L’orgueil de la pluie

 

Le vent fouettait ses cheveux, l’air lui glaçait les poumons. Elle sentait son corps, paradoxalement, reprendre vie centimètre par centimètre dans ce froid. La morsure du vent la vivifiait, elle avait conscience d’elle-même. Elle comprenait, voyait presque son corps à travers le souffle du vent. La pluie, cette traître, n’aidait pas. Elle la gelait, engourdissant ses membres un peu plus à chaque seconde. Elle gelait petit à petit, s’éloignant de ce qu’elle était.

Du haut de la falaise elle regardait avec fascination les vagues s’écraser violemment sur les rochers. Fascinée, envoûtée par le mouvement de l’eau qui se fracassait fatalement sur la pierre, par le bruit sourd du choc qui vibrait dans ses oreilles, les faibles rayons de lumière qui se reflétaient sur l’eau et qui l’aveuglaient petit à petit.

Elle commença à se balancer au rythme des vagues, accordant tout son corps et chacune de ses pensées avec la nature qui l’entourait. Derrière elle, la forêt s’étendait, étouffant chaque bruit alentour. Coincée entre la flore folle et sauvage et la falaise abrupte, elle ne s’était jamais sentie aussi libre. Aucun risque qu’on la retrouve.

Elle savait qu’ils la chercheraient. Elle savait aussi que l’acte qu’elle allait commettre serait le dernier d’une longue liste. Enfin, elle arrivait au bout. Enfin, ce serait fini. L’égoïsme, l’hypocrisie de sa vie allait prendre fin. Mais pour toute fin heureuse, il faut savoir sacrifier ce qu’il y a de plus précieux. Et de toutes les choses qu’elle avait pu faire au cours de sa vie, cet acte était le plus égoïste. Le plus malsain aussi, le plus difficile. Tout n’est qu’une question de courage, une seconde de courage suffit largement.

Elle ferma les yeux et repensa à tout, à tous, à sa vie, à son existence si vide

Tout un tas de pensées lui traversèrent l’esprit. Elle pensa d’abord à son père, lui qui l’avait élevée dans les regrets, lui faisant comprendre à chaque instant de sa vie qu’elle n’était qu’une erreur. Lui, dont la vie n’était que déception. Une interminable liste de regrets, de reproches et de remords. Et la première raison de ses plaintes, c’était elle. Elle qui n’avait pas été à la hauteur, dès sa naissance. Elle qui aurait dû être un garçon, qui aurait dû être sportive, maligne, intelligente et hors du commun. Elle qui n’était en fait que l’incarnation de la banalité.

Puis, c’est le visage de sa mère qui s’imposa dans son esprit. Probablement la seule qui exprimerait des regrets plus tard, sa mère qui était tout aussi déçue que son père, qui se reprochait de lui avoir imposé cette vie. Sa mère, la seule personne qui lui paraissait vraiment hors d’atteinte et qui avait dû supporter ses silences, ses regards et ses jugements. Sa mère, qui était tout ce qu’elle aurait voulu et qui incarnait pourtant tout ce qu’elle tenait à l’écart ; l’affection, l’attachement, l’empathie.

Elle qui n’était qu’égoïsme. Ce trait de caractère qui faisait entièrement partie d’elle, ce défaut dont elle était l’allégorie, lui qui avait fait plus de mal qu’autre chose. Ses amis en étaient la preuve. Ses amis qui ne l’étaient plus, ou presque. Qu’elle avait repoussé, un à un et qui lui avaient pourtant pardonné. Comment avait-elle pu être aussi immonde avec eux, avec ces personnes qui l’avaient accompagnée depuis toujours, qui l’avaient soutenue, aidée, supportée et conseillée. Elle avait voulu les protéger du monde mais elle n’avait même pas su les protéger d’elle-même. Elle avait fait passer ses choix, ses envies avant les leurs. Quelque part, elle avait honte, parce que c’est ce qu’elle aurait dû ressentir. Pourtant, elle ne ressentait rien d’autre que la tristesse de ne pas savoir. Savoir comment faire, comment dire. La culpabilité l’envahissait mais pour de mauvaises raisons. Culpabiliser de ne rien ressentir. Comment avait-elle pu devenir si cynique, méchante, piquante alors que quelque part, elle les aimait. Elle le savait.

