Pour toi mon amour

Il s’assit sur le rebord de la fenêtre. L’air était doux. Une main dans les cheveux, il lui sourit. Ils venaient de se préparer une bonne poêlée de frites, le régal était tout proche. Mais pour l’heure, il l’attira simplement vers lui, l’enlaçant d’un bras quand un autre remontait contre son visage, sa main contre sa peau pour mieux l’aimanter et l’embrasser. Leurs lèvres s’effleurèrent d’abord, puis le baiser fut plus ardent. Chacun ressentait à sa manière les guilis naissants dans le bas du ventre. Ils allaient également l’interpréter à leur manière.

Au début tout est si mignon. Un vrai délice de velouté de patates douces et de potiron. Une couleur ocrée, chaleureuse, une chaleur brûlante, réconfortante mais un repas qui ne tient pas au corps, qui s’endort. C’est une source qui se tarit, vite. Il faut donc prévoir la marmite pour subvenir au manque. Si seulement Obélix était tombé dans cette marmite-là étant petit, peut-être nous aurait-il donné le goût de poursuivre même lorsqu’un échec survient. Ah ! Brave homme. Non, lui, c’était plutôt sanglier et taper du romain. Un bon programme pour rester en forme et en vie. Il faut quand même bien avouer que ce n’est pas avec des sentiments qu’on se nourrit. Alors oui. Oui c’est vrai, un jour un crétin qui n’y connaissait rien a proclamé qu’on pouvait vivre d’amour et d’eau fraîche. Mwahaha ! Belle la sorcière qui l’avait convaincu de balancer une ineptie pareille. Enfin, que voulez-vous ? Ceci fut dit et répété et a permis d’engranger de beaux rêveurs. Après tout, pourquoi pas. Le rêve n’a jamais fait de mal à personne. C’est quand il semble trop proche de la réalité et qu’on finit par réellement y croire qu’il pose davantage de problème. Le prince charmant, tout ce blabla, c’est cela qui détruit de gentils petits cœurs en guimauve. La lucidité manque. Au moins une personne a vu juste ! L’amour rend aveugle. Sage parole. Si on avance avec un bandeau sur les yeux est-ce qu’on a une chance de ne pas tomber amoureux ? Ah bah non, flûte, ça serait l’inverse. Simplement un filtre de réalité floutée alors. Comme ça la vérité n’est ni trop propre, ni trop moche. Elle est. Fatidiquement.

Il était prêt à tout pour elle. Il l’aurait suivie jusqu’au bout du monde. À travers les forêts maudites, il aurait sauté par-dessus les bûchers pour la sauver des flammes. Il aurait créé un langage pour que seuls eux se comprennent. Il l’aurait serrée dans ses bras jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’un. Il l’aurait mangée pour qu’aucun autre ne puisse jamais lui faire mal. Il aurait voulu que de ses seuls bras, il la protège de tout ce qui les entourait. Mais avant tout, il aurait souhaité qu’elle l’aime. Véritablement. Que son amour soit sincère et non factice. Qu’il ne déborde pas sur son entourage et qu’il ne disparaisse pas à son moindre écart. Il aurait tant voulu qu’elle ne se cache pas derrière son mur de briques. Le rouge lui va mieux aux cheveux qu’au fond des yeux. Tant de choses qu’il aurait aimées… Mais peut-être ne se sont-ils jamais vraiment compris ? Peut-être ne recherchaient-ils pas la même chose ? Et pourtant. S’il songeait seulement qu’à l’instant où dans ses pensées, ses doutes surgissaient, sur ses joues à elle, de fines larmes naissaient.

Elle était prête à tout pour lui. Elle aurait été ce qu’il voulait. Elle se serait formatée à souhait pour qu’il soit satisfait. En tant que Suisse, sa neutralité était signe de banalité. Elle ne savait exprimer ce qu’elle voulait car rien n’importait dès l’instant qu’ils s’aimaient. Elle s’en était effacée. Et pourtant, tout le monde savait bien combien elle l’aimait. Elle aurait tant aimé que son existence suffise à le retenir malgré la distance, à les préserver de ces ébats annexes. Elle aurait souhaité que sa présence suffise à l’apaiser, que ses mots permettent de le combler. Mais tout était autrement. Jamais leur cycle ne coïncidait. Les phases étaient toujours décalées. Qui aurait cru qu’aimer pouvait tant dévaster ? Qui aurait songé que même après tant d’années, ils seraient toujours aussi accrochés ? Car bien que la sixième année entamée, bien qu’autant de ruptures qu’orteils et doigts pouvaient compter, toujours ils se retrouvaient. Évidence ? Hasard ? Destinée ? Véritable histoire et êtres aimés ? Qu’en était-il d’eux ?

