L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles #4

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J’ouvris difficilement les yeux. La nuit passée sur le tapis à répandre mes rêves et mes larmes avait rendu tout mon dos et ma hanche gauche endoloris. Un angle du journal s’enfonçait dans mes côtes. Je m’étirai en grimaçant car cet acte matinal était douloureux après une telle nuit. J’avais une voleuse d’étoiles agrippée à mes pensées. Je me suis levé péniblement. C’était bien la première fois depuis longtemps que mon réveil me semblait si rude. Je croisai mon reflet dans le miroir. Mes cheveux d’ordinaire plaqués sur ma tête étaient hérissés d’épis et malgré l’empreinte du sommeil sur ma joue, cela me frappa : je faisais mon âge, peut-être moins. Je ressemblais plus à un enfant déguisé en adulte qu’à un comptable sans âge perdu dans la grisaille du temps, rôle que j’avais rempli ces dernières années. Ma jeunesse semblait m’agresser ce matin-là, tant elle était évidente, elle qui se faisait discrète au point que la plupart des gens me donnaient bien plus que mes vingt-sept ans. Il était onze heures et, la barre de mes dix-huit ans franchie, jamais au grand jamais je n’avais dormi si longtemps. En somme, ma monotone journée du samedi commençait bien étrangement.

Après avoir pris mon petit déjeuner, je décidai de me vêtir et d’aller chercher du pain. Je mis mon pantalon à pinces habituel et une chemise, mais en me regardant dans le miroir, je me sentais en décalage avec ces vêtements, comme un clochard à qui l’on aurait donné une robe de princesse. J’en ai essayé d’autres, mais le malaise que me provoquait mon reflet ainsi attifé ne s’en allait pas. Je plaquai mes cheveux, comme je l’avais toujours fait, mais me trouvais hideux, vieux. Je restai en caleçon, mes cheveux en bataille. Je m’affalai sur mon canapé, et zappai sur des débilités rivalisant de stupidité, en attendant que ce sentiment étrange passe. Moi devant la télévision, affalé et en caleçon à midi et demi un samedi : cela m’aurait tué auparavant. Mais aujourd’hui, « Je était un autre ».

Je me surpris à apprécier les rediffusions d’ une Nounou d’enfer. J’ai réchauffé un reste de pâtes de la veille, puis l’heure de la réouverture des boulangeries est arrivée. Mais je n’avais rien à me mettre. Mon regard s’accrocha sur les angles du carton qui s’était écrasé dans ma vie. La manche d’un vieux sweat en dépassait. J’ai alors revêtu un jean, un t-shirt à l’effigie des Rolling Stones, mes anciennes baskets portant les stigmates de mes longues marches dans Paris et le sweat dans lequel j’avais dormi pendant ma période d’acclimatation au rationalisme d’Hester. Je m’y sentais bien.

Dans la rue, je croisais mon reflet dans la vitrine d’une petite boutique. C’était celui d’un adulte naissant, il avait sur le visage ce doux sourire que font naître les graines du bonheur. Je crus même apercevoir une jeune femme me suivre du regard. J’entrais dans la boulangerie. Madame Roux ne me reconnut pas immédiatement. Cela élargit mon sourire. Je n’avais pas envie de rentrer chez moi, je voulais voir Paris, le redécouvrir avec mes yeux de rêveur réveillé.

Je pris le RER pour user un peu plus mes baskets sur le bitume de la capitale. En sortant à Saint-Michel, mes pieds s’envolèrent d’eux-même vers une librairie d’occasion. J’y dépensais une heure. Je suis allé m’installer sur un banc du parvis de Notre-Dame, et j’y ai lu. Je me suis offert un pain au chocolat et j’ai fini par arrêter mes pas devant un cinéma de l’Odéon. Ce jour là il y avait une rediffusion de Good morning England. Je sortis du cinéma environ deux heures plus tard, toujours souriant.

Durant un mois, ma vie fut douce. Mon métier de comptable n’avait pas été affecté par mon éveil de rêveur, mais mon temps libre se dépensait dans les recoins de Paris, sur les traces de mon adolescence. Et mes nuits l’étaient encore plus. Elles étaient merveilleuses.

Elle était là chaque soir quand mes yeux se fermaient, elle m’attendait, comme elle m’avait toujours attendu. Elle ne m’avait pas dit son prénom, ni si son existence était une réalité. Je sus peu de chose d’elle, et je ne lui en dis pas beaucoup plus. En revanche, j’appris comment attraper un rire, si les enfants aiment mieux que les adultes, si nos sourires peuvent détruire les murs, où se trouve le plafond de nos rêves. J’appris à frissonner quand son rire étincelait, à apprivoiser cette drôle de petite voleuse d’étoiles qui avait élu domicile aux creux de mes rêves sans que je sache pourquoi. Et chaque matin en me réveillant, j’avais ma voleuse dans mes pensées, après avoir passé la nuit à la tenir contre moi.

