La Magie de Noël

Il est né le divin enfant

Jouez hautbois, résonnez musettes

Il est né le divin enfant

Chantons tous son avènement

 

 

Le travail avait commencé depuis une heure déjà, et Stephen patientait hors de la salle d’accouchement où se trouvait sa femme, attendant avec nervosité la venue de la cadette de la famille. Avec lui se tenait la petite Emily, assise sagement sur l’une des nombreuses chaises, jusqu’à l’arrivée du médecin.

-Monsieur Morgan ? demanda-t-il à la volée.

Ce dernier se leva sans demander son reste, tout comme Emily, rapidement arrêtée dans son élan d’un simple regard de son père, qui déjà écoutait les nouvelles proférées en murmures par l’homme en blanc.

Rien de très agréable à entendre, à en voir son visage. Sa femme avait eu quelques complications, et ce qui devait être le plus beau des Noël prenait une teinte bien moins merveilleuse. La surprise qui se lisait sur le visage aux traits lisses du médecin restait surprenante, tout comme ce qu’il annonçait à l’homme qui se tenait en face de lui : sa femme aurait du mourir. Mais, par il ne savait quel miracle, la magie de Noël très certainement, elle avait survécu, avait-il conclu avec un sourire rassurant.

Et le divin enfant était né, comme le répétait la chanson si célèbre qui tournait en boucle depuis plusieurs minutes, et cela en valait probablement la peine, se disait-il. Il demanda à voir sa femme, et on le lui permit. Avant de quitter la salle d’attente, il se retourna vers sa fille qu’il avait partiellement délaissée, et s’agenouilla pour être à sa hauteur.

-Je reviens ma chérie.

-Moi aussi, je veux voir maman, implora la petite Emily.

-Plus tard ma puce, plus tard. Pour le moment, reste là et sois sage, lui répondit son père.

Il embrassa le front à la peau douce de sa fille aînée en lui offrant un léger sourire empreint de fatigue, avant de tourner les talons, laissant la petite seule dans la salle. Il était à des lieux de penser que c’était là la dernière fois qu’il voyait son enfant.

Alors qu’Emily prenait son mal en patience, Stephen entra dans la chambre de sa femme, allongée sur le lit d’hôpital qu’on lui avait attribué, l’enfant tout juste né trônant sur un autre lit, réplique miniature de celui de sa femme. Le nouveau père accorda un regard à la petite, avant de le reporter sur son épouse qu’il aurait pu perdre sans même être auprès d’elle dans ses derniers instants. Son cœur se tordit en silence en voyant son visage que la fatigue affligeait, avant de se rappeler cette magie de Noël qui lui avait permis de la retrouver en vie, et il s’assit sur le lit, glissant dans un réflexe remplit d’amour une main sur la joue de sa femme.

-Elle sera terriblement têtue… murmura cette dernière dans un souffle.

-Je sais, c’est de famille. Et elle continuera de nous en faire voir de toutes les couleurs, lui répondit-il avec un sourire rassurant.

Ce qu’ils ignoraient alors, c’était que, face à un tel cadeau qu’était leur dernière fille, il fallait en payer le prix. Ainsi disparut Emily, sans un mot, pas un bruit, alors que l’hôpital était quasiment vide. La tristesse de ses parents fut sans égal, et pour se consoler de cette perte de Noël, il reportèrent la totalité de leur amour sur l’enfant qu’il leur restait, sans jamais oser s’avouer que ce n’était là qu’un échange, une fille contre une autre. Car ils avaient eu beau la chercher partout, pendant des mois, ils ne la retrouvèrent jamais.

Mme Morgan ne s’en remit jamais, et parce qu’il fallait forcément faire porter cette faute impardonnable à quelqu’un, elle choisit son mari innocent en l’accusant d’une négligence en laquelle elle voulait croire elle-même. C’est sur ces reproches qu’elle le quitta, emportant avec elle sa fille, Stephenie, et une famille unie qu’elle venait de briser.

