L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles #2

Relire « L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles » – Partie 1 

C’était un soir semblable aux autres vendredi soirs. J’étais rentré du travail depuis un moment déjà, et je venais de me servir un grand verre de jus de fruits dans ma cuisine, lorsqu’on sonna. J’ai ouvert ma porte et découvert la concierge. Petite vieille qui mettait un point d’honneur à ne pas correspondre aux stéréotypes qui règnent sur sa fonction, elle tenait dans ses bras potelés un carton avec un post-it jaune, posé comme un soleil sur le dessus. Elle me le tendit, puis avec son sourire que la vie n’avait pas réussi à écailler, elle me glissa un « bonsoir ». Je refermai ma porte, le colis dans les bras. Sur le post-it mimosa, l’écriture élancée de mon frère, avec lequel je n’avais pas vraiment gardé de complicité fraternelle, avait tracé un « C’était dans ta chambre ». Un simple paquet qui allait se changer en météore lancée contre la monotonie sécurisante de ma vie.

Je déposai le carton dans mon salon, puis allai chercher un cutter afin de pouvoir l’ouvrir. Des vieux vêtements plus ou moins défraîchis par ma jeunesse, une paire de baskets usées, un disque de R.E.M., un album rempli de photos oubliées de ma mémoire, un petit dragon en peluche qui s’était un jour appelé Excalibur, un gros réveil et un objet rectangulaire dans une pochette de cuir. Mes yeux glissèrent sans émoi sur le fatras de mon passé : mon histoire tenait dans une simple boîte. Néanmoins ma curiosité s’accrocha sur la pochette de cuir. À l’intérieur il y avait un journal aux angles cornés. Je me doutais que ça devait être une ineptie de mon enfance engendrée par les chimères paternelles. L’ouvrir aurait été comme dynamiter moi-même une vie que j’avais durement bâtie. À quoi peut donc servir le passé d’un homme quand celui-ci se contente de son présent ? Aussi je reposai le journal explosif et sa pochette dans l’antre d’où je les avais sortis.

Je remettais tous les petits fragments de ce qui avait été ma vie dans le carton et le refermai avec du gros scotch marron. Je le posai dans l’entrée en me promettant de jeter son contenu, sauf ce qui était susceptible de satisfaire quelqu’un d’autre. Je rejoignis ma cuisine et le rôti de porc qui attendait dans le frigo.

Mon repas terminé, je regardai un bref moment la télévision, que j’éteignis, déçu des programmes. Je lus quelques pages d’un roman policier, puis je me recroquevillai dans la tiédeur de mes draps, vêtu d’un pyjama à rayures et à boutons. Je fermai les yeux.

Je les rouvris. Je me retournai dans un sens, puis dans l’autre. Je les essayai tous sans résultat. Je me mis à compter les moutons, mais cet exercice ennuyant s’avéra infructueux. Le journal usé ne sortait pas de ma tête. Il se heurtait contre mes paupières closes. Est-ce que mon frère l’avait ouvert ? Non, Oscar ne fouillait jamais, au grand jamais dans des affaires qui n’étaient pas les siennes. Dans l’état d’exaspération monstrueuse dans lequel je me trouvais, je sentais la curiosité qui coulait lentement dans mes veines. Je rouvris les yeux, les fermai une énième fois. Je laissai échapper un soupir. Le sommeil se refusait à moi. La curiosité était devenue un fleuve qui gonflait et dont la crue menaçait d’emporter toute ma retenue avec elle. Excédé, je me levai. Il était déjà minuit. Je m’agenouillai dans l’entrée. Je regardai un long moment le carton, objet de mon insomnie. Avec un dernier soupir je me résignai. Je traversai mon appartement pour retrouver mon cutter, et rouvrir la boîte.

Mes doigts retrouvèrent instantanément la pochette de cuir, j’en tirai le journal. Sa couverture usée sembla se lover au creux de mes mains. Un peu tremblant, je l’ouvris. Ce n’était pas mon écriture. C’était celle de mon père. Cela me revint. Je lui avais demandé, lorsque j’avais sept ou huit ans, de noter dans un carnet toutes les histoires qu’il me racontait. Et la première d’entre elles était l’histoire que j’avais entendue tous les soirs de mon enfance.

« Il était une fois une petite fille avec des yeux qui semblaient avaler le monde. Le jour de sa naissance, il avait tellement plu que le paysage s’en était délavé. Le soleil, attristé de ne pas avoir pu regarder la première fois qu’elle ouvrait ses yeux incroyables, lui offrit un ruban doré.

La petite fille grandissait, le ruban enroulé autour de son poignet, son charmant visage levé vers les étoiles que ses yeux tentaient d’engloutir.

