Shake the Cam – Romeo + Juliet de Baz Luhrmann (1996)

On peut naïvement penser qu’il est plus facile d’adapter au cinéma une pièce de théâtre qu’un roman, car les dialogues et le jeu sont déjà entièrement écrits et qu’il suffit de les refaire devant une caméra. Cependant, les conventions théâtrales sont très différentes des conventions cinématographiques, et ce qui fonctionne pour un médium n’est pas forcément évident pour l’autre. Dans les nombreuses adaptations des œuvres du dramaturge anglais, de nombreux réalisateurs sont tombés dans le panneau (comme le soulevait Dr. Blaze dans son article précédent). D’autres ont simplement choisi de réécrire l’histoire en n’en gardant que les grandes lignes.

Pourtant certains réalisateurs ont cherché à contourner le problème. Sans en changer l’histoire, les personnages et le texte, ils se sont appropriés la pièce pour la présenter sous un jour nouveau, en l’adaptant à la pellicule sans pour autant la dénaturer. Et c’est notamment ce qu’à fait l’australien Baz Luhrmann dans son Romeo + Juliet de 1996, tout en respectant le texte original et l’histoire (presque) parfaitement, avec les quelques coupures obligatoires. Car rappelons quand même qu’une tragédie en 5 actes de Shakespeare peut durer plus de 3h dans une représentation en version intégrale. Et tout le monde n’a pas la patience de Kenneth Branagh qui, la même année, réalise un Hamlet sans coupure de texte, d’une durée de 4h (Qu’est-ce que vous croyez ? Le petit gars n’a pas reçu le titre de chevalier juste pour son rôle de Gilderoy Lockhart dans Harry Potter et la Chambre des Secrets, il a fait des choses badass à côté).

Mais revenons à nos amants maudits. Luhrmann propose une version moderne de Roméo et Juliette se déroulant à Venice Beach, sur fond de mafia et de chemises colorées.                                                                    


Les deux grandes familles sont à la tête de grandes entreprises de… on sait pas trop quoi, de toute façon c’est probablement juste une façade pour couvrir le blanchiment d’argent, donc ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Leurs querelles incessantes à l’épée sont remplacées par des combats avec des armes à feu couvertes d’icônes religieuses qui poussent à bout le Prince, devenu ici chef de la police (il faut le comprendre en même temps, dans les 5 premières minutes ils menacent quand même un enfant et font sauter une station essence). Ça a l’air d’être une ville sûre et sympa.


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6ouy5w2wju86a0og4ffdq6kmc.640x261x1Afin de ne pas se mélanger au milieu de tous ces fights, de nombreuses adaptations de l’œuvre jouent sur les costumes pour distinguer les deux familles,


comme dans la comédie musicale française de 2001 où les Capulet étaient vêtus de rouge et les Montaigu de bleu. Ici, face au gang chemise-à-motifs-hyper-colorée et coupes de cheveux douteuses, on trouve le Prince des chats, Tybalt et ses petits copains dans des tenues de mafieux latinos. 

On découvre un Roméo limite dépressif, joué par un Leonardo DiCaprio jeune et fringuant (on est avant Titanic, alors je vous laisse imaginer), qui se prend pour le nouveau Baudelaire du coin, parce que la charmante Rosaline ne tombe pas à la renverse devant lui. Pour lui remonter le moral, ses copains les chemises hawaïennes le traînent au bal des Capulet avec en tête du convoi un Mercutio (Harold Perrineau) travesti et extraverti. Ce dernier a aussi le droit à sa distinction : son oncle, le Prince, et lui, sont les deux seuls acteurs noirs du film afin de bien rappeler aux spectateurs qu’ils ne font partis d’aucune famille. Mais restons un peu sur ce magnifique personnage. Trop souvent délaissé par les réalisateurs il est ici représenté à sa juste valeur, dans toute son excentricité et sa force, sa bonhomie et sa rage.


Pour représenter le bal, ici costumé, Baz Luhrmann nous présente sa scène typique de fête sous drogue. En effet on la retrouve dans presque tous ses films, c’est simplement le stupéfiant qui change selon l’époque et le contexte. Dans Moulin Rouge (2001) c’est sous absinthe que Christian découvre la nuit parisienne, alors que dans le New York de The Great Gatsby (2013), c’est l’alcool qui émeut le narrateur, Nick. Ici, c’est de l’ecstasy que prend le jeune Roméo et c’est la folie ! Il y a tout qui tourne, les gens dans leurs costumes bariolés ont l’air trop chelous et Mercutio se lance même dans un drag show ! (Pas malin si vous voulez mon avis pour des gens qui n’ont pas le droit d’être là et sont supposés ne pas se faire remarquer)


La suite de l’histoire, tout le monde la connaît. Au bal Roméo rencontre Juliette, la fille unique de la famille Capulet, ils tombent amoureux at first sight et veulent faire des bisous pour toujours malgré que leurs familles se détestent.