Mais le problème n’est pas de savoir. Il faut ressentir. Et avoir un cœur aussi glacé que la pluie un soir d’hiver n’aide pas. Son cœur ne bat plus depuis longtemps. Elle le sait. Ils l’ont appris, à leurs dépends.

Le visage de son ancien amant lui apparut et son cœur se déchira. C’était pour lui qu’elle culpabilisait le plus. Elle l’avait brisé, elle le savait. Il s’était accroché si fort, elle lui avait menti si souvent. Il l’avait aimé plus que tout, elle y avait cru, un instant. Un instant elle avait cru qu’elle pourrait, que ce serait facile. Ça aurait été si facile d’ailleurs, de se laisser aller, de continuer à se bercer d’illusions dans ses bras. De construire quelque chose avec lui, mais le mensonge l’aurait rattrapée et son orgueil aussi. Comment réussir à se regarder dans le miroir quand on se ment. Comment bâtir le bonheur de l’autre sur un mensonge absolu. Oui, elle l’avait aimé quelque part, mais certainement pas comme il l’aurait voulu.

Il l’avait tellement aimé d’ailleurs, qu’aujourd’hui il la détestait. Tant de mal avait été fait, tant de violence, de rancoeur, de secrets. Il la haïssait plus que tout. Et elle comprenait. Elle ne regrettait pas. À quoi bon se faire encore plus de mal ? Pourquoi mettre tant d’acharnement quand tout était terminé ? Une phrase avait suffit pour détruire tout ça. Quatre mots pour faire partir en fumée les attentes et transformer l’amour en haine pure. « Je ne peux pas ».

Pourtant, il avait essayé de ne pas lui en vouloir, il avait voulu comprendre, il était même allé jusqu’à lui pardonner, mais elle l’avait tellement fait souffrir qu’il avait finalement choisi la solution de facilité. Il la haïssait. Et il avait raison. Elle avait essayé en vain, mais elle avait d’abord pensé à elle. Il avait vite compris ensuite, que tout ce qui importait, c’était elle. Alors il avait abandonné l’idée de la garder dans sa vie malgré tout. Aujourd’hui, il était son pire détracteur et elle savait que son dernier geste lui ferait plaisir. Ce serait le dernier geste qu’elle ferait pour elle. Elle mettrait fin à cet amour-propre destructeur qui avait régit sa misérable vie.

Misérable, c’est certain. Trop courte pour être regrettée, trop rapide pour être appréciée. Elle n’avait jamais réellement vécu, pris le temps de vivre, de savourer. Elle avait été spectatrice de sa propre existence, l’observant d’un regard vide de sens. Les yeux vitreux face à elle même.

Et pour une fois, elle avait décidé de prendre les choses en main. En finir.

Elle ouvrit les yeux et fixa le ciel toujours aussi gris, toujours aussi terne. La pluie redoubla, le froid traversa son corps, comme si elle n’existait pas.

« Tout est tellement représentatif. » pensa-t-elle.

La pluie était là, présente constamment. Elle avait toujours aimé ça, s’y était toujours identifiée. Lorsqu’elle tombe, les âmes s’assombrissent, le moral retombe, mais on s’y adapte. Il n’y a pas de moyens de lutter contre elle, on finit toujours par s’y faire. Puis, quand le soleil revient, la pluie est si vite oubliée, jusqu’à la prochaine fois. La chaleur emplit les corps, la lumière réchauffe les âmes, tout reprend vie. Pourtant, la pluie est nécessaire. Pour un temps seulement, on la prie, on la veut et quand elle apparaît, on regrette immédiatement. La pluie n’apporte que la morosité. Elle le sait, alors elle se durcit, s’intensifie, devient violente, puissante, va jusqu’à tout détruire autour d’elle. Elle dévaste, infeste, inonde puis disparaît.

Y a-t-il meilleur moment que lorsque les rayons du soleil reviennent chauffer le monde après une averse ? La pluie est oubliée, chassée. Mise dans un coin, délaissée, jusqu’à son retour.