Il fallut du temps à Stephenie pour comprendre que la petite fille sur les photos qui remplissaient la maison de sa mère en Arizona, ce visage angélique sur papier glacé, était Emily, cette sœur qu’elle n’avait eu le temps de connaître, mais dont elle rêvait souvent le soir de Noël, dont elle espérait le retour sans même savoir si elle était encore vivante.

Ainsi, pendant les années de son enfance, la petite Stephenie n’avait cessé d’espérer la venue du Père Noël en guise de cadeau d’anniversaire, le seul capable de lui rendre cette sœur inconnue, le plus beau des cadeaux que l’on pouvait lui offrir, mais qui n’apparaissait jamais sous le sapin. Elle ne l’avait évidemment jamais vu, jusqu’à ce que sa mère lui apprenne enfin que ce n’était qu’une créature légendaire inventée pour faire rêver les enfants et « donner à notre monde des aspects un peu fantastiques, merveilleux, magiques ». Tels avaient été ses mots, qui réduisirent à néant l’espoir vain de Stephenie. Cette mère qui aurait rêvé, elle, que sa fille continue de croire à ce vieil homme barbu vêtu de son mythique manteau rouge, alors qu’elle lui imposait la fissure de leur famille.

Stephenie allait chez son père durant chaque vacance, seul moment où sa scolarité le permettait, puis se mit à n’y aller que pour les grandes vacances d’été, durant lesquelles elle se plaisait encore à aller en randonnée. Puis elle n’y alla plus du tout, restant avec sa mère tel un besoin primitif, persuadée qu’elle devait veiller sur cette femme encore un peu immature, un peu irresponsable. A tel point qu’il était difficile de savoir laquelle des deux ressemblait le plus à une adolescente. Et ainsi allait la vie de Stephenie, qui grandissait plus qu’il ne l’aurait fallu.

Tant et si bien que, lorsqu’on l’appela au beau milieu de la nuit durant l’une des très rares soirées où elle laissait sa mère sortir, elle fut à peine surprise qu’on lui annonce sa mort à l’autre bout du combiné. Elle ne pleura pas, Stephenie avait toujours été une jeune fille renfermée qui ne laissait que rarement transparaître ses émotions. Elle avait pris cela de son père.

Elle resta ainsi le regard vide pendant de longues heures, jusqu’à ce que l’aube pointe le bout de ses rayons, et que l’on tape à la porte. Mécaniquement, elle se mut enfin pour aller ouvrir à son père qu’elle salua à peine, sans le serrer dans ses bras. Geste qu’il ne tenta pas non plus. Et le silence régna longtemps, troublé parfois par les coups de fil que Stephen passait, la voix étonnamment neutre. Stephenie savait que, une fois le soir venu, il s’abandonnerait au trop plein d’émotion dans le coin d’une chambre de la maison, loin des regards. Sa vie en Arizona prenait fin, et il était évident que retourner dans le Connecticut ne l’enchantait pas, en plus du fait qu’elle n’entretenait que peu de liens avec son père à l’heure actuelle. Mais, à dix-sept ans, on ne lui demandait pas son avis, et la vie lui avait pris sa mère. C’est remplie d’une culpabilité et d’une tristesse qu’elle cachait pour le mieux qu’elle emballa ses affaires en quelques jours, et partit vivre avec son père après de longues heures de route silencieuses, trop plongée dans sa mélancolie habituelle, que seul son visage renvoyait sur la vitre de la voiture. Mélancolie qui n’avait pas attendu le décès de sa mère pour venir lui rendre visite, puisqu’elle l’avait toujours habitée, aussi loin que l’adolescente s’en souvienne. C’était peut-être aussi pour son air constamment mélancolique que personne ne l’approchait, en plus de sa maladresse presque dangereuse.

