L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles #5

Relire « L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles » – Partie 4 

Assis au Danton depuis déjà trois heures, je me remémore les mots que j’ai tracés sur la plus longue lettre de ma vie. Je porte mes lèvres à mon quatrième café, et je sens que le serveur me regarde parfois, une interrogation à peine dissimulée sur son visage. J’ai une trouille dévorante dans le ventre et un taux d’adrénaline comparable à celui d’un parachutiste.

Elle ne viendra pas. Elle ne peut pas venir, parce que les rêves ne deviennent pas réels lorsque l’on a besoin d’eux. Et moi, j’avais pourtant viscéralement besoin d’elle. Je ne suis qu’un adulte de vingt-sept ans qui souffre d’une imagination trop développée. Mais si tout était vrai, si les voleuses d’étoiles décrochaient vraiment les astres la nuit et que l’une d’entre elles, entre deux cambriolages nocturnes, avait élu domicile dans mes rêves et dans mon cœur ? Et si elle venait ?

J’ai la tête en vrac, le cœur upside-down. Je n’ai pas envie d’apprendre une seconde fois que le Père-Noël n’existe pas.

Trois heures et demi. Si ça se trouve, elle n’a jamais lu ma lettre, déposée personnellement dans la boîte de la librairie, car ce matin là, une autre personne a ramassé le courrier et intégré ma missive à la pile de factures. Ou elle l’a lu et décidé de ne pas venir, tout en prévenant les services psychiatriques qui, d’ailleurs, pourraient bien être en train d’attendre que je sorte du café.

Je dois avoir des yeux d’énamouré, car le serveur affiche une triste compassion à mon égard. Je lève le bras pour un autre café. Il me l’apporte.

De toutes les femmes que j’ai pu rencontrer dans ma vie, il a fallu que j’aime la première que j’ai connue, la seule que je ne pourrai jamais avoir. J’ai toujours eu un goût particulier pour les histoires qui ont une tournure désagréablement impossible. Celle là est probablement mon chef-d’œuvre.

Quatre heures. Je demande l’addition, fourre le ticket dans ma poche, et je pars du Danton. Je suis triste et en colère. Pourquoi ma vie n’est-elle pas un livre ? Dans un livre, elle serait venue, elle aurait été réelle. Dans un livre, je ne serais pas tombé amoureux d’une femme née au creux de mes rêves. Ou alors, juste à la dernière page, elle serait sortie de mes rêves pour rentrer dans ma vie, sans que je m’y attende. Ma vie n’est pas un livre, et dans ma vie, je paye quinze euros pour attendre une fille qui ne vient pas, parce qu’elle n’existe pas. Un doute cynique me pousse à vérifier le prix. Je ressors le ticket froissé. Au recto, d’une belle écriture ronde, quelqu’un a écrit :

Laisse-moi garder ton cœur Alan.

Si tu es à moi pour toujours et à jamais, je suis à toi pour le plus long des deux.

Ta voleuse d’étoiles.

Je fais volte face. Je cours vers le café que je viens de quitter. Mais mes yeux n’aperçoivent pas la chevelure automnale d’Ambre. Je ressors essoufflé du Danton. Mon cœur bat à m’en briser les côtes. Je croise des dizaines de regards, mais aucun ne lui appartient. Aucune ombre ne lui ressemble. Une main me touche le dos tandis qu’une voix pétillante de malice s’exclame un « Trouvé ! ».

Elle se jette dans mes bras. Son odeur est plus merveilleuse que celle de mes rêves. Je me laisse avaler par ses yeux immenses.

Nos lèvres, au bout de vingt-trois ans d’attente, se rencontrent enfin. J’ai un volcan dans les veines, mais il faut dire que je viens de me prendre un météore dans la tête. J’ai des étoiles plein les yeux, et puis j’ai probablement l’air con. Tout en parlant de tout ce que les nuits ne nous permettaient pas de parler, nous gravons nos ombres sous les réverbères. Elle a les doigts emmêlés aux miens, et pour tout dire, je ne veux plus jamais la lâcher.

Tard dans la nuit, loin de nous, loin de ses draps froissés, dans un angle de sa chambre, la lumière d’une étoile transparaît aux jointures d’une petite boîte.

Tu avais raison papa, le jour où j’ai trouvé ma voleuse d’étoile, j’ai compris.

Fin.

— Viny

Relire « L’homme qui rêvait d’une voleuse d’étoiles » depuis le début

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *