Les griots célestes : quête d’un espoir proverbial

Un cycle écrit par Pierre Bordage


Il y a très longtemps, l’humanité a appris à voyager dans l’espace, mais inévitablement les puissantes avancées technologiques ont attisé la vanité et la soif de puissance jusqu’à provoquer les guerres de dispersion. L’espèce humaine s’est alors fragmentée en différentes communautés qui se sont enfuies pour traverser et trouver, par-delà même le système solaire, de nouvelles planètes afin de s’y implanter.

 

Depuis, ces nouvelles civilisations humaines ont vécu leurs propres genèses et leurs propres histoires.

 

Les temps ont passé et les hommes oublieraient presque leurs origines communes si un groupe de conteurs appelés les « griots célestes » ne venaient leur délivrer des chants issus d’un passé ancien, presque mythique.

 

Grâce à une énergie cosmique, la Chaldria, les conteurs possèdent la capacité de voyager de planète en planète afin de répandre le Verbe et de rappeler ce que l’humanité a perdu.

 

Marmat Tchalé est un vieux griot céleste venant accomplir son devoir sur le monde de Jezomine.

 

Sauvé d’une tentative d’assassinat par un jeune enfant sauvage, Qui-vient-du-bruit, le vieux conteur décide de le prendre comme apprenti.

 

Ensemble, ils écumeront les différentes planètes et porteront leurs chants d’espoirs et de renouveau face à une humanité toujours aussi corruptible, en proie à l’orgueil et au clivage.

Chez Pierre Bordage, la science-fiction est attirée vers une inhabituelle concentration d’un merveilleux exotique… à des années-lumière des poncifs du genre.

Vaisseaux spatiaux phénoménaux, sociétés hautement technologiques, interrogations et doutes scientifiques… tout ce qui relève de près ou de loin du cadre traditionnel de la technologie est ici relégué en arrière-plan. Ces topiques  demeurent plus ou moins présents mais ils sont dosés par un esprit plus spirituel et humaniste propre à l’œuvre de Bordage.

Le cadre de la science-fiction n’est pas complètement annulé, en témoignent la thématique du voyage interplanétaire et la mise en avant d’une galerie de mondes fictionnels propre au genre du space-opera.

Pierre Bordage dépeint une cartographie accrocheuse des différentes peuplades humaines à l’échelle universelle, chacune reposant sur un monde unique et dotée d’une culture propre.

Entre les déserts de Jézomine, la gravité écrasante d’Onoe, les océans de Frater 2 ou encore la chaleur infernale du soleil d’Or de Kaod, Bordage tisse un riche réseau de planètes, toutes habitées par l’homme. Ce dernier est cependant vu comme un antagonisme, toujours en opposition ou en domination sur les autres espèces, répertoriées en un bestiaire significatif.

Pour chaque monde, Bordage met en lumière un portrait plutôt négatif de l’humanité, toujours en opposition, souvent en crise.

L’humanité dispersée n’a pas évolué. Elle a régressé, c’est toujours le même constat navrant : celui d’une espèce orgueilleuse vite rattrapée par l’usage abusif de la technologie et/ou par le fanatisme. En clair, une espèce qui retombe dans ses travers.

Le message est toujours le même et le déroulement du récit peut sembler ultra-répétitif (arrivée des griots dans un nouveau monde, constat pessimiste, péripéties, lutte et espoir d’un avenir meilleur, départ des griots…). Linéaire, le cycle a tout d’une épopée de fantasy. Mais cette structure du récit est beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît car Bordage soulève à chacune de ces explorations un lot de questions existentielles et essentiellement humanistes : la place de l’homme au sein de l’univers, sa soif de contrôle, son besoin primaire de technologie, son refus final d’adaptation.le-dragon-aux-plumes-de-sang-de-pierre-bordage-griots-celestes-2

L’auteur oppose la cruauté de la civilisation humaine dictée uniquement par un fonctionnement reposant sur l’asservissement, avec la grâce du milieu naturel et primaire dans lequel vient s’exprimer l’humanisme de l’auteur qui est d’ailleurs la marque majeure de ses œuvres.

Ce cadre de space-opera et ce foisonnement de mondes marqués par un imaginaire géographique et biologique remplissent allégrement leur fonction dépaysante, cela est d’autant plus méritant que le cycle est constitué de deux romans plutôt courts, a contrario des longues séries de sciences-fictions qui creusent l’espace fictionnel dans tous ses détails. L’auteur du présent ouvrage va à l’essentiel sans nous bousculer ou nous perdre dans d’incessantes descriptions.

Pierre Bordage a le mérite d’avoir écrit un cycle rapide mais non pressé, linéaire mais non simplet, et de mettre en scène une pluralité de mondes qui ne sont pas justes survolés mais bien abordés, chacun d’entre eux évoquant une épreuve majeure dans la vie des griots.

Les griots sont ici représentés par un duo. C’est ce duo qui apporte toute l’originalité au récit.

On y retrouve la figure du maître et de l’élève, récurrente dans le genre de l’imaginaire.