***

Quoi qu’il en soit, la jeune fille était loin d’avoir ce genre de pensées lorsqu’elle arriva chez son père. Bien loin encore lorsqu’elle débarqua, au beau milieu de l’année scolaire, dans son nouvel établissement. Elle restait la jeune adolescente réservée mais assidue, qui ne parlait jamais sur ce qu’elle ignorait, mais posait des questions à tout va lorsqu’on lui en donnait l’occasion. Elle donnait fréquemment un sourire de façade à qui voulait le voir, énième barrière pour ne pas exprimer ses sentiments. Il n’y avait qu’à son journal intime qu’elle se confiait, non sans retenue là aussi. Mais son journal n’était pas là quand un groupe de jeunes gens de son établissement entreprit de se lancer à sa rencontre, tentant de l’aider à s’intégrer, tâche fastidieuse. Elle appréciait pourtant leur initiative, et ils étaient les seuls à lui adresser la parole, chose tout à fait nouvelle pour elle ou presque. Car bien qu’elle regrettait d’avoir atterri ici, elle leur était secrètement reconnaissante de l’amitié qu’ils lui offraient.

Les choses se gâtèrent lorsqu’elle posa pour la première fois les yeux sur la beauté fatale masculine de son lycée. Loin de rechercher une quelconque relation dans la nouvelle ville qu’elle habitait, sous prétexte qu’elle espérait ne pas y rester, elle fut contrainte en un regard de revoir ses prévisions : elle avait la totale impression de ne plus avoir le choix. Tout cela pour un regard vers les prunelles de cuivre d’un garçon dont elle ignorait jusqu’au nom, et qui ne semblait, au-delà de ne pas l’apprécier, la haïr.

-Ethan, avait répondu Margaret, une des filles du groupe, lorsque Stephenie lui avait demandé. Il est arrivé en cours d’année lui aussi, comme toi. L’année dernière, avec ses frères et sœurs. Ils sont toujours tous ensemble, et ils n’ont jamais cherché à s’intégrer, ils ne parlent pas aux autres. Les profs les aiment beaucoup par contre, ils sont très intelligents !

Il était presque facile de sentir dans la voix de Margaret toute l’admiration et la pointe de jalousie qu’elle avait envers ces adolescents. Comme l’extase presque palpable lorsqu’elle avait prononcé le prénom d’Ethan, ce que Stephenie n’avait pas du tout perçu, trop occupée à suivre des yeux le principal concerné dans la salle de cours, alors que ce dernier esquissait un sourire en coin sans avoir levé les yeux vers elle. À croire que son monde n’existait plus en sa présence. Une impression terriblement réelle, dont elle était la première à s’en étonner.

L’histoire aurait pu en rester là, sa vie aurait pu rester tout à fait normale, banale, telle qu’elle n’avait de cesse de le répéter à tout va. Mais Stephenie croyait au destin. Pas au surnaturel dont elle avait été la spectatrice en revanche, et aux premières loges.

C’est ce qu’elle racontait à son journal le soir venu, dans sa chambre. Jamais elle ne fut aussi bavarde, ni n’utilisa autant son stylo pour un événement. Même la mort de sa mère n’avait pas mérité autant d’encre et de lignes sur ces pages, alors que c’était bien là le seul endroit où elle s’était confiée sur le tragique événement. Mais malgré la folie qui imprégnait sans nul doute ce qu’elle avait vu, elle était sûre d’elle. Il l’avait sauvée, ni plus ni moins.

Et c’est ce qu’elle avait retranscrit dans son journal : son imprudence face aux recommandations de son père sur la météo, alors qu’elle comptait bien aller tout de même faire sa promenade quotidienne, celle qui lui aérait l’esprit. Elle n’avait pas vu venir la tempête, ou plutôt si, mais pas aussi vite, si peu habituée qu’elle l’était au climat du Nord. C’est l’esprit dans les nuages au souvenir de la journée durant laquelle Ethan lui avait étonnamment adressé la parole, qu’elle ne se rendit pas compte que la camionnette prêtée par son père se déportait de temps à autre sur la chaussée sous les rafales. Quand enfin, le tonnerre la ramena à la réalité, elle fut surprise de voir le ciel noir à travers le pare-brise. Et lorsqu’elle vit l’énorme tronc vaciller, prêt à tomber, son seul réflexe fut d’appuyer sur la pédale de frein, ses pneus crissant sur l’asphalte verglacée, ce qui eut pour effet de ralentir la voiture, mais pas de l’arrêter, le tout continuant de glisser sur la plaque de verglas, au grand effarement de la jeune fille, tétanisée.

