L’empreinte du ciel #5

– Parlez-moi, s’il vous plaît.

Je l’avais presque oublié. Mon sauveur. Je tourne la tête vers lui, mais je n’arrive pas à supporter son regard doux et compatissant. Je ne mérite pas de tels sentiments.

Malgré tout, je me mets à parler, sans vraiment savoir ce qui m’y pousse.

– Dans certains écrits, je suis un monstre. C’est peut-être le cas après tout.

Je ne vois pas ses réactions, et je m’en fiche. J’ai besoin de le dire, que quelqu’un d’autre dans ce monde sache. Sache ce que je suis réellement. Pourquoi je suis si seule.

– Ma mère ne m’a jamais voulue. Elle était vierge, et catholique. Mais Ceux-de-là-haut se fichent de ce en quoi vous croyez. Ils sont cruels, et nous ne sommes que leurs pions. Ils ont besoin de se divertir parfois. La plupart du temps, ils ne font pas le Mal, ils se contentent de nous observer, leurs règles les empêchent de se mêler de nos affaires.

Je prends une nouvelle inspiration. Il doit me prendre pour une folle. Mais je continue quand même. Il doit savoir. Quelqu’un le doit.

– Mais parfois, ils outrepassent les règles. Souvent durant la pleine lune. Cette nuit là, ma mère a rencontré un ange. Il l’a séduite, il devait être magnifique. Elle n’a jamais voulu me le décrire. Elle l’appelait juste « le monstre ». Il s’est amusé à faire flancher sa foi. Cela a marché, mais alors il l’a repoussée.

Je vascille en avant, je sens mon bel inconnu se crisper derrière moi. Je sais qu’il est prêt à se jeter sur moi pour me rattraper. Mais cette partie de l’histoire me donne toujours la nausée.

– Il lui a brisé le cœur. Il est parti. Durant des mois, elle s’est reconstruite, peu à peu. Et puis un jour, il est revenu. Il l’a prise de force, elle encore si pure, si innocente. Il savait qu’elle n’avorterait jamais. Avant de disparaître, il lui a révélé sa vraie nature.

Je fais une pause. Il ne bronche pas. Peut-être pense-t-il que ce sont les paroles insensées d’une suicidaire. Mais je m’en fiche, je dois poursuivre.

– Je suis alors devenue son fardeau, son abomination. Un être qui n’était pas censé exister, un être contre nature. Pourtant, elle m’a gardée. Elle m’a élevée jusqu’à mes six ans.

Les larmes glissent encore une fois sur mon visage.

– Puis elle a disparu. Son corps pendait au bout d’une corde. Elle, catholique, elle s’était donnée la mort. Je devais être vraiment mauvaise. Un monstre.

Je ne peux continuer. La suite est pourtant plus heureuse. Mes anges de parents qui me recueillent, agents envoyés pour réparer les erreurs commises. Je sais qu’ils m’aimaient vraiment, mais cela ne pouvait durer. Il a fallu qu’ils soient rappelés. Ceux-qui-vivent-là-haut ont de drôles de façons de jouer. Je dois être un pion parfait.

– Tu n’es pas un monstre, Eléanore.

Je me tourne vers mon inconnu.

– Comment connaissez-vous mon prénom ?

Il se redresse, tend la main vers moi.

– Moi aussi j’ai une histoire intéressante à te raconter. Viens avec moi, Elina.

Mon souffle se perd dans le vent. Impossible. Je suis seule. Mes parents sont partis. Tout le monde est parti.

– Tu n’es pas seule.

Je le regarde. Ses yeux bruns, son visage ciselé. Je me plonge dans son regard, y cherche la lueur. Celle qui dévoile ce que le Ciel cherche à fondre dans la masse.

Et je le trouve, l’éclat argenté fuit, fugace, face à mon intrusion. Je sursaute, glisse…tombe.

Avant même d’avoir le temps de hurler, je suis dans ses bras. Il est fort, musclé, et surtout, il vole. Il nous dépose avec précaution sur le sol, loin du phare. Je me dégage de ses bras, m’éloigne de lui.

Elina, n’aie pas peur.

– Mon prénom, c’est Eléanore, dis-je, en colère.

Mais il le sait déjà bien évidemment. Ses ailes battent légèrement l’air, et attirent mon attention. Je n’ai jamais vu celles de mes parents. Ils n’avaient pas le droit de les utiliser.

– Je suis venu te proposer quelque chose.

Je reporte mon attention sur mon inconnu.

– Qui es-tu ?

Il me sourit, comme si tout cela était banal. Je sens que Ceux-qui-vivent-là-haut veulent encore jouer avec moi, et je ne les laisserai pas faire. Plus jamais.

