L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles #3

Relire « L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles » – Partie 2

Le cultivateur de songes que j’avais appelé « papa » avait planté dans ma tête juvénile une voleuse, une voleuse avec des yeux assez grands pour avaler le monde.

Elle avait alors germé dans les creux secrets et timides de mes rêves d’enfant. Elle est venue poser, une fois, dans mon sommeil de gosse, ses cils, bordures élancées de ses yeux gloutons. Morphée lui avait donné un visage parsemé de petites taches de rousseur, une bouche adorable et des joues douces, caressées par de jolies boucles couleur d’automne. J’avais rêvé d’elle dès la première nuit où mon père l’avait évoquée. J’avais rêvé d’elle toutes les nuits.

Mais quand j’étais parti chez ma tante Hester, je crois que son univers exsangue de songes avait fini par avoir raison des miens. J’avais arrêté de me souvenir de mes rêves le matin quand je me réveillais, et je ne me les étais plus jamais rappelés. J’avais rejoins la masse de ceux qui ne rêvent pas.

Et puis j’avais continué de grandir. J’avais eu mon bac avec mention assez bien, fait des études, et j’étais devenu comptable. Les cheveux plaqués en arrière, j’avais mis des costumes et des cravates ; ayant ainsi l’air d’avoir plus que mon âge. Mon père était mort, la suite tu la connais…

J’étais dans mon pyjama à rayures et à boutons d’un conventionnalisme effarant, presque un cliché, et je continuais à pleurer. Mes larmes coulaient à une vitesse folle, elles avaient beaucoup d’années à rattraper. Comme le temps n’attend personne, il fallait qu’elles se dépêchent. Mon corps secoué de spasmes produisait des petits gémissements. Je m’allongeai sur le tapis de mon entrée, recroquevillé autour du carnet. Plus je pleurais, plus je me sentais redevenir un enfant. C’est ce que j’étais après tout, un enfant qui venait de perdre son père. À force de me vider de mes larmes, je finis par m’endormir à même le sol. Et pour la première fois depuis longtemps, je rêvai.

Une jeune femme se tenait devant moi. Elle avait des yeux immenses qui m’avalaient. Sur les traits charmants de son visage naissait un large sourire. Elle se jeta sur moi, pour me serrer contre elle, m’enivrant de son parfum. Je crois bien que j’ai vu passer une étoile filante. Sans que je sache pourquoi, la tenir dans mes bras comblait un vide que j’ignorais avoir eu dans ma poitrine.

« – Alan !

– Vous êtes ma voleuse d’étoiles !

– Je pensais que tu m’avais oubliée depuis tout ce temps. Tu as arrêté de venir. Je me suis retrouvée toute seule dans tes rêves ! »

Elle avait l’air un peu triste, et en même temps heureuse.

« – Je suis désolé, m’excusai-je, un peu troublé

– Ce n’est pas grave. Tu étais toujours un peu là, comme une présence qu’on ne peut pas voir, ni toucher, comme si tu ne m’avais jamais quittée, sans  jamais revenir. Tu as trop grandi Alan. Je pensais que je ne te reverrais jamais …

– Et vous m’avez attendu tout ce temps ?

– Je suis coincée dans tes rêves depuis que tu as quatre ans, on ne s’échappe pas si facilement de ta tête. Mais pourquoi est-ce que tu es revenu maintenant ?

– J’ai retrouvé un vieux carnet. Il y avait votre…ton histoire à l’intérieur, et je… »

Je me remis à pleurer.

« – Tu me raconteras une autre nuit Alan, ce n’est pas grave, dit-elle en serrant ses bras blancs autour de mon corps. Nous avons toutes les nuits du monde devant nous. »

Après que mes larmes se soient une nouvelle fois taries, je pus lui reparler.

« – Pourquoi est-ce que tu es dans mes rêves toutes les nuits depuis plus de vingt ans ?

– Je ne sais pas Alan, tu ne me l’as jamais dit.

– Est-ce que tu existes vraiment ? »

Elle eut un petit sourire.

« – Je ne peux pas te le dire, tu me l’as fait promettre la première nuit où on s’est vus. Tu m’as dit que tu ne voulais pas le savoir tant que tu ne m’aurais pas trouvée.

– Je suis désolé, j’ai oublié de te chercher.

– Je ne t’ai pas trouvé non plus. Et puis voudrais-tu d’un rêve qui serait réel ?

– Si c’est toi, oui. »

Il y eu un silence.

« – Est-ce que tu as ma réponse ?

– Quelle réponse ? demandai-je

– Tu ne t’en souviens plus, c’est normal. On avait un jeu toi et moi, lorsqu’on était petits. Un jeu de questions/réponses. Tu devais me dire pourquoi les catastrophes météorologiques portent des noms de femmes. Et tu as disparu. Moi je n’ai jamais eu ma réponse.

– C’est un coup sur deux un prénom de femme, en alternance avec un prénom masculin.

– Ce n’est pas ce genre de réponse qu’il faut dire dans ce jeu Alan… »

Je réfléchis un instant.

« – Euh….Parce que dans le cœur d’un homme, une femme fait autant de ravages qu’un cataclysme sur le monde ? » tentai-je

Un immense sourire a éclairé la constellation de son visage.

« – Et toi, quelle réponse devais-tu me donner ?

– Pourquoi est-ce que les gens s’en vont.

– Alors ?

– Les gens s’en vont par peur. Peur de rester, d’être quittés, de manquer à quelqu’un…

– Je t’ai manqué ?

– Affreusement, dit-elle en passant sa main dans mes cheveux. C’est quoi l’amour ?

– C’est le poison dans nos veines qui nous conduit à laisser les autres nous faire du mal. C’est où l’autre bout du monde ?

– Là où tes yeux n’ont jamais vu. Tu peux me serrer contre toi ? J’ai le cœur un peu bizarre cette nuit. »

J’ai ouvert en grand mes bras pour cette voleuse d’étoiles.

« – C’est quoi le plus long, du toujours ou du jamais ? demanda-t-elle.

-Je ne sais pas petite voleuse…»

Soudain, j’ai remarqué que je voyais moins bien les taches de rousseur qui constellaient son visage. J’ai battu des paupières, mais ma vue s’en retrouva encore plus troublée qu’auparavant.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? demandai-je en regardant avec effroi les contours de mon être se dissoudre.

– Tu te réveilles Alan.

– Quel est ton nom ? » lui demandai-je avec ce qui restait de mon corps.

Elle eut un petit sourire. Elle me murmura quelque chose. Je ne pus que lire sur ses lèvres :

« Trouve-moi, Alan, trouve-moi »

À suivre…

— Viny

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