Bien entendu, très vite, je me rendis compte que le jour où je lui avais offert mes bras, c’était mon cœur que j’avais ouvert. Et sans même s’en rendre compte, elle me l’avait volé. On ne peut pas changer sa nature. La voleuse chimérique que j’embrassais la nuit me manquait tout le jour. Mes bras commençaient à me brûler de ne pas pouvoir la tenir. Mes journées et mes nuits se teintèrent d’une petite douleur, qui grossissait un peu plus au fil du temps… On ne peut pas aimer le fruit de ses songes, même quand on est un rêveur pathologique.

Un jour, alors que j’usais avec conviction mes baskets sur une rue du Marais où je n’étais jamais venu, l’enseigne d’une librairie s’accrocha à mon regard. En guise de devanture « Les Pléiades » y étaient tracées en belles lettres. J’y entrais. Je m’emplis avec ravissement de l’odeur du papier qui y flottait. Mes yeux caressèrent les rayons croulants sous le poids de leur chargement. Dans une pièce voisine, tout un pan de mur était consacré à l’astronomie. J’y jetai un œil et sélectionnai un ouvrage. Le livre dans les mains, je me dirigeai vers les parutions récentes. Tandis que je m’intéressais à un roman, j’aperçus un éclat automnal à la limite de mon champ de vision. Mon cœur s’arrêta quand je vis la jeune femme de dos, plongée dans un ouvrage sur les constellations.

Je connaissais la forme et la couleur de ses boucles, elles hantaient mes jours et illuminaient mes nuits. Je sentais son parfum, j’imaginais ses yeux. Dans ma poitrine, le cœur qu’elle m’avait volé se cognait violemment aux parois de mon torse. Avec mes jambes de coton, incapable de parler, j’ai fui hors de la librairie, laissant les livres sur place. J’ai eu le temps d’entrevoir les yeux gloutons de ma voleuse d’étoiles avant de tourner à l’angle de la rue.

Haletant, je me suis engouffré dans le métro avec l’air d’un homme surpris en plein sommeil. Le temps de reconnecter mon cerveau à la réalité, ma clé tournait dans la serrure. Je me laissai tomber dans mon canapé, partagé entre une euphorie sans borne et une douleur innommable. Je l’avais vue, j’aurais pu être englouti un bref instant dans ses yeux démesurés. Et j’étais parti en courant.

Mais qu’aurais-je pu faire, moi petit rêveur enamouré d’un songe ? Si j’avais parlé, elle ne m’aurait pas cru. Peut-être n’était-ce même pas elle, juste un écho tenace de mes rêves, cependant j’étais persuadé que mes yeux ne m’avaient pas trompé. La vérité était que je l’avais enfin trouvée et aussitôt perdue.

Ce soir là, j’eus des difficultés à trouver le sommeil. Morphée ne semblait pas vouloir de moi, moi qui voulait tant de ma voleuse. Je n’ai pas retrouvé dans le dédale cacophonique de mes rêves l’ombre charmante de ma locatrice nocturne. Le dimanche matin, mes traits étaient fripés et mon cœur en morceaux. Elle avait disparu.

Plus tard dans ma longue journée, alors que je consultais les horaires de cinéma sur mon ordinateur, je surpris mes doigts tapant « Les Pléiades » dans la barre de recherche. Un espoir de dément m’animait. Et si elle n’était pas cliente de la librairie ? Et si elle y travaillait ? Je trouvai le site web de la boutique. Ma main trembla lorsque je cliquai sur personnel de la librairie. Je fermai les yeux jusqu’à en avoir un peu mal.

En les rouvrant, sa chevelure automnale me sauta au visage, mon cœur s’accéléra. Ambre T*******. Elle avait dans ses yeux démesurés les sourires que je lui trouvais si charmants. Mais qu’est-ce qu’un homme peut dire à la femme qu’il aime ? Ma voix n’aurait pas pu exprimer tout ce que j’avais sur ce cœur qu’elle m’avait dérobé, elle m’aurait fait défaut.

Je pris une feuille blanche.

Voilà où l’histoire s’arrête. Elle a rattrapé la réalité, et l’Alan de l’histoire n’est qu’un rêveur de voleuse d’étoiles, penché sur la plus longue lettre de sa vie. Il n’est que moi. Je ne sais rien de toi, si ce n’est que tu as dérobé mon cœur, comme tu voles ses diamants à la nuit .

Je ne sais pas qui du jamais ou du toujours est le plus long, alors à toi, pour toujours et à jamais.

Voilà, tout est dit, petite voleuse d’étoiles, hormis/sinon que je t’aime.

Alan

PS : Café Le Danton, Odéon, demain, de dix-neuf heures à la fermeture. Et le lendemain.

Si tu ne viens pas, il te faudra vivre avec ce cœur que tu m’as pris, à défaut de me l’avoir rendu.

À suivre…

— Viny

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