– Je m’appelle Eyal. Je suis envoyé comme messager.

Je l’observe plusieurs instants. Je ne sais si je peux lui faire confiance. Et si tout cela n’était qu’un  leurre afin de m’empêcher de décider de mon sort ?

– Et quel est le message ?

Il replie ses ailes dans son dos, alors que les plumes continuent de voleter au vent.

– Viens avec moi, nous avons besoin de ton aide.

Je reste interdite quelques secondes. Je ne me suis pas préparée à ça.

– Pourquoi ?

Son regard devient sérieux, l’étincelle au fond de ses prunelles flamboie.

– Tes parents ont dû t’expliquer que le Ciel est composé de Ceux-qui-vivent-là-haut, des Archanges, et de nous, les Anges.

Je hoche la tête. Oui, je sais tout cela, et je sais aussi que tout ce petit monde me considère comme l’erreur à corriger, après avoir trop voulu s’amuser.

– Les Archanges, dont ton père, sont devenus, au fil des siècles, cruels, sans pitié, et prennent le pouvoir, en s’alliant à Ceux-qui-vivent-là-haut. Ils veulent faire de la Terre leur passe- temps, et veulent briser les règles afin d’intervenir dans la vie des humains. Cela serait sans précédent. Tu en es la preuve.

Même si c’est la vérité, l’entendre de la bouche d’un inconnu me blesse profondément.

Mais les anges ne s’embarrassent pas trop des sentiments des nephilims.

– Et en quoi suis-je concernée ?

Je compte bien mettre fin à ma vie pathétique et manipulée.

Eyal me regarde droit dans les yeux, et je sais qu’il lit dans mes pensées. Je me ferme à lui, et le vois cligner des yeux. Puis, il sourit.

– C’est donc vrai, tu peux repousser nos pouvoirs.

– C’est une bonne nouvelle ?

Il redevient sérieux, s’approche de quelques pas. Je me retiens de reculer.

– Nous avons besoin de combattre. Nous devons nous lever contre les Archanges et leurs plans de destruction. Tu sais de quoi ils sont capables. Et tu serais parfaite dans le rôle de leader.

Je reste interdite. Moi, la petite nephilim, dont personne n’a jamais voulu ? A la tête d’une armée d’anges ?

– Tu plaisantes ?

– J’en ai l’air ?

Ses ailes s’ouvrent et battent l’air avec colère.

– Les Archanges vont nous détruire, et le monde des hommes avec. Tu es notre plus grand espoir de les vaincre, Elina.

– Pourquoi moi ? Je ne suis rien. Ni ici, ni là-bas.

Cette certitude vient me compresser la poitrine, et je regrette presque de ne pas avoir simplement sauté.

– Au contraire, tes pouvoirs sont minimes ici, mais chez nous, ils seront à leur apogée. Tu as développé des capacités incroyables. Tes parents ont eu du mal à nous convaincre, mais je le sens en toi. Tu es une hybride : mi-Archange, mi-humaine mais surtout, tu possèdes le meilleur de chacun des deux côtés. Tu es plus puissante qu’un ange. Tu nous mèneras à la victoire.

Je le regarde. Vraiment ? Je vais enfin trouver un sens à ma vie ?

Je ne suis plus un monstre, perdu dans un monde qui ne veut pas de lui. Je peux échapper à cela sans passer par la mort. Je peux enfin prendre mon destin en main, me rebeller contre ceux qui m’ont brisée, et qui ont joué avec ma vie. Je peux enfin faire quelque chose de bien.

– Je serai votre leader.

Eyal s’illumine, presque littéralement. Je ne suis plus seule. Je ne suis plus une erreur de la nature. Je suis une combattante, pour une cause juste. Le monde humain se détruit  à petit feu. Si les Archanges s’en mêlent, d’ici deux jours, ce monde ne sera plus que flammes et cendres.

– Tu as fait le bon choix, Elina.

– Cesse de m’appeler comme ça.

Il me sourit, me tend la main. Je l’attrape et il m’attire contre lui.

– C’est pourtant ce que tu es : Divine.

Je lève les yeux au ciel.

– Ne me fais pas déjà regretter ma décision.

Il sourit de plus belle, m’enserre dans ses bras puissants. Ses ailes se déploient, nous nous envolons.

Je regarde la Terre s’éloigner. Je vais me battre pour un monde qui ne m’a jamais acceptée, qui n’a jamais su qui j’étais. Puis je pense à Dimitri. Lui sait qui je suis. De façon inconsciente, sûrement. Mais il sait.

— S.

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