Rien ne lui semblait normal au fur et à mesure qu’elle relatait l’événement, et pourtant, elle en était tout à fait certaine : il était là, il l’avait sauvée. Par elle ne savait quel prodige, il était apparu d’entre les bois, à une vitesse si folle qu’elle avait à peine vu un éclair se diriger dans sa direction. Sans l’ombre d’une hésitation, il s’était campé sur ses pieds pour faire face à la camionnette qui continuait sa glissade, et l’arrêta de ses deux mains. Au choc, Stephenie se heurta la tête contre le volant, sans pour autant quitter le jeune homme des yeux, si ce n’est quelques secondes. Laps de temps durant lequel il eut le temps de se déplacer, pour retenir le tronc alors qu’il tombait enfin pour s’écraser sur la route. D’un geste, Ethan le rattrapa avant qu’il ne heurte le goudron, et plus précisément la voiture de l’adolescente, et l’envoya une centaine de mètres plus loin à la seule force de ses bras.

À peine eut-elle le temps de cligner des yeux, qu’il ouvrait la portière du côté conducteur où elle se trouvait et s’enquerrait de son état. C’était à peine si elle put prononcer le nom du jeune homme, tant son esprit refusait de coopérer au milieu de la foule de questions qui affluaient et la peur qu’elle avait eu le temps de ressentir. Mais, une fois rentrée, les idées au clair et le cœur cessant de battre la chamade, elle ne pouvait plus douter : il n’aurait jamais pu la sauver.

Et le lendemain, malgré ses supplications, il n’avait pas daigné lui donner une réponse valable alors qu’elle lui demandait la vérité. Certitude enfin, lorsqu’elle se souvenait sur quels mots il était parti : il n’avait jamais voulu la sauver.

-Pourquoi t’es-tu donné la peine de me sauver alors ?

-Je ne sais pas.1

Son monde s’effondrait, elle en était persuadée, avec lenteur et précaution. Et elle n’en était qu’à l’aube de ce qui serait bientôt sa nouvelle vie. Cette nuit-là, elle rêva d’Ethan, persuadée qu’il n’était pas loin, entouré de sa sœur et de sa mère, comme si elle les avait vues la veille.

Les jours avancèrent et se ressemblèrent, à tel point que Stephenie était prête à croire qu’elle avait rêvé tout cela. A une exception près : la soudaine sympathie d’Ethan à son égard. Jamais sa curiosité ne fut plus forte, tant au sujet d’Ethan que sur ce qu’il représentait, et elle n’avait de cesse que de recoller les morceaux d’un puzzle plus complexe qu’elle ne le pensait, lorsque le principal concerné ne se trouvait évidemment pas dans les parages. Ainsi se basait-elle sur des choses dont elle était tout à fait certaine : la couleur changeante de ses yeux, le froid glacial de sa peau encore plus pâle que la sienne, ses fréquentes absences. Sa force surhumaine, qui finissait incontestablement dans le puzzle. D’autres éléments l’avaient aidée, comme le fait qu’il ait lu, à la stupéfaction de leur professeur de littérature, un livre datant de 1914 qui avait disparu pendant de nombreuses années, et était maintenant gardé dans un musée. Mais Ethan avait une réponse rationnelle pour tout : sa peau qui s’était habituée au climat polaire de l’Alaska d’où il venait, ses lentilles de contact qui réagissaient parfois à la lumière, une copie qu’avait son grand-père du vieux livre du musée…

Il avait réponse à tout, sauf à la vérité qu’elle avait découverte, et qu’elle lui avait explicitée alors qu’il la ramenait un soir. Il l’avait patiemment écoutée en serrant les poings, les lèvres pincées desquelles pas un mot ne sortit, et il fila en trombe avec sa voiture une fois Stephenie déposée devant chez son père.

