San-Antonio : livre Dard ?

Parfois, choisir un sujet pour un article n’est pas chose facile. Après tout, vu la vaste étendue de sujets d’études qui s’offrent à moi, j’ai souvent l’impression de me noyer dans un verre d’eau. Puis de temps en temps, arrive la révélation, un peu comme un cheveu blanc sur la soupe trop chaude. Et pour cette fois, je vais vous parler d’un personnage un peu particulier.

Depuis ma plus tendre enfance, il est là, il me suit et m’observe. Rangé par ordre alphabétique dans la bibliothèque familiale, il prend plus de place que l’égo d’un politicard en pleine campagne présidentielle. Deux étagères à lui tout seul, les éditions originales, vieillies par le temps et chouchoutées par mon père. San Antonio est sous mes yeux depuis le début. Lui que je regardais d’un œil mauvais depuis toujours, pour la place qu’il prend dans ce meuble Ikea mal-monté, est devenu en un coup d’œil mon sujet du jour. Pendant mes dernières vacances chez mes parents, j’ai sélectionné un livre, sous le regard paternel suspicieux : et là, a commencé un face à face. J’ai plongé mes yeux droit dans ceux de San Antonio. « Je le toise, je l’examine, le jauge, le détecte, l’approfondis, l’estime, l’envisage, l’identifie, le cerne, l’inventorie, le soupèse, le palpe, l’imagine, le tripote, le caresse, l’hypothèse, l’hypothèque et l’accepte. »1. J’accepte de relever le défi. Aujourd’hui, chers lecteurs, je vous parle de ma confrontation avec San-A’.

À nous deux mon grand ! De c’qu’on m’a dit, tu maîtrises l’art de l’argot comme personne et ta plume acerbe a provoqué quelques urticaires bien sentis chez les amateurs de belle littérature. Soit, beau travail. Maintenant, j’ai besoin de comprendre pourquoi ce tapage et pourquoi cette renommée. Quel livre es-tu San Antonio ? Es-tu même un objet ? Pas vraiment une collection, et pourtant tu t’es engagé dans la voie de la sérialité et même celle de la transmédialité. De bien grands mots pour expliquer que Frédéric Dard a pondu de sa plume plus d’une centaine de titres auréolés de gloire, pendant cinquante ans, qui ont été repris par des moins inspirés en BD et au cinéma.

Bon, et Frédéric Dard alors ? De qui ai-je l’honneur de causer ? C’est pas rien, cet homme là. C’est un grand monsieur. Il a pointé le bout de son pif le 29 juin 1921 dans un bled isérois et il a passé l’arme à gauche en 2000 en Suisse. Comme il dit, « La mort est une maladie qui s’attrape à la naissance. », mais il a quand même eu une belle vie, le vieux. Son curriculum ferait peur à un BHL et chialer un Marc Levy. On lui attribue trois cents romans, vingt pièces de théâtre et une quinzaine de scénarios. Il a pas chômé et il est aussi diversifié que le choix des pommes chez un primeur de la rive gauche. Romans noirs, romans psychologiques, grands romans, nouvelles, … Il sait en faire des choses belles, grandes, éblouissantes, retentissantes. Il ne s’est pas arrêté. Et même six pieds sous terre, la légende continue. Comme s’il ne voulait pas laisser tomber, au fin fond du caveau, son nom fait encore sourire et briller les yeux des plus grands brigands comme ceux d’une fillette de huit ans face à Dora L’exploratrice en personne.

Quand il a trouvé la clé du succès avec San Antonio en 1949, il a exploité le filon avec deux livres par an. Il a l’art de dire et l’art d’écrire. Tellement d’ailleurs, qu’à la fin, on ne sait plus s’il est lui ou son personnage. Putain de talent, le type s’est forgé un mythe d’Hercule de la littérature à lui tout seul. Chapeau l’artiste !

Pour ceux qui ne connaissent pas, San-Antonio c’est une série de romans policiers écrite par Frédéric Dard sous le nom de San-Antonio, personnage éponyme. Cette série comporte 175 volumes, publiés de 1949 à 2001 aux éditions Fleuve Noir, et des personnages attachants et hauts en couleur.

« San-Antonio ne se parle pas, il s’écrit »

Qu’est-ce qui rend les San-Antonio si uniques ? Quelle est la clé du succès de ces ouvrages ? Eh bien, l’argot pardi ! Dard écrit dans un langage particulier fait d’argot, d’expressions populaires et de références littéraires pointues.

Grand lecteur dès son plus jeune âge, l’auteur ponctue chacun de ses livres par une mention d’un Dumas, d’un Shakespeare ou d’un Uderzo/Goscini. Comme avec ses personnages, pas de snobisme intellectuel. Tous les auteurs, tous les siècles, tous les genres y passent comme les livres sont passés dans les mains de Dard. Les San-Antonio ne sont pas, comme on peut le penser à première vue, des romans de gare pour prolétaires en mal d’action. San-Antonio se construit même autour de ces références puisqu’il y puise une partie de son langage. Frédéric Dard est un passionné de littérature et il la transmet dans son œuvre la plus populaire. San-Antonio transpire de cette passion à travers les innombrables allusions.

Frédéric Dard a inventé un langage qu’il manie aussi bien que son personnage manie l’art de la séduction. Le style d’écriture n’a que très peu évolué avec le temps, c’est un argot d’après guerre, né des dialogues des vieux films noirs, des croisements de populations rurales et des discussions de soldats pendant l’attente du combat. Comme un Audiard littéraire, Dard joue de sa verve et du bon mot. Du haut de sa plume, il parle aux classes sociales les plus populaires comme aux élites. Pas de distinctions entre les lecteurs, tout le monde est logé à la même enseigne face à l’objet littéraire. Et c’est quelque chose que j’approuve totalement. Même si San-Antonio est un peu vieux jeu, Dard se fait le porte parole de ceux qui, comme nous sur ce blog, prônent une littérature pour tous. Pas de distinctions entre les genres, juste du plaisir et de l’inventivité.

Sur ce, on peut se quitter sur ma citation préférée du Monsieur : « L’an dernier j’étais encore un peu prétentieux, cette année je suis parfait.»

1/ Frédéric Dard, Le Standinge, Le savoir-vivre selon Bérurier, Pocket, 1966,

– Sellylis

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