Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon

Pas moins de 580 romans viennent composer cette prolifique rentrée littéraire 2017. Comme d’habitude, nous avons droit au sempiternel Nothomb, véritable repère visuel qui vient rythmer chaque rentrée romanesque. Le dernier livre de l’auteure au chapeau noir Frappe-toi le cœur fait partie des quelques 300 productions littéraires françaises. Autre écrivaine de marque, Lola Lafon récidive pour la cinquième fois avec Mercy, Mary, Patty : une enquête psychologique à la fois dynamique et réfléchie sur le kidnapping de Patricia Hearst, une célèbre victime devenue « coupable ». De son côté, il semble que le journaliste Sorj Chalandon se fait pas mal remarquer avec son huitième roman Le Jour d’avant, dans lequel il tisse une fiction tout en émotions et révélations à partir d’une catastrophe bien réelle : la mort de quarante-deux mineurs en 1974. Personnellement, je suis assez attiré par le dernier roman de l’américain Colson Withehead : Underground Railroad. Emmené par une héroïne déterminée, Colson Whitehead retrace pour son dernier roman la fuite et le combat contre l’esclavage. Par sa force et son intensité, par sa volonté de dévoiler, sans aucune censure, tous les points de vue autour de la haine raciale, Underground Railroad est un roman rempli de bruit et de fureur. Multi-récompensé aux États-Unis, ce roman-phénomène débarque enfin en France.

Enfin, si je dois relever un futur coup de cœur (du moins, je l’espère), ce serait pour Jerusalem, d’Alan Moore. Mr Moore est, avant tout, l’éminent scénariste des importants comics From Hell, V pour Vendetta et Watchmen, tous les trois adaptés au cinéma. Il arrive sur la scène littéraire avec, sans doute, l’une des œuvres les plus ambitieuses de cette rentrée. Jerusalem est, en effet, l’aboutissement de dix années d’écriture. Du lourd pour une œuvre qui semble osciller entre autobiographie et fantastique. C’est clairement une affaire à suivre !

Mais, pour le moment, n’ayant pas encore eu l’occasion de m’attaquer à pareil pavé, je vous donne d’abord un premier avis sur l’un des titres-clés des romans français de la rentrée : Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon.

C’est un roman pratiquement choisi au hasard. Le résumé était cependant attirant avec la mise en fiction d’un fait réel qui a bouleversé la société américaine durant les années soixante-dix : l’affaire Patty Hearst. Je ne connaissais pas du tout la biblio de cette écrivaine et musicienne révélée par le best-seller La petite communiste qui ne souriait jamais. Ce fut donc une découverte sympathique.

Patricia Hearst est la fille du milliardaire-magnat de la presse William Randolph Hearst. Malgré ses origines aisées, Patricia Hearst semble être une fille sans histoire, promise à un avenir bien contrôlé, menant une idylle toute faite. Tout semble aller relativement pour le mieux. Pourtant, le 4 février 1974, Patricia Hearst est kidnappée par L’Armée de Libération Symbionaise, un espèce de groupe radical d’extrême–gauche anticapitaliste, soupçonné, entre autres, de meurtres et de braquages… des Robins des Bois des temps violents. N’oublions pas que cette histoire s’est déroulée durant les dernières années de la Guerre du Vietnam, dans les ultimes soubresauts de la contre-culture, une poignée d’années avant que le capitalisme reaganien entre sur la scène politique.


Le kidnapping de Patricia Hearst bouleverse les médias américains mais la popularité de cette affaire explose lorsque la victime finit par être en proie à un sérieux « syndrome de Stockholm ». En effet, la jeune fille issue d’une vie bien dorée décida de se ranger aux côtés de ses ravisseurs. De victime de l’A.L.S, elle finira par en devenir l’un de ses précieux atouts, une véritable soldate qui prendra le nom de Tania Hearst.

