L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles #1

Ambre,

Lis tout, je t’en prie, et ne juge pas trop durement les chimères nées au creux d’un cœur que tu m’as volé. Lis tout, par compassion pour ce que tu infliges à mon être. Je ne peux pas exiger de toi une réponse, je ne peux pas te demander de ne pas douter de ma santé mentale. Mais il est une histoire que j’aimerais partager avec toi, puisqu’elle t’est due, à toi et à un rêveur qui fut mon père.

Je pourrais te raconter la folle histoire d’un garçon devenu un homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles. Je pourrais te raconter l’histoire d’un rêveur pathologique qui vivait mieux la nuit que le jour. Je pourrais te parler d’une petite fille qui la nuit décrochait les astres. Je pourrais… Mais c’est une autre histoire que je vais te raconter, celle d’un homme qui est tombé amoureux d’une femme avec des yeux assez grands pour engloutir le monde…

La mort est un phénomène étrange. Il semblerait que notre existence ne soit justifiée que par l’échéance cruelle qu’elle nous impose. Il n’y a pas moyen d’y échapper. C’est comme un mur que la vie jette devant nous. Il faut apprendre à passer par dessus et à aller de l’avant, ou la vie continue sans nous. Et les jours que l’on ne vit pas sont perdus. Le temps n’attend personne. Quand mon géniteur est mort, j’ai pensé passer à travers ce mur sans un frisson, sans émotion, sans changement. J’avais tort, je n’étais qu’un enfant qui jouait à l’adulte. Son décès était l’étincelle qui allait rallumer ma vie.

Mon père est parti il y deux semaines, selon la formule employée par Oscar, mon frère aîné, pour l’heure accablé de chagrin. Mais, toujours selon lui, « il avait été un père merveilleux et notre douleur était comparable à l’amour que nous lui portions. Il était parti en paix, bien qu’arraché prématurément à un monde qu’il aimait et qui le lui rendait bien. » La vérité, c’était que mon père était mort d’un infarctus le 3 octobre et que cela faisait huit ans que l’on ne s’était pas vu, que l’on ne s’était pas parlé, que l’on ne s’était pas écrit. Nous étions de parfaits étrangers, malheureusement réunis par le sang qui coule dans nos veines respectives. La vérité, c’était que je ne voyais pas le changement engendré par son décès. J’avais juste pris un jour de congé pour ses obsèques, mais je n’avais pas pleuré. Mes larmes s’étaient taries depuis trop longtemps.

Il faut dire que nos rapports étaient, à l’instar de son personnage, étranges. Ma mère était partie avant mon premier anniversaire, parce que tout avait été trop vite entre eux, parce qu’au final, être mère, ça n’était pas pour elle. Il m’avait élevé seul avec mon frère Oscar, alors âgé de cinq ans. Il avait fait du mieux qu’il avait pu, pas comme un père. Je l’appelais « papa » à défaut d’autre chose, mais le rôle qu’il occupait était différent. Ce n’était pas un père comme les autres, il ne faisait pas la même chose que les autres, mais je l’aimais. J’aimais mon père, j’aimais ses histoires, poudre dorée qu’il dispersait sur le monde pour en éclairer les couleurs. Je buvais les contes qu’il racontait à la moindre occasion. Je l’admirais, cet homme qui m’hypnotisait avec ses mots. Mon père était un magicien qui transformait l’univers tout entier. Mais notre relation s’était usée pendant mon adolescence. À l’âge où l’on veut refaire le monde et où nos parents étouffent nos rêves, c’était les siens qui m’asphyxiaient. Il m’avait élevé au milieu de ses songes, ses chimères et son imagination qui débordait. Mes repères n’étaient que les contes et les histoires merveilleuses dont j’étais gavé depuis la mort de ma mère. Pour mon équilibre, j’ai pris, à l’âge de seize ans, la décision de fuir la réalité fantasque dans laquelle vivait mon père.

Il n’était qu’un gosse coincé dans un corps adulte. Ses rêves, bridés dans son enfance par ses parents, avaient décidé de croître dans la mienne, au détriment de ceux que je nourrissais. Je me suis alors réfugié chez la rationalité maladive et l’absence de fantaisie compulsive de ma tante maternelle. Chez elle, deux et deux faisaient quatre à tous les coups, et les histoires ne servaient qu’à berner les enfants sur la dure réalité de la vie. Le choc fut dur, mais je tins bon. Grâce à Hester, j’étais devenu un adulte normal, rationnel et stable. Pour me présenter, je t’aurais dit : « Je m’appelle Alan, j’ai vingt-sept ans, je suis comptable et je porte des costumes et des cravates ».

Ma vie était parfaite. C’était une routine bien huilée, cartésienne et rassurante. Je pensais que la mort de mon père ne l’avait pas influencée. Mais elle allait changer mon existence confortablement insipide de comptable ordinaire.

À suivre…

— Viny

 

 L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoile – Partie 2

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