Une nuit, étoilée à l’infini, le nœud qui enserrait son bras se défit. Le ruban se détacha mais, au lieu de tomber sur le sol, il alla s’accrocher à la lune. La petite fille, qui n’en était plus vraiment une, attrapa l’extrémité du cadeau que lui avait fait le soleil. Elle grimpa le long du ruban et se cala au creux de la lune. Ses yeux gloutons parcoururent la planète endormie, avalant les lumières. La petite fille allongea ses doigts blancs et effleura une étoile. C’était la plus brillante de cette nuit-là. Elle la décrocha tout doucement et, avec un frisson de plaisir coupable, la glissa dans sa poche. Elle redescendit et renoua le ruban autour de son poignet. Furtivement, la voleuse d’étoile retourna dans sa chambre et déposa l’étoile dans une petite boîte. Elle en accrocha la clé autour de son cou. La nuit suivante, elle ne put s’empêcher d’en voler une seconde. Puis, sous le poids de remords diurnes, elle décida de ne plus voler ses diamants à la nuit. La petite fille enferma le ruban doré avec les deux lueurs arrachées de leur ciel. Elle oublia la boîte dans un angle de sa chambre.

Mais, un soir, la nuit tomba dans un fracas. Les réverbères s’éteignirent, il faisait tellement sombre que les chats eux-mêmes en étaient aveuglés. Le monde trop noir prit peur. La petite fille se souvînt des astres nocturnes qu’elle avait dérobés à la nuit. Elle monta dans sa chambre et retrouva le secret qu’elle y avait enfermé. Alors la voleuse d’étoiles ouvrit la petite boîte, retint les étoiles impatientes de s’élever à nouveau et sortit dans le jardin, l’une d’entre elles frémissait entre ses mains blanches. Elle regarda le ciel plus sombre que du charbon, et des larmes coulèrent de ses yeux dévoreurs. La petite fille ressentait dans sa chair la douleur de ce plafond si noir. Elle ouvrit les doigts. L’étoile s’élança. Elle creva les nuages et brûla l’obscurité. Les soleils nocturnes s’étaient de nouveau allumés.

La petite fille continua de grandir tout en volant de temps en temps une lumière à la nuit, qu’elle finissait toujours par relâcher. Mais dans le secret de sa chambre, le premier éclat arraché à la nuit continua de briller sur le sommeil de la voleuse. »

Le temps de lire, j’avais entendu la voix de mon père dans ma tête, comme si elle n’avait jamais cessé de résonner dans mes oreilles. Dans le souvenir de sa voix, il y avait les contours de son sourire et les étincelles dans ses yeux. Puis ma petite voix d’enfant de quatre ans s’éleva, émerveillé par l’histoire d’une voleuse d’étoiles entendue pour la première fois.

« – Tu crois qu’elle existe, la voleuse d’étoiles ?

– Bien sûr qu’elle existe ! Pourquoi ?

– Pour savoir.

– Pour savoir ? Comment ça ?

– Parce que j’aimerais bien la voir un jour.

– Tu sais Alan, il est très rare de voir une voleuse d’étoiles, et encore plus de lui parler.

– Il y en a plusieurs ?

– Bien sûr, il y a toujours eu une voleuse d’étoiles, et quand elle meurt, une autre naît. Et ainsi de suite, jusqu’à la fin des temps.

– Ça fait très long toujours… Mais comment on fait pour savoir que c’est une voleuse d’étoiles ?

– On ne sait pas Alan.

– Maman, c’était une voleuse aussi ?

– Oui, mais pas une voleuse d’étoile. Elle aurait pu être n’importe quoi, je l’aurais aimé quand même.

– Mais comment on fait pour savoir que c’est des voleuses ?

– En tombant amoureux d’elles.

– Mais tomber ça fait mal Papa.

– Tomber amoureux Alan, ce n’est pas comme tomber…. Tu sais petit bonhomme, tomber amoureux, d’un amour véritable, ça ne se prévoit pas. C’est comme se prendre un météore dans la tête, ça met des étoiles plein les yeux et des papillons plein les veines. C’est cet amour violemment tendre que tu vis comme un rêve, et dans lequel parfois tu veux prendre et tout donner, où tout oscille entre douceur et urgence. C’est ce mirage dont tu ne connais pas la fin. Le monde a le sourire qui hante tes nuits et quand il pleut, le soleil brille entre les gouttes d’eau. Tes bras te brûlent de ceux que tu ne peux pas serrer. C’est un long vol électrisant au-dessus des étoiles.

– J’ai rien compris Papa…

– Tu comprendras Alan, quand tu verras une voleuse d’étoiles. »

Une larme vint mourir sur ma joue. Puis une autre.

Un océan me submergea. Mon père était mort. Avec sa disparition, les dernières bribes de mon enfance arrosée de rêves venaient de se faire infimes. Je pleurais mon père et ses rêves. Moi qui avais cherché à grandir au point de fuir la réalité qu’aimait mon père, je venais seulement de comprendre celle de la mort. Le mot « jamais » m’horrifia. Mon corps secoué de spasmes se recroquevillait autour du carnet. C’était une ancre à ma douleur. Dans mes larmes, j’entendais ma voix d’enfant qui se jurait de trouver la voleuse d’étoiles. Mais je savais que le temps avait effacé la promesse qu’un gamin s’était fait à lui-même. La réalité à laquelle j’aspirais avait émoussé les rêves de mon passé. Je n’avais pas cherché la voleuse d’étoiles, et elle ne m’avait pas trouvé non plus.

À suivre…

— Viny

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