Et c’est à partir de ce personnage complexe et ambigüe que Lola Lafon déroule sa fiction. Un avocat américain décide de faire appel à l’aide d’une prestigieuse professeure d’université, Gene Neveva, afin de monter un important dossier de défense pour Patricia Hearst. Mme Neveva possède une réputation plutôt célèbre en raison de sa redoutable intelligence mais aussi de son anticonformisme. Alors qu’elle est sous contrat en France, dans les Landes, elle décide de faire appel aux services d’une étudiante, plutôt timide, Violette, afin de l’aider à monter ce dossier. Plus la date du procès de Patricia Hearst approche, plus les deux femmes sont ennuyées par la complexité de ce personnage. Derrière l’approche juridique vient se greffer une approche sociale dans laquelle toute la question de la place de la femme dans une société conservatrice, parfois puritaine, est soulevée. Patricia Hearst est-elle une figure idéologique, un modèle d’émancipation qui s’est dérobée aux clichés et devoirs familiaux ? Est-elle tout simplement une terroriste ? Ou bien, juste une pauvre victime souffrant du syndrome ultra-psychologique de Stockholm ? Lola Lafon tâche justement de ne pas répondre à toutes ces questions mais de toutes les poser. En cela, elle parvint à dégager une certaine sincérité dans les thèmes qu’elle aborde même si nous avons parfois l’impression que l’auteure se perd également en route.

Pour apprécier ce roman, il faut d’abord apprécier le point de vue à la seconde personne. Tout le récit semble être un discours verbal de la part d’une narratrice inconnue adressée directement au personnage de Gene Neveva dont on suit le parcours et le déroulement de l’enquête sur l’état psychologique de Hearst. C’est d’abord une approche assez étrange, presque confuse, mais qui permet aussi de donner un effet de confrontation, d’affrontement poli. Le lecteur n’est pas détaché de l’intrigue, il semble se trouver à la place d’un jury durant un procès. C’est un style narratif assez direct qu’on finit par apprécier, une fois le premier trouble passé.

Lecture en deux parties, le roman de Lola Lafon dresse d’abord un portrait chronologique de Patricia Hearst, portrait jamais décisif mais plutôt alimenté par les bandes audio enregistrées par l’ex–kidnappée, les articles de presses, les témoignages… On n’approche jamais Patricia Hearst mais elle est bien présente. La seconde partie de l’intrigue se focalise principalement sur les deux principales protagonistes « actifs » du roman, à savoir Gene Neveva et Violette – la prof et l’élève- sans compter une troisième personne qui, elle aussi, va être entraînée dans cet influent rapport Hearst. En donnant du cœur à ce fait réel, l’auteure traite avec une délicate ambiguïté l’affaire de ce kidnapping, presque comme un reflet de libération. Elle s’amuse, par la bouche de l’enthousiaste Gene Neveva à comparer le cas de Patty à celle de Mercy Short, Mary Jemison et Mary Rowlandson, trois jeunes filles enlevées par des amérindiens au XVIIIe siècle et qui ont fini par aimer cette « nouvelle » vie.

Ce que j’ai vraiment apprécié dans ce roman, c’est le fait que Lola Lafon ne se fait pas donneuse de leçon. Elle ne cherche pas à résumer, naïvement, la personnalité de Patricia Hearst à une simple femme qui s’est échappée de son carcan familial et du poids de la tradition. Elle ne cherche pas à privilégier tel ou tel point de vue. Les personnages principaux, l’extravertie professeure d’université et la timide étudiante contrebalancent cette affaire en apportant chacune un regard, un ton différent sur le kidnapping et sur ce revirement qui aura fait couler beaucoup d’encre. Pour autant, il y a comme un vent de libération et d’insoumission à l’égard de la femme durant la lecture de ce roman. Bien évidemment, une lecture féminine apporterait un regard plus précis, mais, en tant que lecteur, c’est un roman qui, sans émouvoir outre-mesure, fait poser des questions, donne à penser. C’est loin d’être LE roman de la rentrée littéraire. Malgré sa documentation, je n’ai pas non plus été remué par cette passionnante histoire. Par contre, ce parti pris de vouloir s’attarder avant tout sur les questions, sur ce mystère révolté qu’est Patricia Hearst est juste une très bonne idée qui donne du cœur à l’ouvrage.

Lola Lafon donne un bel exemple de ce que peut être un fait réel qui vient parfaitement s’ancrer dans la fiction. Une très bonne collaboration.

 

Dr Blaze

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