Shake the Cam : Pleins feux sur Orson Welles – Un Macbeth gravé dans la roche

Inutile de présenter Orson Welles, ce géant du cinéma américain né en 1915 et mort en 1985.  

Fier esprit  indépendant face à la machine hollywoodienne, ce monumental personnage à la fois réalisateur révolutionnaire et acteur  au caractère phénoménal a su marquer son temps et afficher une personnalité entière dans cette période de  l’âge d’or du cinéma et ce dès son premier film  Citizen Kane sorti en 1941. Ce récit mégalomane retrace la vie d’ un puissant magnat de la presse dont la mort introductive entraîne une succession novatrice de flash-back et de récits entrecroisés.

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Petite ellipse dans le temps et  basculons huit ans plus tard lorsque le phénoménal Welles décide de s’approprier l’œuvre du géant dramaturgique, William Shakespeare. A noter que le comédien possède une solide expérience théâtrale qui l’a déjà amené à côtoyer  l’univers shakespearien. Macbeth sort sur les écrans en 1948. Ce ne sera pas le dernier coup d’essai pour Welles qui adaptera par la suite le somptueux Othello en 1952, tourné en Italie, ou encore Falstaff en 1965,  une mise en valeur et une réécriture d’un personnage secondaire issue de la galerie de Shakespeare. Encore une fois, n’oublions pas le théâtre dont Welles s’impose comme l’un des plus assidus comédiens  et metteurs en scènes du monde de Shakespeare.

En toute logique, Welles était pratiquement prédestiné à adapter des œuvres du dramaturge britannique.

Une histoire d’amour cinématographique qui commence donc avec Macbeth en 1948, œuvre lourde où le manque de budget vient exacerber la froideur visuelle du film. Et oui ! Quand on n’a relativement pas de sous dans la poche, passons au système D, et l’ingénieux Orson l’a très bien compris.

Je ne vais pas faire un éloge exagéré de cette version de  Macbeth pour la simple et bonne raison qu’il faut vraiment accepter les longs plans fixes de plusieurs minutes, le décor rocheux tout simplement vide capté par un sinistre clair-obsur, les répliques énoncées dans une lenteur presque agonisante…En clair,  laissons de côté toutes chaleurs humaines et visuelles pour rentrer dans un monde de granit, étendu mais renfermé sous une coupole abyssale, où le foyer se résume à d’opaques murs de pierres tels  d’irréversibles obstacles pour les  personnages et  leurs psyché. Ce film est tortueux (sans être une torture !) et il  faudra vous armer de bonne volonté et de patience  pour prendre goût à ce sinistre dédale.

Loin de toutes nuances, cette adaptation de Macbeth affiche un point de vue résolument manichéen ( avec, toutefois, les interrogations que peut susciter la pièce originale ).  Dès la séquence d’introduction, les sorcières (  alias «  les trois sœurs fatidiques » pour reprendre leur dénomination française)  nous sont présentées comme de cruelles prophétesses avec leurs voix suraiguës , leurs silhouettes camouflées par une capillarité exemplaire. Bref , comme souvent, les premiers moments d’un film démontrent le ton à venir. Ce Macbeth sera plongé dans une noirceur limitrophe avec le fantastique doté d’un certain esthétisme gothique ( esthétisme que l’on retrouve dans le fameux palais de Xanudu dans Citizen Kane ) .

Façonné dans l’argile par les mains crochues des prophétesses, Macbeth est d ‘ores et déjà condamné. Cette idole boueuse sera d’ailleurs un avatar récurrent du personnage de cet anti-héros  qui apparaîtra durant les séquences-clés comme son couronnement ou sa mort.