« Ethan n’a d’humain que l’apparence. Je sais ce qu’il est, j’ai passé des après-midi entières à faire des recherches à la bibliothèque ou sur l’ordinateur offert par papa. Et c’est ça. Un buveur de sang, comme dans les légendes. Ça ne peut qu’être ça, ça explique tout ou presque. Alors j’ai osé. Demain, il me répondra sûrement. Ou bien dans deux semaines, quand il reviendra… Mais j’en aurai le cœur net. »

Et en effet, elle l’avait eu. Le cœur emballé, suffocant, tambourinant, mais tout à fait net. Et Ethan n’avait eut d’autres choix que d’avouer sa véritable nature, dégageant ainsi les nuages d’incompréhension de Stephenie.

La vie de la jeune fille prenait alors un nouveau tournant. Plus qu’inattendu, plus qu’impensable : surnaturel.

« J’étais follement et irrévocablement amoureuse de lui »2

Et cet amour qu’elle semblait éprouver annihilait toute peur de la terrible nature qu’elle venait de découvrir, plus effrayée par le fait qu’il puisse la quitter que par celui qu’il pourrait, sur une perte de contrôle, la vider de son sang. Et le jeune vampire accaparait tant ses pensées qu’elle en oublia la venue de Noël tout comme celle de son anniversaire, et pour cause, il pleuvait et neigeait constamment dans cette ville qu’elle ne voulait à présent plus quitter.

Elle fut alors terriblement surprise lorsqu’Ethan lui proposa de la présenter officiellement à ses propres parents. Tout allait vite, plus vite qu’elle n’avait jamais osé l’espérer. Mais cette ivresse de joie allait bientôt se transformer en la plus grande gueule de bois qu’elle n’avait jamais connue. Non pas que les présentations furent pénibles, loin de là. Simplement qu’il y a des vœux d’anniversaire auxquels on ne s’attend plus.

Le père et la mère d’Ethan furent presque heureux de voir Stephenie dans leur vaste villa, apportant un peu de vie naturelle alors qu’ils ne pouvaient eux-mêmes n’en apporter qu’une superficielle. Elise, l’une des sœurs d’Ethan, fut elle aussi particulièrement enthousiaste et proche de la jeune fille, là où Joe, un autre vampire de la fratrie, s’appliquait à garder ses distances avec presque toute la douleur du monde sur son visage, malgré sa voix chaleureuse. Rien n’aurait pu mettre plus en confiance l’adolescente de dix-sept ans, quand bien même elle se trouvait au beau milieu de prédateurs capables de la tuer avant même qu’elle n’ait cligné des paupières. Euphorique presque, elle fut transpercée en voyant apparaître en haut du grand escalier une silhouette qui avait tout pour la rendre jalouse.

Avec une lenteur exagérée, la jeune fille qui se tenait en haut des marches les descendit une à une, chaque pas empreint d’une grâce surnaturelle qu’il n’était plus nécessaire d’expliquer à présent : aucun doute sur le fait qu’elle appartenait à la famille d’Ethan. Aucun doute que Stephenie l’avait déjà vue, et plus la silhouette approchait, plus elle tentait de faire fonctionner sa mémoire. Ce fut le néant, tel le silence qui régnait alors dans la pièce, jusqu’à ce que la seule humaine présente dans toute la villa ne pousse un petit cri, qui résonna néanmoins.

Il y avait bien longtemps qu’elle n’avait plus revu cette fille. Mais si les traits de son visage avaient incontestablement mûri, ils restaient les mêmes que ceux qu’elle avait aperçus sur la cheminé, chez son père. Et si le prénom d’Emily lui brûlait à cet instant les lèvres, tout son corps, tétanisé, se refusait à laisser sortir le moindre son.

-Stephenie… ? entendit-on dans le silence, qui devenait de plus en plus lourd, d’une voix mélodieuse laissant résonner de douces notes de tristesse.

Quand bien même elle ne s’était pas retournée pour voir Ethan, l’adolescente devinait sans mal un haussement de sourcil, comme elle les voyait sur les visages des autres vampires. Toujours incapable de proférer la moindre parole, tétanisée de surprise, elle fut alors tétanisée d’effroi lorsque sa propre sœur ne put contenir plus longtemps ses instincts bestiaux, alors qu’elle se jetait sur elle.