Elle souffla une dernière fois, remit ses cheveux derrière ses oreilles, inutilement, et sauta, sans un regard en arrière.

Et, pour la première fois de sa vie, elle se sentie vivante.

Jusqu’à ce que les ténèbres l’engloutissent.


 

— Sellylis

4 réflexions au sujet de « L’orgueil de la pluie »

  • Bonjour,

    Tout d’abord merci pour ce texte !

    C’est intéressant à lire parce dans ce texte les événements ne prennent sens que dans leur portée émotionnelle.
    J’ai déjà lu des textes avec cette orientation, mais celui-ci est plus structuré et il m’a permis de comprendre quelque chose : c’est l’histoire d’une métamorphose. Que cette métamorphose consiste à passer de l’état de vivant à celui de mort est anecdotique, c’est un symbole.
    Il faudrait que je relise pour être sur, mais j’ai l’impression qu’on retrouve les 5 phases de l’acceptation. Il y a de la colère, du marchandage, du déni, la dépression…
    C’est un joli mea culpa symbolique.

    J’ai aussi apprécié au début du texte ce rapport entre le corps et l’esprit. Les poumons glacés, …etc. J’ai trouvé la représentation vivante et elle m’a fait penser à ces matins où on sort dans le froid l’esprit encore tuméfié et où les événements sont à la fois moins importants et plus intenses.
    C’était une super entrée en matière.

    Du point de vue de la forme, il y a une chose qui me gène un peu : C’est le narrateur.
    Je trouve qu’en utilisant un narrateur 3ème personne qui parle des sentiments du personnages on reste sur une impression étrange.
    En employant le personnage comme narrateur tu aurais pu beaucoup accentuer l’effet émotionnel, sincère. A l’inverse, en utilisant un narrateur non omniscient et totalement externe, tu aurais pu explorer le rapport empathique de celui-ci et rajouter du mystère. De cette manière on ne saurait jamais ce que le personnage sur la falaise pense vraiment. Mais là on est coincé entre les deux. On sent la recherche d’intensité du fond, mais elle se perd dans le rôle de celui qui parle.
    C’est très complexe de mettre en scène un récit émotionnel.

    Enfin bref, encore merci d’avoir partagé ce texte ! J’ai eu plaisir à le lire : )

    • Bonjour Than,
      Et tout d’abord merci pour ton commentaire.
      Si j’ai utilisé la troisième personne c’est justement parce qu’il est difficile de se mettre dans la tête de quelqu’un qui en arrive à ce point là. Comment écrire les sentiments de quelqu’un qui veut mettre fin à sa vie, en étant dans sa tête. J’ai choisi la troisième personne parce que ça donne aussi une distance, qui se met en accord avec les sentiment du personnages qui en est ) un point où elle ne ressent presque plus rien aussi. Je ne sais pas si ce que je raconte a du sens, mais c’est un moyen de mettre de la distance, à la fois entre le personnage et le lecteur, et entre le personnage et ses propres sentiments.
      Encore merci pour ton message et ton soutient.

  • Salut Sellylis,
    Je suis passée, comme je te l’avais dit dans mon commentaire sur ShE, lire la dernière version de ton texte !
    J’avoue avoir tout de même préféré le premier que j’ai lu même si celui-ci m’a bien plu également. J’ai l’impression (sans doute à tort) que « l’original » était plus sincère et plus brut niveau émotions.
    À part ça, je n’ai rien de plus à dire que ce que j’ai déjà mentionné précédemment… ^^
    Ah, si, comme ce blog m’a l’air bien sympa, je pense que je reviendrais y faire un tour ! 😉
    Sur ce, bonne soirée à toi ! 🙂

    • Salut LyaSt
      Merci d’être venue faire un tour par là. En vérité, j’ai réécrit ce texte parce que la première version ne me correspondait plus, même se ce texte faisait encore écho en moi. Je suppose qu’il est moins brut de décoffrage parce que retravaillé et que je l’ai repensé avec le peu de maturité que j’ai acquis entre temps.
      Merci encore à toi d’être venue faire un tour par ici,
      Bonne journée

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