SADE : bref retour sur le maître du « sadisme »

Retrouvez sur notre chaîne YouTube la première de « BORDERLINE », la chronique de Dr. Blaze qui s’aventure à parler des œuvres littéraires litigieuses, de celles qui jouissent d’une macabre renommée sans que nous sachions réellement ce qu’elles recèlent…

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Pour aller plus loin dans sa réflexion, Dr. Blaze vous propose un court article qui vous permettra, peut-être, d’en apprendre plus sur celui qu’il nomme le divin Marquis, véritable antéchrist de la littérature s’il en est.


SADE :  bref retour sur le maître du « sadisme »

« Ce cloaque est tout pétri d’azur ; il y a dans ces latrines quelque chose de Dieu. »

Donatien Alphonse François, Marquis de Sade, né en 1740 et mort en 1814, est l’une de ces personnalités de la littérature dont la figure d’auteur se confond entre analyse historique et réputation légendaire.

Bien avant la parution de ses premiers écrits sulfureux, le divin Marquis a alimenté la doxa en matière de peur et de sinistre. Il possédait déjà l’allure d’un barbe-bleue, notammnet avant son long emprisonnement de 1777 à 1789. Bien évidemment, retracer la vie du Marquis de Sade est une tâche difficile.

Mais laissons cela aux êtres fascinés par cet étrange personnage tel que Maurice Lever avec son ouvrage  intitulé sobrement Sade. Cet important pavé, réservé aux lecteurs les plus assidus, propose aussi sincèrement que possible un décryptage historique de la vie du divin Marquis. La cause  n’est autre que celle de le comprendre, d’en délivrer un portrait sincère sans éclipser sa possible cruauté, son besoin insatiable de chair… Au final, cette volonté de démystifier la figure du Marquis finit au contraire par exacerber sa légende., la vie de Sade s’avère dans tous les cas romanesque. Maurice Lever n’hésite pas à mentionner les « chercheurs en sadologie » dans son avant-propos, soulignant par là l’idée d’une science infuse et propre au Marquis.

L’encre de la lubricité n’est pas prête de s’assécher.

Personnellement, si vous avez envie de découvrir la figure du Sade civil sans être obligé de digérer l’importante étude de Lever, alors n’hésitez pas à vous plonger dans l’ouvrage de Jean-Paul Brighelli Sade .

Décidément, les chercheurs sadiens ne sont pas inventifs en matière de titres comme si le simple nom de Sade suffisait à frapper le lecteur. Claire et détaillée sans tomber dans la surcharge encyclopédique et de plus dotée d’une iconographie bien agencé, parfois audacieuse (il faut bien, c’est de Sade qu’on parle), l’étude de Brighelli est un parfait résumé des deux facettes du Marquis. D’un coté, nous avons sa vie, suite de faits historiques, et de l’autre sa légende, qui s’attache à décrypter l’aura maléfique de Sade à travers ses convictions politiques (débat toujours actuel : Sade était-il un révolutionnaire ?), ses croyances dans un athéisme presque haineux, sa philosophie et son influence pour la période romantique, surtout à sa renaissance dans les années 1950  grâce à Jean-Jacques Pauvert qui se qualifie comme un « fidèle compagnon » de Sade.

Sade est un auteur qui a effleuré les mouvements et son temps sans jamais s’y incruster, ou si, à la manière d’une tâche d’encre qui se révélerait miraculeusement esthétique. Libertin corrosif, révolutionnaire de l’athéisme, revendicateur du désir, du bonheur ? Tant d’étiquettes qui viennent fragmenter la figure de cet auteur plutôt que de l’unifier à travers un personnage concret.

Parlons de Jean-Jacques Pauvert, « l’homme qui a sauvé Sade ». Cet éditeur est le représentant d’une lutte symbolique face à la censure littéraire.

Maurice Heine a publié dans l’ombre en toute privatisation, Pauvert, lui, à partir de 1947, va révéler le Marquis dans tout son éclat face à la surprise générale du public, bientôt suivie du mécontentement des censeurs.  Les 120 journées , en l’occurrence, seront publiées pour la première fois en 1953.

«  Rendez-vous compte : pour la première fois au monde depuis cent cinquante ans, les œuvres les plus intolérables de Sade sont en librairie, au prix d’un livre ordinaire, et portant un vrai nom d’éditeur et une véritable adresse… C’est à cette occasion que j’ai fait une importante découverte : il n’y a pas de livres interdits en France. Il n ‘y a que des éditions condamnées. »

La fierté de Pauvert provient sans doute des dix ans de procès et de lutte pour permettre la publication des œuvres de Sade en poche.

L’éditeur n’hésite pas à préciser que « l’existence de Sade en librairie me paraît condamner toute censure. S’il y a Sade, la censure devient impossible. ». Sade représenterait une frontière, un point de non-retour dans les limites morales d’une publication.

En gros, si Sade est publié, tout peut l’être. Mais avant de vous lancer tête baissée dans cet angoissante entreprise littéraire qu’incarne le divin Marquis, il serait peut-être judicieux de feuilleter Soudain un bloc d’abîme, Sade d’Annie Le Brun, une introduction à la littérature de nombreuses fois citée. L’ayant brièvement feuilleté, je ne pourrais pas me vanter de vous offrir des précisions honnêtes sur le sujet mais toujours est-il que c’est plutôt rafraîchissant de lire une étude sans doute atypique, car établie à partir d’un ressenti sur Sade et ses ouvrages. Avec elle, nous ne nous situons pas dans une recherche à la fois désespérée et académique.