Stephenie ne broncha pas, trop éberluée, et sans la réaction d’Ethan, elle se viderait de son sang à l’heure qu’il est. En s’interposant, il avait arrêté Emily dans un choc qui fut tout ce qui laissa entendre leur force, et en un clignement de paupières, le restant de la famille entourait Stephenie dans une posture protectrice, Ethan empoignait sa sœur par la taille alors qu’elle se débattait, lui murmurant des paroles que l’humaine ne pouvait entendre. Il appela Elise en guise de secours en voyant qu’il ne pourrait la calmer seul, et tous deux la remontèrent à l’étage, dans une chambre.

Au bout de quelques minutes, Ethan redescendit en fonçant droit sur Stephenie pour s’enquérir de son état, une fois n’était pas coutume. L’adolescente n’avait pas bougé, toujours frappée de stupeur, ne répondant que par monosyllabes aux questions qui lui parvenaient de toutes parts, jusqu’à apercevoir le visage du jeune homme, au cou duquel elle se jeta. A son tour tenté comme jamais, il fut plus apte à se contrôler que sa sœur et, bien que son corps resta raide pendant un long moment, il finit tout de même par lui rendre une étreinte glacée. Mais même l’étreinte la plus sincère n’aurait pu apaiser ses doutes.

-Que… Qu’est-ce qu’elle fait… Ici ? s’enquit la jeune fille en tentant de se contrôler après s’être aperçue qu’elle tremblait.

-Elle habite ici, Stephenie, lui avait alors répondu calmement Ethan, non sans une douceur envoûtante.

De nouveau, elle s’était figée, fixant les escaliers de bois avec une appréhension sourde qui tintait pourtant à ses oreilles. Si elle avait bel et bien découvert la nature d’Ethan, elle était loin de s’attendre à trouver sa sœur disparue ici, et son cerveau ne pouvait se résoudre à accepter cette nouvelle logique qui s’imposait. Elle habite ici. Elle est de la famille. Sur cette pensée, elle finit par s’évanouir.

***

-Tu comptes vraiment faire une saga de cette histoire ? demanda Emily à sa sœur.

Elles se trouvaient toutes deux dans cette grande villa qui leur avait permis de se retrouver, non sans mal. Bien des années avaient passé, et l’une comme l’autre avaient l’apparence aujourd’hui de deux femmes communes d’environ une vingtaine d’années, bien que la beauté surnaturelle de l’une vaille celle de l’autre.

Au hochement de tête de Stephenie, Emily embraya sur une nouvelle question :

-Tu en as parlé à Ethan ? Qu’est-ce qu’il en dit ?

-Qu’on va me prendre pour une folle avec une histoire pareille.

-Et il a tout à fait raison, Stephenie ! Personne ne te croira, renchérit-elle.

-C’est tout l’intérêt d’écrire ce genre de choses. Je ne présenterais jamais ça comme un récit autobiographique Emily, je ne suis pas aussi idiote. Simplement comme une histoire fantastique pour faire rêver les ados et leur faire oublier un peu le monde dans lequel ils vivent, soupira doucement Stephenie alors qu’elle terminait la dernière page de son manuscrit, qu’elle tendit enfin à sa sœur.

Cette dernière parcourut les pages avec une rapidité presque effarante, qui aurait pu surprendre la cadette si elle ne connaissait pas déjà la nature de sa sœur. Si elle ne l’avait pas depuis bien longtemps acceptée. Si elle n’était pas de nouveau prête à donner sa vie pour elle, à la protéger du bouclier humain qu’elle était.

-Tu noteras que j’ai changé beaucoup de choses par rapport à l’histoire originale. Pour que ça fasse plus romancé. Et que je n’ai rien mis dans ces pages te concernant, comme tu me l’avais ordonné.

-Merci, lui répondit-elle dans un murmure réellement à peine audible.