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Et parce que cela ne suffisait pas à entraver leur amour, vu que c’est une tragédie de Shakespeare et qu’il faut la masse sévère de galères, éclate le fameux duel entre Tybalt et Mercutio, sur fond de scène de théâtre abandonnée sur la plage, jouant ainsi sur le décor original du combat. Tybalt lui se fait abattre par l’amant transi après une course poursuite folle, au pied d’une immense statue de Jésus, Rio de Janeiro-style.

Afin de réunir les deux amants malgré l’exil de Roméo, le père Laurent, prêtre mafieux (oui bon, ils sont tous mafieux c’est pas ma faute) qui se balade la chemise ouverte et laisse traîner des enfants de chœur au petit matin dans sa serre (ouais, c’est pas net, je vous l’accorde), leur concocte un plan franchement parfait : grâce à un médoc plutôt magique Juliette fera semblant d’être morte et Roméo viendra la sauver juste avant son réveil. Sauf que voilà, ici le message est transmis à Roméo… par la poste. Et c’était pas une bonne idée, parce que le jeune Montaigu rate le facteur et ne voit pas l’avis de passage. Mais en même temps les gars c’était pas un bon plan, même avec un pigeon voyageur ça avait plus de chance de réussir.

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Roméo revient vite à Verona Beach, prévenu par Balthasar de la mort de Juliette (parce que lui personne n’a songé à le mettre dans la confidence) et la retrouve dans son mausolée kitsch au possible, rempli de fleurs et de cierges grands comme des baguettes. Et alors qu’elle découvre son amant sans vie, la jeune Claire Danes, Juliette physiquement très convaincante grâce à son visage candide et son jeune âge (elle a 17 ans à l’époque, ce qui est toujours plus vieux que le personnage qui a normalement 14 ans), nous offre un joli fou rire au milieu de nos larmes avec sa scène de pleurs un peu surjouée avant son suicide.

Fin. Tombé de rideau. Et dire que dans l’imaginaire collectif c’est la plus belle histoire d’amour de la littérature. Mouais. De toute façon ce n’est pas le sujet de cet article.

Ce qui fait la force et l’originalité de ce film n’est pas uniquement le décalage entre le texte du XVIème siècle et le décor ultra kitsch de fin de XXème, bien que ce détail suffise à en faire une très bonne adaptation.

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Cependant, il ne s’agit que de mon avis très subjectif, car il n’est rien que j’apprécie plus qu’une adaptation qui cite l’oeuvre originale. Et c’est là une particularité de la réalisation Baz Luhrmann qu’on peut également retrouver dans son Gatsby le magnifique. Mais malgré ce rapport étroit avec le texte et une volonté de rester théâtral, le film ne tombe pas dans les pièges que bien d’autres n’ont pas su déjouer, comme la question des monologues. Si ce procédé purement théâtral fait son petit effet sur les planches, devant la caméra il devient facilement ridicule. La solution de la voix-off est souvent utilisée mais peut rapidement devenir répétitive. Luhrmann trouve plusieurs moyens originaux, comme l’utilisation d’un speaker de télévision qui déclame le prologue, ou la transformation du texte en prière. On peut également féliciter le jeu de certains acteurs, comme Miriam Margoloyes, la nourrice latino de Juliette, qui incarne totalement le personnage purement comique ainsi que l’incroyable Mercutio (on l’aura compris, j’aime beaucoup ce personnage et le jeu de l’acteur).

J’ai souvent entendu que ce film est à destination d’un public exclusivement féminin aux hormones en folie. Mais c’est là un reproche facile à faire à Roméo et Juliette lorsqu’on en fait une lecture trop simple au premier degré et que l’on n’y voit qu’une histoire d’amour. Mais il s’agit d’une histoire bien plus complexe, et Baz Lurhmann en montre quelques aspects, bien qu’il ait fait le choix d’en omettre certains. En effet, le second thème majeur de l’œuvre, la politique, est totalement délaissé par le réalisateur, qui, il est vrai, s’est principalement concentré sur la romance car il s’agit d’un de ses sujets favoris (il suffit de regarder sa filmographie pour s’en rendre compte). Mais il donne également une place importante à la religion et son iconographie omniprésente (sur les vêtements de Tybalt, les pistolets, la chambre de Juliette…). On note également une importance de la langue et de la poésie. Bien qu’il n’ait en rien remanié le texte de Shakespeare, c’est tout de même lui qui a fait la découpe pour n’en retenir que les passages les plus beaux et les plus poétiques.

Alors peut-être qu’il s’agit d’un drame romantique un peu niais par moment, un peu larmoyant aussi, mais le travail d’adaptation y est remarquable afin de proposer une nouvelle vision de l’œuvre et de ne pas se contenter de juste faire du théâtre au cinéma.


— Pasto

 

Toutes les images sont extraites du film Romeo + Juliet (1996). Tous droits réservés aux ayants droit.

 

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