Mais ici, Bordage réduit les clichés avec l’image du maître blasé et marqué par sa longue existence. Marmat Tchalé est en effet un griot dont la longue vie de voyageur lui a apporté son lot de souffrances. Tourmenté, il ne trouve sa libération qu’à travers le chant. Il n’apparaît pas comme un maître véritablement pédagogue ; l’apprenti remarque en lui ce désir morbide d’en finir avec la vie.

Qui-Vient-du-Bruit, nommé Seke par la suite, est d’abord un enfant sauvage du silence. Élevé depuis qu’il est bébé par une tribu de créatures du désert appelé les Skadjes, il découvrira en même temps que sa fonction de griot les travers de l’espèce humaine. On peut dire que c’est un personnage hybride, à la fois humain et ancré dans un milieu naturel propre au monde dans lequel il vivait.

C’est sur cette même notion d’hybridité évolutionniste que Bordage mettra en valeur deux camps au sein de l’humanité : ceux qui sont coincés dans leur tradition ou dans leur orgueil d’humain et ceux qui ont fait le choix de s’adapter à la biologie de leurs habitats.

Marmat et Seke sont des conteurs, des porteurs du Verbe. A travers ces deux protagonistes, Bordage renoue, et il faut dire que c’est plutôt audacieux dans un genre aussi futuriste, avec la tradition orale de la chanson de geste.Durant la période médiévale, l’écriture était un domaine exclusivement réservé au clergé. Les histoires se transmettaient de manière orale à la population. Les deux griots peuvent être comparés à des sortes de troubadours, se recentrant sur les légendes et les figures de héros qui ont bâti les différentes sociétés de ces mondes colonisés.

Il y a une bravoure dans ces récits qui évoque directement les épopées du héros de la chanson de geste.

Ce parallèle avec un chant traditionnel présente également une forte métaphore du pouvoir du langage. On n’est pas dans la rhétorique : Bordage insiste bien sur les réactions, sur la profonde émotion du chant du griot, son impact sur la population.

Le griot apparaît alors comme un prophète, du moins comme une personne divinisée tandis que l’auteur nous plonge fréquemment dans un point de vue tourmenté – et donc humain – de ces conteurs universels.

Si la science-fiction est autant contrebalancée dans ce cycle, c’est en raison de ce renouveau de la chanson de geste que Bordage exporte dans un cadre inspiré d’une tradition orientale.

Le terme «  griot » définit en effet un conteur d’origine africaine. Ce nom, évoquant une tradition orale ancienne et terrienne, vient s’accoler aux conteurs de l’espace. Ces derniers ne sont pas représentés comme des personnages d’actions. Pacifistes, ils n’affichent en rien une volonté de combattre.

Leur chant les relègue au simple rang de conteurs, voire d’archivistes du mythe et d’un héroïsme passé.

Avec le griot céleste, Bordage a choisi une figure héroïque complexe et inhabituelle, car davantage représentative d’une certaine sagesse que vecteur impliqué dans l’action.

Pourtant, la «  passivité » du griot est fréquemment mise à l’épreuve durant le roman. Bordage ne fait pas du récit un simple voyage humaniste animé par le Verbe. Le mal est bien présent, sous les traits d’une organisation fanatique qui voit dans les griots un ennemi. A travers cette confrontation, le récit devient plus classique mais toujours aussi significatif quand l’objectif se résume au seul retour du néant, au silence, en totale opposition avec la fonction du griot.

Et nous n’avons pas encore parlé de la Chaldria, cette puissante énergie cosmique qui remplace la machine et provoque le voyage. Cette énergie dont le caractère impalpable et invisible renvoie au merveilleux cosmique qui prouve que le cycle viendrait presque voguer du côté de la fantasy. La Chaldria est quasiment décrite comme une puissance magique sans fondement rationnel.

Le cycle Les Griots Célestes est donc un space-opera d’étrange allure. Éludant toute description hautement technologique ou technique, Bordage préfère center son sujet sur des émotions essentielles qui entourent la grande question de la place de l’humanité au sein de l’univers. C’est d’abord un sentiment de perdition qui accompagne ce début de récit.

Bordage brouille également les pistes par la réflexion humaniste qui dirige le voyage du griot.

D’abord en proie à un sentiment de perdition, on finit par accepter volontiers cette invitation au voyage du griot céleste, conteur par sa voix et annonciateur par ses actes, le tout oscillant entre fatalité et renaissance de cet animal bien borné qu’est l’être humain.

— Dr. Blaze

Une réflexion au sujet de « Les griots célestes : quête d’un espoir proverbial »

  • Après avoir lu quelques unes de vos chroniques je dois dire que je suis pris dans ce « jeu de la découverte ». On s’attend à tomber sur une trouvaille de plus en plus étrange, détonnante et dépaysante. Là on est servi !
    Ce cycle des griots célestes à tout l’air d’une véritable odyssée faisant découvrir des aspects tout nouveau du genre de la science fiction.
    Merci Dr.Blaze pour votre commentaire éclairé !

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