Shakespeare sous le soleil levant : Le château de l’araignée d’Akira Kurosawa

 33170_kurosawaDépassons un peu les frontières anglophones pour faire connaissance avec une adaptation d’Hamlet relativement exotique revue par le grand maître du cinéma japonais Akira Kurosawa.

 Kurosawa-sama fut l’un des plus prolifiques réalisateurs japonais, l’un des plus talentueux et surtout l’un des premiers à avoir influencé le cinéma occidental. Certaines personnalités comme Martin Scorsese, Georges Lucas, Sergio Leone n’ont jamais caché leur admiration pour ce monstre sacré du cinéma nippon. C’est ainsi que quelques « remakes » de certaines œuvres de Kurosawa ont vu le jour, dont le plus connu demeure Les sept Mercenaires, retranscription façon western des Sept samouraïs .

 Dans sa carrière, Kurosawa a réalisé trois adaptations de l’œuvre du dramaturge : Le château de l’araignée inspiré de Macbeth, sorti en 1957, Les salauds dorment en paix (vive la traduction française !) en 1960, qui plonge Hamlet dans le monde impitoyable des affaires dans le Japon des années 50, et enfin Ran, inspiré du Roi Lear, grosse production sortie en 1980. Ce dernier film a par ailleurs  bénéficié du soutien de Spielberg et de Coppola à une époque où Kurosawa était boudé par le public japonais mais toujours adulé par les cinéastes américains et européens. Pour ce Shake the cam spécial Japon, nous franchirons les lourdes portes fortifiées du Château de l’Araignée pour voir comment brille l’œuvre Shakespearienne sous la lumière du soleil levant.

 Tout d’abord, il serait plus correct de préciser que le film n’est pas une adaptation mais carrément une relecture à la fois personnelle et nationale de la pièce originale.a

En premier lieu, c’est une translation. Kurosawa téléporte l’intrigue dans un Japon féodal morcelé par ses différents fiefs. On ne compte plus les adaptations qui ont choisi de situer les intrigues shakespeariennes dans différentes époques. Rappelons le « clippesque » Roméo + Juliette,  le Hamlet d’Almeyreda qui se déroule à New-York au début du XXIème siècle et qui semble rejoindre, au vu du synopsis, la version de Kurosawa, ou encore le Roméo et Juliette façon Bollywood Ram Leela. Pour ce dernier cas, n’hésitez pas à revoir la chronique vidéo Popcorn for two concoctée par notre rétro-héroïne nationale Jiji !

Avec ce transfert dans le Japon féodal, le Hamlet  de Kurosawa possède déjà tout le souffle épique d’un film historique japonais, genre auquel le réalisateur est très attaché. Mais cette appropriation va bien au-delà de l’époque choisie. Avec pour titre Le château de l’araignée, Kurosawa décide d’affirmer sa propre version de la pièce de Shakespeare. Le nom du dramaturge n’est d’ailleurs pas cité dans le générique d’ouverture. Ici, l’intrigue de Macbeth apporte juste une petite dose d’inspiration scénaristique.  Le fait que les répliques soient différentes de la pièce et que certains personnages soient absents (comme Macduff et sa famille) prouve aussi le démarquage voulu par Kurosawa vis-à-vis de l’œuvre originale.

Pour résumer cette appropriation, citons simplement le maître :

«  Nous avons eu, nous aussi, au Japon un personnage tel que Macbeth. La transposition du drame dans un cadre japonais m’est venue spontanément. J’ai oublié Shakespeare, et j’ai tourné le film comme s’il s’agissait d’une histoire de mon pays »

À travers cette vision personnelle, Le château de l’araignée mêle Histoire épique, humanisme et spiritualité. Par exemple, l’ouverture et l’épilogue du film affichent un point de vue omniscient à travers un constat sur les faiblesses de l’humanité. Le film s’ouvre sur l’unique ruine de ce qui fut autrefois Le château de l’Araignée. Un lent chant choral vient amplifier l’atmosphère endeuillée de cette ruine dressée comme un autel de prière, telle un mémorial :

Le château de l'araignée se dévoile

Voyez ces ruines désolées, traces du château de l’obsession

Ne semblent-elles pas habitées par

Ces morts qui l’ont anéanties ?

Ils ont emprunté la voie du démon, la voie de la passion

Démoniaque

Jadis, maintenant…rien ne change.

Chez Kurosawa, le parcours individuel d’un être fou s’envole vers un message universel : une humanité rongée par ses démons et qui laisse sur sa route les vestiges de l’obsession, le « rêve d’un obsédé ». Évitons les interprétations un peu clichées qui caractérisent souvent le cinéma japonais de l’après-guerre, mais toujours est-il que Kurosawa, sans parler forcément de la pièce de Shakespeare, dote son film d’une certaine ampleur humaniste.

