L’empreinte du ciel #4

J’ai conduis toute la nuit. Je suis fatiguée, mais je ne veux pas m’arrêter. Pas avant d’être arrivée.

Les heures passent, la journée s’écoule lentement. Le soir approche. Mais il fait jour tard, nous sommes encore en août.

Puis, je le vois enfin. Le phare. Celui où je me rendais tout le temps. Celui où j’allais m’amuser, où je souriais et je riais en jouant avec mes parents. Ceux qui venaient de me sauver, de me trouver. Là, où pour la première fois de ma vie, j’ai appris l’innocence.

Je me gare, me dirige vers lui et la falaise qu’il surplombe. Le soleil est encore haut, mais commence sa lente descente vers l’horizon. Celui-ci s’étend à perte de vue, et l’eau est d’un bleu profond.

Je m’approche du phare, et monte sur le muret qui longe la falaise. Il n’y a jamais eu de protection à cet endroit. J’ai toujours aimé m’y asseoir et me pencher au dessus du vide.

Je regarde de longues minutes le soleil, sphère de feu qui vire peu à peu à l’orangé.

Je suis plutôt une fille de la lune. Mais je ne vais pas l’attendre. Elle a trop influencé ma vie. Je veux partir dans un monde nouveau, où personne ne décidera pour moi. Je serai enfin à ma place.

Mon corps devient brusquement une tornade de sentiments contradictoires, violents, qui mue en un seul et même cri.

C’est alors que j’ouvre la bouche et hurle. Je hurle de toutes mes forces, expulsant toute ma haine, ma colère, mon chagrin à l’immensité du monde sourd ; jusqu’à vider mes poumons de la moindre particule d’air.

Lorsque le dernier son meurt sur mes lèvres, je me rends compte que je pleure. Comme une enfant, comme l’enfant que j’étais autrefois. Mais je sais qu’elle est bel et bien morte, même si je ne saurais dire si c’était avant ou après que mes parents ne disparaissent.

Mon cri résonne contre les rochers voisins, sinistre écho d’une vie privée de sens. Je tends mon pied nu dans le vide. L’air le caresse, le chatouille, subtile recherche de séduction.

– S’il vous plaît, descendez mademoiselle.

La voix est douce, calme et je comprends que c’est délibéré pour ne pas me faire peur.

Je ne réponds pas et me contente de ramener mon pied sur la pierre. Le vent s’engouffre dans mes cheveux, sous ma robe si légère, et je suis si près du bord…

– Mademoiselle, s’il vous plaît…

Sans la voir, je devine la main qu’il tend vers moi. L’image puérile d’un extrait de Titanic me vient à l’esprit : « Je ne ferais pas ça si j’étais vous ». Je tourne la tête, curieuse de voir à quoi ressemble mon Jack Dawson. Il est penché en avant, bras tendu dans ma direction, main ouverte. Son regard d’un joli marron mordoré est aussi doux que sa voix. Ses cheveux de bronze sont longs mais n’atteignent pas ses larges épaules. Il a une barbe de quelques jours qui lui donne un air viril terriblement sexy. Ce n’est pas Leonardo Dicaprio mais il ne manque pas de charisme.

Je le regarde un bref instant, puis détourne la tête. Je ne suis pas Rose, un inconnu ne me détournera pas de mon but. Mais peut-on appeler ça un but ?

– Descendez, s’il vous plaît…

– Donnez-moi une seule bonne raison.

Ma requête ne semble pas le déstabiliser, je dois être l’archétype de la suicidaire.

– Cela ne servirait à rien si vous le voulez vraiment.

Sa réponse lui vaut un nouveau regard.

– Alors vous n’allez pas essayer de m’en empêcher ?

Je me retourne, les talons dans le vide. Il baisse le bras sans me lâcher des yeux.

– Cela ne dépend que de vous.

Je l’observe plusieurs instants. Sa façon de me regarder attise ma curiosité. Il ne me regarde pas comme une petite fille perdue, ni comme une femme suicidaire. Il me regarde seulement comme une personne normale, une inconnue avec qui il voudrait parler des choses les plus banales, histoire de faire connaissance. Je n’ai pas l’habitude.

– Vous pensez que je ne vais pas le faire, dis-je en me balançant légèrement en arrière.

Pourtant, je pourrais. Peut être que je serai alors rappelée à mon tour, que je pourrai revoir mes parents. J’en doute, je ne suis pas comme eux. Je ne suis qu’une nephilim.

Peut-être que la chute ne me tuera pas. J’y pense quelques secondes. Mais malgré le fait que je sois plus résistante que les humains, une partie de moi l’est quand même, et une chute de plus de deux cent mètres me tuerait. Sans aucun doute.

– J’aimerais que vous ne le fassiez pas, reprit mon Jack, mais vous avez aussi certainement une bonne raison d’être là.

Mon regard se perd dans l’océan, submergé par les souvenirs. Il ne comprendrait pas. Personne ne le peut. Je ne sais même pas si je suis la seule nephilim sur Terre. Sûrement pas.

Mais leurs parents n’ont sûrement pas été rappelés. Les miens n’étaient pas vraiment les miens après tout. On savait que cela arriverait un jour. Je crois que la petite fille en moi, celle qu’ils avaient trouvée sur le bord de la route, ne l’avait jamais accepté, ni même envisagé.

Ils étaient les seuls êtres au monde à me voir telle que je suis. A savoir qui je suis.

J’ai envie de hurler jusqu’à ce qu’on m’entende là-haut. Leur hurler ma douleur, ma rage, mon incompréhension. Peut-être avais-je mal agi ? Comment le savoir ? Ceux-qui-vivent-là-haut n’ont jamais pris la peine de m’écouter. Ils ne vont pas commencer maintenant.

Une nouvelle bourrasque de vent me fait vaciller, et je suis presque tentée de ne pas résister.

Mais la présence de mon Jack m’en empêche. Bizarrement, je n’ai pas envie de faire cela devant lui. Je ne veux pas qu’il ait ma vie insignifiante sur la conscience.

– Je ne manquerai à personne, vous savez. Il n’y plus personne.

Les larmes roulent sur mon visage, mais je les laisse. Elles me font sentir que je suis encore quelque chose. Un corps, un organisme, un esprit. Il parait que je n’ai pas d’âme. Mes parents ont toujours refusé de croire cela, mais ils sont partis. Comme celle qui m’a donné la vie. Tous partis. Et moi, comme l’abomination que je suis, je reste ancrée à cette terre. Comme un virus, je m’accroche au corps que j’habite et que je gangrène. Mais plus pour longtemps.

Je tends de nouveau le pied dans le vide, parfait reflet de mon cœur.

— S.

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