Macbeth- les trois soeurs


« Macbeth et Othello sont faits d’un point de vue éthique. Je crois que je n’ai jamais fait de film sans avoir un solide point de vue éthique sur son histoire. Moralement parlant, il n’y a pas d’ambiguïté dans ce que je fais. »


Tout le long du film, cette ambiance absolue de désespoir mêlée à la progression létale du mal règne en despote. Les décors sont espacés ; un long escalier de pierre témoigne de l’ascension vers le meurtre décisif, une lourde porte sépare le royaume d’Inverness du reste de l’Écosse, aucune transition entre les séquences tournées en intérieur et les extérieurs… Il y a une véritable perte de repères, par le vide et la profondeur de champs ( remarquablement utilisés )  l’espace se traduit par un fréquent sentiment de perdition. Les détails sont significatifs également dans ce rapport manichéen :  les armes des soldats de Macbeth sont des tridents, le roi d’Écosse affiche ostensiblement une couronne en pointes de fer, … tout confère à donner au second long-métrage de Welles une atmosphère combinant le néant absolu à une touche de malice.Macbeth Macduff et le prêtre

Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant sur la figure du prêtre, personnage original,  qui apporte un contre-poids dramatique à l’intrigue.

Ce personnage, à la fois témoin, acteur et narrateur, incarne cette opposition biblique face à un Macbeth de plus en plus emmuré dans ses obsessions. Le prêtre est l’une des preuves confortant le film dans une teneur très manichéenne avec la figure d’un christianisme ancrée dans cette tragédie.

A condition de s’y immerger pleinement, l’ambiance retranscrite dans ce Macbeth est une réussite, d’autant plus qu’ Orson Welles a su tirer parti de la pauvreté des décors et de l’environnement. Le brouillard, élément récurrent de l’esthétisme de Macbeth , est bien exploité, notamment à travers les séquences des prophétesses. On reste cependant  dans un visuel  classique propre au genre du bon vieux fantastique qui sera en quelque sorte dynamité par Justin Kurtzel pour son adaptation en 2015 .

 Bien évidemment parler de Macbeth sans parler de Macbeth serait un peu dépourvu d’intérêt dans cet article. Alors comment se porte le cœur du film , à savoir la figure d’Orson Welles, dans le rôle de notre écossais fou furieux ? Comme un charme. C’est à la fois le problème et la qualité du film, à savoir qu’ Orson Welles s’accapare tellement son rôle que les personnages secondaires demeurent un peu dans l’ombre de ce mammouth du cinéma. Le reste du casting est loin d’être ridicule mais leurs jeux semblent se fixer dans le même style que  celui de l’acteur-réalisateur sans s’en démarquer, tout en fixité, en retenue, avec une petite touche d’expressionnisme qui n’aurait pas déplu au cinéma allemand. Au final,  la présence d’Orson Welles s’avère écrasante.1

Dommage notamment pour Jeannette Nolan dont c’est le premier rôle et qui incarne une Lady Macbeth glaçante et sournoise mais sans aucun relief, la faute à une caméra qui vient prévaloir  sur la «  gueule » du mari Macbeth.

« Pleins feux sur Orson Welles » donc, par sa simple présence,  l’acteur finit par devenir un véritable monument au milieu de ce paysage de pierre.  Il n’occupe pas l’espace, il l’envahit.

La caméra, lentement, se focalise sur les traits d’un Welles tour à tour égaré dans ses pensées, rongé par le doute et le remords, jusqu’à se transformer radicalement en tyran.  

On notera la formidable séquence de son couronnement :

Déclenchée par un fondu enchaîné, l’acteur s’avance à pas maladroits vers son trône, le regard enfiévré et perdu, tandis que la musique semble rythmer ses pas à travers une lourde marche funèbre. La scène se clôture en contre-champs où Macbeth camouflerai presque  le premier plan, son corps n’est plus qu’une ombre massive surmontée de cette  couronne en pointes,  instrument tranchant du pouvoir.  Le roi tourmenté possède l’allure d’un pachyderme maléfique tentant de faire face à ses doutes mais qui ne parvient pas à se détacher de la voie du crime.

Son port altier vient se heurter à la lourdeur de ses remords.

C’est une majesté à la fois fière et titubante dont le règne s’achève dans toute sa forme épique avec la bataille finale plutôt  réussie. La caméra jongle étroitement avec les émotions des personnages, multipliant de longs gros-plans sur leurs visages avant de brutalement les isoler dans des plans larges en plongés. L’espace scénographique est parfaitement traduit dans cette adaptation cinématographique.

Lourde et figée, cette première adaptation cinématographique de cette fameuse tragédie a tout d’un bloc de granit, précis , net et austère  que l’imposant Orson Welles sculpte et affine avec tout son sens de la tragédie.


— Dr. Blaze

 

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