Un bruit les fit se retourner toutes les deux, pour voir Ethan dans l’embrasure de la porte, avec toujours le même sourire espiègle qu’il arborait depuis tant d’années.

-Toujours plongées dans l’écriture de votre roman ? demanda-t-il le plus simplement du monde.

-Toujours, répondirent-elles en chœur avant de laisser échapper un son mélodieux en guise de rire commun.

-Il va falloir que je t’emprunte ta sœur Steph’, pour certains préparatifs, ajouta-il en restant à peine mystérieux.

-Oh, mais c’est que la magie de Noël approche ! s’extasia Emily en reposant les feuilles sur le bureau pour s’élancer hors de la chambre, suivie par Ethan.

La magie de Noël, voila le nom qu’elle lui donnait depuis qu’elle avait pris part à la grande bataille, depuis qu’elle avait permis de vaincre, ensemble, pour pouvoir vivre tel qu’ils le faisaient aujourd’hui. Depuis qu’ils avaient compris que, depuis sa naissance, elle était vouée à cette nature selon les vieilles légendes un peu différentes de celles que l’on pouvait trouver partout, et qui s’amusaient à raconter que les vampires vivaient dans des cercueils et non dans des grandes villas éclairées par la lumière du soleil.

Et malgré les années passées, Stephenie restait toujours si humainement curieuse. Mais avant d’étancher ce vilain défaut, comme tant se plaisent à le dire, elle s’assit à son bureau, face à son ordinateur, ainsi qu’à une nouvelle page blanche. Ne lui restait plus à écrire que la dédicace, délicate, car il lui fallait les bons mots pour quelque chose d’aussi court.

En jetant un regard au calendrier qui trônait sur son bureau, elle fut tentée de dédicacer son ouvrage à « la magie de Noël » comme le disait Emily, ce jour féérique durant lequel le bouclier vivant et imperméable qu’elle était devenait plus puissant encore, ce qui avait sauvé sa mère en 1973. Qui les avait tous sauvés. Une autre époque, révolue depuis bien longtemps. Une larme silencieuse coula sur sa joue au souvenir de tout ce qu’elle avait appris d’elle-même.

Puis d’autres souvenirs lui vinrent à l’esprit. L’amour qu’Ethan lui avait toujours voué, malgré leurs mondes si différents. Leur mariage éblouissant et retentissant, comme la nuit de noces qui avait suivi. Leur fille… Sa propre transformation. Et, par-dessus tout ce flou artistique qui dépeignait si bien sa vie, il y avait la foule de réponses venant de sa sœur, et enfin, le combat que cette dernière avait mené pour parvenir à l’approcher de nouveau. Non plus uniquement le soir de Noël grâce au même rêve qu’elle faisait chaque année durant son enfance, puis son adolescence, seule période à laquelle Emily pouvait se permettre de lui apparaître en songe sans risquer de lui faire de mal. Mais réellement. Sa sœur s’était battue contre elle-même pour refréner toute l’animalité que la simple présence de Stephenie faisait ressortir par l’appel du sang familial. Et elle était ressortie victorieuse de son combat.

Alors, face à son écran, l’écrivain à la nature toute particulière se mit à écrire sa dédicace sans hésitation aucune, l’imprimant dans la foulée :

 

« Pour ma sœur aînée, Emily, sans l’enthousiasme de laquelle cette histoire n’aurait jamais été terminée. »

Après l’avoir relu plusieurs fois, elle approuva pour elle-même ce remerciement détourné, qui était bien pâle à côté de ce qu’Emily lui permettait de vivre chaque jour. Sans plus attendre, elle rassembla la feuille volante avec toutes les autres, et les mit dans l’enveloppe déjà prévue à cet effet, non sans émotion.

-Joyeux Noël, se surprit-elle à murmurer, avant de sortir à son tour pour rejoindre sa nouvelle et large famille.


— Nev’

1 Extrait du chapitre 3 du premier tome de la saga, Fascination, de Stephenie Meyer.

2Extrait du chapitre 9 du premier tome, Fascination, de Stephenie Meyer.

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