L’histoire d’Arthur Parker et Paul Barrow

À l’époque, tous les journaux ne parlaient plus que d’eux, leurs visages étaient connus de tous, et leur histoire répugnait presque autant qu’elle faisait rêver. Les amants romantiques, recherchés à travers tout l’hexagone, ne sont plus aujourd’hui qu’un souvenir que seul le brouillard capte encore. Les côtes françaises ne leur étaient pas invisibles, pas encore, mais le territoire, en revanche, ne connaissait plus le poids de leurs pas.

La terre s’était rebellée en les expulsant pour le sang dont ils l’avaient tâchée, voilà ce que certains aujourd’hui se plaisent à dire. Car Elle se souvient.

Ils avaient chaviré deux ans auparavant, tout au plus. Mais deux longues années de cavale, durant lesquelles les deux grandes plumes qu’ils étaient alors s’étaient métamorphosées. Héros de la littérature française de leur époque, ils n’étaient plus devenus que des monstres. A l’âme damnée des poètes maudits.

C’est cette plume aiguisée qui avait plu avant toute chose à Paul, qui l’avait aussitôt hébergé lors de sa venue dans la capitale. Au grand dam de sa femme, que l’on pourrait croire visionnaire, à la lumière des faits d’aujourd’hui. Arthur était jeune, terriblement jeune, et la différence d’âge aurait pu les éloigner de bien des façons. Il n’en fut pourtant rien.

Par quel hasard s’étaient-ils retrouvés à ce même salon, le même jour ? Le destin, auraient-ils pu dire, si leurs idéaux n’en étaient pas si éloignés. Il leur avait alors fallu tout au plus quelques jours pour s’apprécier, et presque moins pour s’aimer tout à fait, loin des juges que la société comptait en son sein. Des longues promenades dans le brouillard fantomatique de Paris, des entretiens sous le regard de la nature qui les observait à travers les vitres de la véranda. Des lieux, tant de lieux, et ils avaient fait le reste, ils s’étaient découverts, pour mieux se recouvrir. Leur différence restait pourtant grande, tel un gouffre qu’ils devaient franchir à chaque pas de plus.

Cette plume, et cette fougue, que l’on voyait tant dans les mots que dans le regard d’Arthur. C’était là des détails qui avaient poussé le pauvre Paul à abandonner femme et feuille pour le jeune homme. Ainsi, la vie avait-elle commencé, leur vie.

C’était Arthur qui menait la danse, malgré son jeune âge, car tout assurait à son aîné qu’il disposait d’une maturité sans égale. C’était Arthur qui menait quasiment tout, allant de leurs munitions à leurs planques, de leurs futurs cibles à leurs étreintes. Tout comme c’était lui qui appuyait sur la détente au moindre de leurs obstacles, tels qu’il les nommait, pour leur permettre de se frayer un chemin vers la liberté éphémère. Et chaque fois, les mêmes mots de Paul :

-Pourquoi ? Tu aurais pu lui laisser la vie sauve.

-Le choix ne nous appartient plus Paul, c’est trop tard maintenant, on ne revient plus en arrière si ce n’est pour retourner à la poussière que nous sommes. Et nous ne sommes pas encore prêts pour ça, répondait-il constamment, d’une voix presque mécanique.

L’échange s’arrêtait toujours là, non pas parce que Paul était effrayé de voir son compagnon ôter la vie tel un automate – bien qu’il l’était –, mais avant tout pour qu’ils aient le temps de filer à l’anglaise et de ne pas être découverts face à un corps dont ils avaient volé la vie. Un fait devenu anodin pour Arthur, alors qu’il restait un acte immonde aux yeux de Paul, qui ne cessait d’éprouver une hurlante culpabilité pour une telle complicité, effacée lorsqu’il regardait son compagnon. Le romantisme les étreignait encore à l’époque, le mouvement n’avait pas tout à fait disparu, et ils en étaient les pauvres enfants, orphelins. Paul aimait, et s’il n’était pas aveugle, il laissait son cœur, esclavagiste de sa raison, acquiescer, tandis que l’autre se débattait dans sa prison de verre.

Et, comme dans toutes les grandes histoires d’aventure dont les citoyens rêvaient, il faut une fin. Une fin cruelle, une fin tragique, pour s’ancrer dans les mémoires, pour faire vibrer les cœurs, et faire vivre leurs noms.

« Arthur Rimbaud. Paul Verlaine. Individus recherchés pour multiples vols ainsi que meurtres de sang froid. Toute information sur ces individus sera dûment récompensée. »

Plus ils étaient inaccessibles, plus les affiches de ce genre fleurissaient sur les murs des villes, à tel point que quiconque pouvait en donner les moindres détails, sans jamais les avoir vus. C’est ce qu’il se passa dans un premier temps dans la capitale si vive, avec l’engouement de la récompense pour meilleure motivation, avant de cesser, ou presque. Car même si l’on fait vibrer la France, que l’on vole les banques pour devenir des Robin des Bois avant l’heure, les dommages collatéraux ne sont pas négligeables. L’histoire des amants faisait rêver, certes, mais elle n’était bonne que pour eux, et même ce qui plaît doit cesser, à un moment ou un autre.