« C’est là que commence l’inconcevable outrage de Sade qui est l’outrage de l’inconcevable dont nous sommes tous la proie mais que nous cherchons tous à exclure de notre existence. Inconcevable outrage de Sade qui va exclusivement s’appliquer à exclure tout ce qui, en lui, en nous, nie cet inconcevable. »

À la suite de cette citation, l’émission Apostrophe consacrée à Sade avait pour invitée cette même Annie Le Brun qui déclarait que « Sade n’était pas un philosophe de la pensée, qu’il ne cherchait pas à dégager une idée mais qu’il en était une, que c’était un esprit à part entière ». Annie Le Brun décrit parfaitement cette plongée directe dans le mode de vie, dans la philosophie de Sade sans nuance, sans fioriture et sans détour, juste une lecture de l’innommable, de cet inconcevable qui se suffit à lui-même.

Sans être forcément un sadique objecteur de conscience (tout le monde n’est pas un libertin enragé  et psychopathe), Sade est peut-être l’un des meilleurs représentants littéraires du vice, celui qui n’hésite pas à nous plonger la tête dans une crasse textuelle sans modération et à nous hurler doucement à l’oreille : « Vois ce dont l’être humain est capable ».

 

— Dr. Blaze

4 réflexions au sujet de « SADE : bref retour sur le maître du « sadisme » »

  • Hello et merci pour cet article ! (et pour la vidéo aussi !)
    Comme beaucoup je connaissais Sade de loin : réputation, bref extrait en secondaire, assassin’s creed (xD) , …etc. Et j’ai découvert quelques anecdotes que je vais pouvoir replacer, c’est chouette : )

    Ca m’a amusé de découvrir qu’il avait écrit les 120 jours sur des petits morceaux remis en rouleau. Et à la réflexion ça me semble tout à fait cohérent.

    Ce que je lis là m’amène à une question par rapport à un auteur que j’apprécie un poil plus, Nietzsche.
    Je me demande si Sade est un destructeur de la morale comme se le veut Nietzsche ou si il en est la simple opposition systématique et par là l’affirmation de celle-ci. Se porter en antithèse d’une chose, c’est accepter l’existence de cette chose. Et au final, n’y-a-t-il pas un coût plus profond à la gratuité de sa cruauté ?
    Je crois que c’est intéressant à lire ne serait-ce que pour l’aveux qu’un tel livre constitue. Peut-être pour répondre à cette crainte qu’on peut avoir parfois quand l’imaginaire s’emballe et qu’il est difficile d’assumer que ses productions sont bien nôtres.
    J’ai un peu l’impression que chez Sade il y a autant d’honnêteté que de mensonge. Ils prend les images les plus revulsantes qui émanent de son esprit, et il se construit un personnage autours, comme si il n’y avait que ça.

    Tu le dis bien dans la vidéo… certains verraient dans la description d’un caca l’apothéose de la philosophie. On peut prêter toutes les intentions qu’on veut à l’auteur d’un texte. Et je pense que tu as tout à fait raison sur le fait qu’il faut surtout le prendre comme un apport au paysage littéraire, et non comme une oeuvre d’une profonde philosophie. Enfin si j’ai bien compris les conclusions xD

    En terme de crado je trouve qu’il y a d’autres auteurs trash qui ont une véritable richesse supplémentaire.Par exemple, Ryu Murakami dans Bleu Presque transparent a un récit très cru et gratuit au début et glisse sur la fin dans une description totalement hallucinée qui transforme la perception du livre. Ce que ne semble pas faire Sade.
    Bon je m’attarde pas sur les autres bouquins de cet auteur parce que je leur ai pas trouvé ce genre de profondeur. Mais celui là vaut la peine. (sait-on jamais que tu chercherais une idée de sujet pour d’autres critiques borderline >.> )

    Au plaisir !

    • Merci beaucoup pour ton commentaire et ton conseil Than. Je me plongerais dans la lecture de Bleu presque transparent. Au vu du résumé, ça pourrait faire une bonne chronique en effet, pourquoi pas sur plusieurs exemples de littérature hallucinée ^^

  • Bonjour docteur ! Encore une fois un article très intéressant et qui comble parfaitement ce qui m’avait laissé un peu sceptique en regardant la vidéo ; j’avais été un peu gêné par cette stigmatisation de l’oeuvre de Sade : « étron », « merde infâme », etc…
    En effet, la lecture de ce livre est très éprouvante certes mais la caractérisation était un peu facile. Or cet article nuance parfaitement le propos, le point de vue, entre autres, d’Annie Le Brun me semble tout à fait juste, Sade nous entraîne vers ce que l’homme ne peut aborder seul.
    Et d’ailleurs, n’existe-t’il pas un film inspiré des 120 journées de sodome ?
    « Saló ou les 120 journées de sodome » de ce cher pasolini.
    Encore une fois merci pour cette article docteur, qui est comme toujours très riche et profond

    • Bonjour Castor et merci pour ton commentaire. Oui Pasolini a adapté très librement Sade mais l’a orienté dans un cadre plus politique ( le fascisme ) avec le thème de la soumission face à l’autorité, du coup il me semble que certains n’ont pas aimé cette appropriation. Dans tous les cas, l’adaptation ( et heureusement ) reste plus soft que le roman qui lui ne vise peut-être pas un but précis, c’est aussi ce qui le rend si intense.

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