Ma monomanie va bien – L’édito de Pasto

Imaginez la situation : vous êtes face à une édition particulière d’un livre que vous aimez vraiment beaucoup, elle est belle, originale et vous voulez vraiment vous l’acheter. Mais soudain, vous vous souvenez que vous possédez déjà ce livre et qu’il serait vraiment déraisonnable de dépenser de l’argent dans un doublon.

Cessez de vous tracasser. Non, ce n’est pas déraisonnable. Non, ce n’est pas un doublon. Chaque édition d’un ouvrage vaut le coup. Chacune apporte sa petite différence. Et si vous voulez posséder deux, trois, quatre, dix, vingt versions différentes d’un même roman, qui peut vous en empêcher ? Au pire, on dira que vous êtes monomaniaque. Et alors ? Je suis monomaniaque et je m’en porte très bien.

Pour ma part, je possède deux éditions des Caractères de La Bruyère. En plus de mes sublimes anthologies de Molière, Racine et Corneille, se trouvent dans ma bibliothèque quelques pièces isolées. J’ai toutes les éditions de La Femme parfaite est une connasse, les originales et les illustrées. Métamorphose en bord de ciel et Journal d’un vampire en pyjama de Mathias Malzieu ? Oui, j’ai les deux éditions des romans. Et puis, un peu partout, se côtoient les versions françaises et anglaises des mêmes livres. Mais tout ça, ce n’est rien à côté d’Alice.

Pendant que j’écris cet article, se tient devant moi ma collection des Aventures d’Alice au pays des merveilles. Au total, je possède onze versions différentes des romans de Lewis Carroll, plus un recueil de ses poèmes remplis de nonsense. Pourquoi autant ? Car aucun n’est semblable à son voisin.

Ma collection a commencé en n’en étant pas une. À l’origine, je possédais deux versions, l’une en anglais, toute simple, l’autre en français, très joli livre relié, une couverture avec un dessin original et coloré, mais cependant très mal édité : les illustrations dans les différentes aventures d’Alice ont chacune une place précise dans l’ouvrage et cela n’est pas respecté ici. Ces ouvrages étaient d’autant plus décevants qu’ils ne contenaient pas la moindre trace d’À travers le miroir. Lorsque que j’ai choisi d’écrire un mémoire sur Alice au pays des merveilles, j’ai donc dû me procurer des éditions plus complètes dans les deux langues.

Durant l’année, j’ai commencé à en trouver d’autres, et ma collection a commencé à prendre forme : une édition complète des oeuvres de Lewis Carroll en anglais, le genre de petites merveilles que produits de temps en temps les éditions Penguin, ainsi qu’un ouvrage en français, un grand format, une large écriture, et des illustrations colorisées, sûrement pour la lecture des plus jeunes.


Mais la raison principale qui fait que je possède autant de copies différentes vient de la nature même de l’oeuvre. D’une part, il s’agit d’un roman illustré, ainsi, il est naturel de voir régulièrement de nouveaux artistes réinterpréter les dessins de John Tenniel. Dans ma collection se trouve un livre très curieux des éditions Au Bord des Continents, déniché par ma grand-mère, une nouvelle traduction de l’oeuvre par Guy Leclercq, agrémentée d’illustrations délirantes de Jong Romano. Mais le plus beau reste le livre illustré par Salvador Dal
í, dans une édition spéciale pour les 150 ans de l’oeuvre [1].

D’autre part, il faut se rappeler que l’histoire d’Alice a grandement évolué avec le temps. Avant d’être le roman qu’on connaît, ce n’est qu’une histoire que Charles Lutwidge Dodgson[2] raconta à Alice Liddell et ses soeurs un après-midi de juillet. Ce petit conte, il le retranscrit, y ajouta des illustrations de sa main et l’offrit à la jeune fille pour Noël 1864, sous le nom d’Alice sous la terre. Lorsque, pour les 150 ans, un fac similé du manuscrit fut publié, je ne pus m’empêcher de me jeter dessus [3].

Nous voilà donc à neuf. Concernant les deux derniers, il s’agit de The Nursery Alice (ou Alice racontée aux petits), la version pour les plus jeunes que Lewis Carroll publie en 1890. L’un des miens, en anglais, est très vieux, tout déchiré, mais porte une sorte d’histoire en lui (il a l’air d’être réellement le rescapé d’une nursery, qui a survécu à des générations d’enfants tournant ses pages). Le second cependant est incroyable, il est le dernier à être entré dans ma collection. Il s’agit d’un livre pop-up des éditions Milan, avec les dessins les plus mignons du monde ! [4]

J’en suis donc à onze éditions et je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin. Je trouverai toujours dans une brocante ou un marché aux livres une vieille édition originale. De nouveaux illustrateurs ou éditeurs ne manqueront pas de proposer des versions différentes des classiques de Lewis Carroll (à l’image de Benjamin Lacombe, qui a superbement illustré les deux romans et que je m’offrirai un de ces jours [5]).

Quant à vous, lancez-vous. Si vous trouvez que les nouvelles éditions d’Harry Potter sont vachement super géniales, courrez les acheter. Peu importe que votre mère/petit(e) ami(e)/chat vous fasse remarquer que vous les avez déjà tous. Si ça vous fait plaisir, où est le mal ? Et quand on vous fera une remarque, répondez que c’est Pasto qui vous a dit que vous aviez le droit.

– Pasto

[1] Publié en 2015 par Princeton University Press.

[2] Le vrai nom de Lewis Carroll.

[3] Publié par FRMK.

[4] Traduit et adapté par Maxime Rovere et illustré par Annelore Parot.

[5] Publiés au éditions Soleil en 2015 et 2016.

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