Une énième cible, semblable à toutes les précédentes à peu d’exceptions près… si ce n’est par son dénouement. Toujours le même cheminement, une banque dans les environs proches de Paris, prise au hasard sur la carte de la capitale pour que la police ne puisse prévoir leurs prochains terrains de jeu. C’était probablement leur force, ou du moins, tout ce qui leur servait de chance. Après avoir fait le tour du bâtiment plusieurs fois tels de simples passants, ils étaient entrés par la porte principale. Tels de simples clients. Mais des clients armés prêts à demander plus d’argent qu’ils n’en avaient sur leurs comptes fictifs.

Toujours le même procédé: c’était Paul qui se rendait au guichet, demandait l’accès au coffre. Purement et simplement. Sauf qu’il n’eut pas le temps d’en voir la couloir cette fois, que déjà les uniformes débarquaient dans la banque. Moins d’une dizaine certes, mais ils étaient déjà beaucoup trop pour les deux hommes. Appelés par un client qui avait reconnu les mêmes visages que ceux des affiches, ils s’étaient tous précipités dans l’enceinte du bâtiment, à l’effarement des amants. Alors que Paul cherchait l’unique porte qu’ils avaient vue en scrutant les environs à l’extérieur, des coups de feu avaient retenti. Il s’était retourné, pour voir Arthur abattre un premier policier, puis un second dans la foulée, avant d’être touché à l’épaule avec une force qu’il était persuadé avoir ressenti lui-même. Une souffrance venait d’habiter à la fois une épaule et un cœur, tous deux meurtris sous les balles, alors que Paul, dans un hurlement, se précipitait sur Arthur pour le prendre sans ménagement dans ses bras, et faire cesser le carnage. Les balles continuaient de fuser, leurs sifflements retentissant dans les oreilles de Paul. Mais les aventures sont belles, ils s’en sortent, ils ne peuvent pas mourir, pas ainsi.

Sans réfléchir, Paul courut vers la porte sur le côté du bâtiment, le destin le protégeant des balles maudites, le corps frêle d’Arthur dans ses bras, avec lequel il partit en courant à toutes jambes. Les poumons en feu, il préféra les consumer plutôt que de s’arrêter et souffler. Qui sait sur quelle distance il continua ainsi, mais plus il avançait, plus il savait que le point de non retour venait d’être franchi.

Inévitablement, le danger devint réellement trop grand, et les obstacles devenus trop nombreux pour n’être effacés que d’une seule balle. Paul reprit ainsi les rênes pour sauver son amant, et malgré la violence graduelle de leurs échanges, ils partirent en terre d’exil anglaise pendant quelques temps dans l’espoir silencieux que les choses se tassent. Elles ne se tassèrent pas.

D’Angleterre, ils fuirent vers Bruxelles, à la recherche de cette terre de liberté dont Paul rêvait à en devenir fou, alors qu’Arthur ne cherchait qu’à retourner à ses crimes qui le faisaient se sentir vivant, ce qui avait le don d’enflammer Paul, que la fougue du jeune homme qui l’accompagnait consumait lentement. Mais qui le consumerait, à jamais.

L’air était différent, les événements aussi, comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. C’était presque ça.

Voilà plusieurs semaines qu’ils n’avaient plus organisé de quelconque braquage, même sur la plus petite boutique, à croire qu’ils avaient tout à fait disparu de la circulation, du monde, qu’ils s’étaient assagis. Il n’en était rien de tout cela: le moindre crime manquait cruellement à Arthur, qui ne cessait de réfléchir à leur future cible avec plus de ferveur encore que les fois précédentes, malgré les réticences de Paul.

Qui se métamorphosèrent en menaces.

Qui elles-mêmes se transformèrent enfin en réalité.

Leurs disputes étaient de plus en plus violentes, bien loin de l’idylle que l’imaginaire populaire avait en tête. Bien loin de ce qu’ils auraient pu eux-mêmes penser de leur propre histoire. Mais leurs regards étaient voilés. Dépassées, l’amour, l’attirance, la volonté, ne restait que fougue, sauvagerie, et destruction. Lorsque la coupe est pleine, il est impossible d’en jeter le contenu dans un coin, la seule solution est de la boire jusqu’à la lie. Paul n’avait pas eu d’autres choix, et en était devenu saoul. Sans ivresse.

Il était très tôt le matin, lorsque la lettre leur arriva. C’est Paul qui la décacheta, qui en lut les quelques lignes manuscrites, qui perdit des couleurs, et commença à faire les cents pas dans la petite pièce en élevant la voix. Jamais il n’était apparut si colérique à Arthur, et, incontestablement, cela lui plaisait. Beaucoup. Trop. Et à n’en vouloir que toujours plus, il poussa son amant à ses derniers retranchements. Sans retour.

Lorsque, telle que la lettre l’indiquait, la police française débarqua dans l’appartement, ils ne trouvèrent plus que les corps sans vie des deux auteurs, des deux meurtriers. La Fougue abattue de deux balles dans la poitrine, la Folie tuée d’un unique impact sur la tempe. Sans concession.

Ainsi finirent les amants les plus célèbres de ce siècle.

Lorsque la coupe est pleine, la seule solution est de la boire jusqu’à la lie.

Lorsque le cauchemar devient réel, la seule solution est de le faire disparaître.

Lorsque les Hommes tarissent l’amour, la seule solution est de le rendre éternel.


— Nev’

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