Un ruban rouge surplombait la boîte dressée devant lui. Les yeux tout pétillants de jovialité, il fit le tour avec ses petites mains. Elles touchaient partout pour tenter de deviner. Finalement, il déchira le papier. Une vulgaire boîte en carton. Jusque-là rien de bien impressionnant. Se moquaient-ils de lui ? Grattant de ses doigts fragiles, il parvint à ôter la languette supérieure. Du papier bulle ! Ça c’était du cadeau ! Quelques-unes explosèrent fébrilement. Cela faisait du bien de se défouler. Ses sens sentirent alors une forme ronde surmontant un socle plus rectangulaire. Il la brandit telle une coupe victorieuse. L’agitant lentement, il fit voltiger les flocons. Son sourire avait gagné en largeur. Et c’est bien du bonheur qu’on pouvait y lire. Recueillant la boule au creux de ses deux mains, il remarqua enfin les protagonistes de ce conte enneigé. Un homme, une femme, serrés l’un contre l’autre, ils semblaient heureux. Ils étaient unis pour la vie. Mais le chien de la maison en avait décidé autrement. Se prenant les pieds dans sa fourrure, le jeune garçon trébucha et la bulle d’amour éclata. Les deux corps furent projetés dans des directions opposées. Les larmes coulèrent silencieusement sur les joues de l’enfant. La joie pouvait être si éphémère.

Le chien s’approcha de l’homme et le renifla brièvement avant de l’engloutir. Il eut tôt fait de récidiver avec sa belle.

– Au moins ces deux-là sont de nouveau réunis, susurra la femme à l’oreille de son mari.

Il est vrai qu’il en était autrement pour ces deux êtres de chair et de sang qui n’osaient encore annoncer à leur jeune garçon qu’ils allaient devoir se séparer. Ils ne partageaient plus les mêmes idées. Leurs chemins prenaient des tournures différentes. Ils évoluaient, mais chacun de leur côté. À croire qu’eux aussi avaient fini par être brisés sur le sol, tenus par des mains inexpertes. Deux paires de mains jeunes qui n’avaient guère pris le temps de vivre avant de fonder cette famille. Deux paires de mains inexpertes qui n’avaient fait que jongler, à tour de rôle, avec le coeur de l’autre. Hélas, à force de rebondir et de prendre des coups, les balles de jongle faiblissent et deviennent inutilisables.

Il avait raison de dire qu’il lui fallait être malheureuse pour produire de belles choses. Elle venait de publier son premier roman et elle le lui devait sans conteste. Depuis qu’il était parti, elle n’avait plus cessé d’écrire. Elle avait rapidement atteint un nombre de ventes satisfaisant.

Elle dédicaçait aujourd’hui son second livre, sorti à moins d’un an d’intervalle du premier. Les fêtes de fin d’année approchaient. Son cœur se serrait dans sa poitrine à l’idée qu’il – ce fils tant désiré – devrait se partager entre eux. Elle remerciait un énième lecteur quand elle reconnut le son de sa voix. Si douce, si apaisante. Il lui souriait en lui tendant son exemplaire. Cela faisait quelques mois qu’elle ne s’était pas tenue aussi près de lui. Elle en eut le souffle coupé. Il était si beau. Comme dans son souvenir. Un énième coup de foudre, elle en resta scotchée. Comme hypnotisée, elle se leva de sa chaise et s’approcha de lui. Non sans se cogner au coin de la table auparavant, elle se mura tout contre son torse. Leurs sourires se mêlèrent. Il redressa sa tête de sa main droite afin d’attirer ses lèvres jusqu’aux siennes. Tout comme ce soir-là, au coin de la fenêtre, dix ans plus tôt, il la serra si fort qu’elle eut l’impression que tout irait bien. Pour la première fois depuis longtemps, elle comprit qu’ils étaient faits pour vivre ensemble. Dès cet instant, elle sut.

Des applaudissements montèrent peu à peu de la file de lecteurs venus pour rencontrer leur auteure. Eux aussi connaissaient l’histoire. Cette histoire dont ils suivaient les péripéties au fil des pages. Ils acclamèrent ainsi le retour des héros, vainqueurs de leur croisade chaotique sur la mer des sentiments. Un océan de douleur n’avait eu raison de leur cœur, toujours prêt à aimer l’autre au moindre battement.

C’est ainsi qu’au rythme d’une main avertie qui laisse libre cours à son imagination sur un clavier, ils repartirent main dans la main écrire la suite de leur histoire.

 

Parce qu’elle t’aime toujours…

– Hatanna

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