lui.

Lorsqu’il arrive, Emma lui saute dans les bras et Claire semble soulagée de le voir en un seul morceau. Comme si Eléanore Zaldier avait pu le dévorer. Il sourit à cette pensée. Cette femme est un vrai mystère, qu’il ne comprendra sûrement jamais.

Soudain, il réalise qu’elle semblait tout savoir de lui. Jusqu’au nom de sa fille.

– Dimitri ?

Claire l’appelle pour passer à table.

– J’arrive.

En passant devant le miroir, il s’arrête. Ses entailles, encore bien présentes hier, ont presque disparu et il réalise pour la première fois que son épaule ne le fait plus souffrir.

Perplexe, il effleure son visage. Que lui a fait cette femme ? Qu’est-elle ?

– Papa !!

– J’arrive mon cœur !

Il se dirige vers la cuisine et s’installe. Emma le regarde et sourit.

– Elle a dit quoi la dame ?

– Elle a accepté mes excuses.

Il ne cachait jamais rien à sa fille. Claire le regarde, surprise.

– Vraiment ?

– Oui… Elle veut même nous aider pour le procès.

– C’est inattendu.

Tout chez elle est inattendu, songe Dimitri.

– Elle est comment papa ?

Il sourit à sa fille, qui est le parfait portrait de sa mère.

– Elle ressemble à un ange.

Eléanore passe sa soirée sous la douche. Toutes ces émotions accumulées lui vrillent le crâne et lui donnent la nausée, mais elle ne regrette pas son choix. Elle sait qu’elle a fait ce que ses parents attendaient d’elle. Ils seraient fiers. Elle espère qu’ils savent. Qu’ils savent qu’elle fait cela pour eux, pour honorer leur vie sur Terre.

Elle se sent si seule. La présence de Dimitri, qui semblait aussi perdu qu’elle, lui a permis de savoir qu’elle n’était peut être pas seule, finalement. Mais dès son départ, le désespoir s’est abattu sur elle, l’a écrasée jusqu’à ce qu’elle baisse l’échine, jusqu’à ce qu’elle se soumette.

A présent, recroquevillée sous la douche, elle sait qu’elle est seule. Et qu’elle le sera toujours. Elle n’a pas sa place dans ce monde, et cela depuis sa naissance. Sa mère biologique ne voulait pas d’elle. Son géniteur ne l’avait jamais vue, n’avait pas cherché à la retrouver. Elle n’avait été que le résultat d’un jeu pour lui.

Ses parents adoptifs, eux, l’avaient aimée. Ils étaient tout son monde. Tout ce qui avait du sens, tout ce qui la raccrochait à l’espoir dans ce monde qui l’avait toujours rejetée.

Mais ils avaient disparu. Ceux-qui-vivent-là-haut ne la laisseraient jamais être heureuse. Pourquoi ? Pourquoi continuer à s’acharner ainsi ? Qu’avait-elle fait ?

Ils ne cesseraient jamais de jouer avec sa vie. Elle avait toujours été leur pion, une marionnette au bout d’une ficelle. Mais que se passera-t-il lorsqu’ils se lasseront d’elle ? Lui couperont-ils ses cordes ?

Contrairement à ses parents, elle ne sera pas rappelée, elle. Elle ira dans les abîmes du monde, du néant. Là où tous les autres de son espèce devaient être. Ceux que personne ne voulait, ceux qui étaient considérés comme des déchets ou le résultat d’erreurs malheureuses.

Non. Elle ne les laissera pas décider de sa fin. Elle sent que celle-ci se rapproche. Le rappel de ses parents n’est pas un hasard. Elle ignore ce qui se passe Là-haut, mais sa naissance a toujours été un problème. Peut être ont-ils décidé de remédier définitivement à ce problème.

Cela semble logique.

L’eau devient peu à peu tiède, puis froide. Eléanore se met à trembler sous le jet.

Non. Ils ne décideront pas de sa fin. Elle ne les laissera pas faire. Elle est peut être une erreur, un monstre, mais elle ne les laissera pas décider de son sort encore une fois. Elle ne les laissera pas gagner. Ils l’ont brisée, deux fois. Mais ils ne choisiront pas comment elle va mourir.

Elle ne les laissera pas mener sa vie à leur guise jusqu’à la fin. Elle veut choisir. Au moins une fois.

Plusieurs mois ont passé. Le procès de Dimitri vient de s’achever et il évite la prison. Il sait qu’Eléanore et son avocat ont plaidé en sa faveur. Son amende est élevée, bien trop élevée. Il va devoir déménager, trouver quelque chose de plus petit – encore plus petit. Les prochains mois risquent d’être difficiles, très difficiles et il se sent désemparé. Sa joie d’éviter la prison n’a été que de courte durée. Mais il sera là pour Emma, il va se battre, pour elle.

Eléanore Zaldier était absente au procès et son avocat lui a dit ne pas l’avoir vue depuis quelque temps. Ils n’échangent que par téléphone.

Dimitri décide de retourner à l’appartement. Il ne sait pas pourquoi, mais il se doit de la remercier. Il sait qu’elle l’a aidée bien plus qu’elle n’aurait dû. Il a gâché sa vie, et c’est elle qui lui a tendu la main. Cette femme est incompréhensible.

Depuis sa première visite chez elle, il se sent plus léger, moins seul, moins triste. Comme si elle lui avait retiré le poids qui pesait sur ses épaules.

Il sonne à la porte, mais personne ne vient ouvrir. Il retente le coup trois fois de suite. Toujours rien.

La voisine d’à côté finit par ouvrir sa porte et le regarde.

– Elle est partie.

– Vous savez où ?

Elle secoue la tête.

– L’a pas dit. Mais sur la côte, d’après ce que j’ai entendu.

– Merci.

Mais elle reste là à le regarder.

– Vous aussi ?

Dimitri fronce les sourcils.

– Vous aussi, vous êtes comme eux ? insiste la voisine.

Il ne comprend pas.

– Comme eux ?

Elle secoue la main, comme agacée.

– Oui, différents. Vous savez, ils avaient cette aura ses parents. Un truc pas net. Elle, c’était pas pareil, mais tout aussi bizarre. (Elle renifle) Pas sa place ici ça. Tant mieux qu’elle soit partie.

Elle hausse les épaules et referme sa porte sans attendre une réponse de Dimitri.

Il reste pensif devant la porte quelques instants. Sa famille semblait tout aussi particulière qu’elle. Mais Dimitri n’avait pas senti quoique ce soit de mauvais chez cette femme. Plutôt une étrange sensation. Celle qu’elle était connectée à un autre univers.

En rentrant chez lui, Claire l’attend, le regard soucieux. Il s’inquiète aussitôt.

– Qu’y a-t-il ?

Elle lui tend une enveloppe ouverte.

– Lis.

Il prend le papier et le lit. Au fur et à mesure, il n’en croit pas ses yeux, ne sait comment réagir.

– Cette femme n’est pas normale, dit Claire. Ou elle cherche l’absolution.

Dimitri relit la lettre, où il est écrit que Eléanore Zaldier lui fait don de son appartement, ses meubles, tous ses biens. Tous les papiers sont là, tout est en ordre et légal. Mais tout cela sonne également comme un adieu. Il trouve également dans la lettre un bijou, avec un mot accroché à celui-ci.

« Pour Emma ».

Il soulève la chaîne et voit un petit pendentif accroché. Un pendentif en forme d’ailes d’ange.

– Non, elle ne cherche pas l’absolution. Elle sauve mon âme.

— S.

illu sarah 3

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