L’intrigue baigne dans un climat de guerre et c’est moins le parcours d’un antihéros tourmenté qui est mis en valeur ici que le climat d’une nation morcelée dans ses trahisons et dans ses luttes. La reconstruction historique donne une vision amplifiée de la tragédie. Les généraux Washizu et Miki (alias Macbeth et Banquo) apparaissent d’abord comme deux soldats perdus dans la brume avant de rejoindre le fameux château de l’araignée où règne le seigneur Kuniharu Tsuzuki, le futur roi assassiné. Kurosawa souligne en permanence la force militaire, que ce soit à travers les plans panoramiques de l’armée ou les scènes dans la salle du trône avec la présence des conseillers. En plus du régicide, la mort des soldats est également représentée dans le film, comme en témoigne cette séquence durant laquelle Washizu cherche l’Esprit malin en quête de réponses, et passe à côté d’un charnier rempli de squelettes casqués. La tragédie de la guerre vient se superposer à celle de Washizu-Macbeth dans une ampleur tantôt réaliste, tantôt onirique.

 

Washizu reçoit le trônePour autant, l’intrigue originale n’est pas transparente. Toshiro Mifune, acteur fétiche de Kurosawa (pas moins de seize films ensemble) apporte toute sa prestance à l’incarnation du maudit seigneur. Et de la prestance, il en faut pour tenir ce rôle, et Mifune, dont le jeu peut se montrer aussi bien agressif que savamment contrôlé, a tout d’une bête fauve lâchée dans le piège de la prophétie. Kurosawa développe ici un personnage plus victime de son sort que véritablement tyrannique. En effet, Washizu est surtout un être piégé par les circonstances. Jusqu’au moment fatidique du meurtre, il lutte  contre le destin qui lui est imposé. Par le procédé du hors-champs, le meurtre n’est même pas montré. Bien sûr, quelques scènes de violence soulignent la perte de contrôle de ce personnage, mais au final les rouages de la fatalité finissent par se retourner contre lui. Le Macbeth de Kurosawa est un personnage pathétique, plus encore que dans les autres adaptations dont nous avons parlé jusqu’à maintenant.

Mais tout le mérite de l’interprétation revient à Isuzu Yamada, actrice de renom, qui compose ici une figure de Lady Macbeth juste terrifiante. Elle fait penser à ces figures d’épouses fantomatiques, à ces spectres féminins dotés d’un charme angoissant. L’actrice joue énormément sur le mouvement. Figure d’immobilité, elle paralyse son époux avec ses paroles venimeuses et lorsqu’elle se déplace, ce n’est que pour devenir l’instrument de la mort. C’est une ombre vêtue de blanc qui n’émet aucun bruit à part le léger glissement de ses pas sur le sol. Le son vient accentuer sa présence spectrale.  Elle incarne tout simplement l’un des meilleurs personnages féminins représentés dans le cinéma shakespearien. Son interprétation reflète d’ailleurs l’influence du théâtre Nô qui hante le film. Cela n’est pas anodin. Kurosawa a laissé filtrer un esthétisme parfois théâtral dans son long métrage.

Asaji et sa folie

« Le château de l’araignée est le film où j’ai le plus emprunté au Nô : décors, maquillage, costumes, action, mise en scène…En général, selon la conception du théâtre européen, un acteur, analysant en détail la psychologie du personnage qu’il incarne, essaie de fondre tous les éléments de son analyse en un jeu unique, alors que dans le Nô, l’acteur s’exprime par l’omote, le masque, la stylisation extérieure du jeu. »

Nous avons ici une translation culturelle jusque dans l’utilisation du théâtre Nô, mais il faut préciser que Kurosawa ne réalise pas non plus un film uniquement théâtral. L’importante figuration et la reconstitution historique rappellent quelques similarités avec d’autres œuvres du cinéaste japonais comme Les sept samouraïs. Les scènes panoramiques d’une armée en train de se déployer, la teneur dramatique, la prestance de ses acteurs… tout cela donne un souffle résolument épique à cette œuvre. Seules les scènes intimistes, comme la relation entre Washizu et Asaji (Lady Macbeth), les scènes avec le conseil (qui remplacent notamment le banquet) ou encore les courtes scènes fantastiques avec l’esprit malin apportent ce visuel propre à la culture dramatique japonaise.

Deux commandants perdus dans le brouillardToutefois, malgré sa vision personnelle et cette théâtralité japonaise, le réalisateur n’oublie pas certains traits propres à la pièce de Shakespeare. En effet, il exploite un visuel un peu semblable à la précédente adaptation d’Orson Welles. Kurosawa instaure aussi un climat brumeux qui tend à devenir un véritable paysage de la confusion. Cette même perte de repères, on la retrouve à travers ce jeu de l’espace ouvert dans l’adaptation d’Orson Welles. Cependant, Kurosowa explicite davantage ce sentiment de perdition avec l’image de la forêt entourant le domaine de l’Araignée, qui prend ici une portée fantastique : c’est le repaire de l’esprit démoniaque. Le cinéaste met d’autant plus en valeur l’importance du lieu en le laissant se matérialiser dans la brume, comme en témoigne la scène de la discussion des deux commandants Washizu et Miki où l’on peut voir en arrière-plan la forme du château de l’Araignée se dessiner progressivement dans le brouillard. Bien avant que Washizu succombe à l’acte meurtrier, le fruit de son obsession semble déjà se matérialiser.  

Pour les diverses interprétations qu’on pourrait lui accorder, ce film va donc bien au-delà d’une simple traduction de la tragédie dans la culture artistique japonaise inspiré par le Nô, Kurosawa met en scène ses personnages présentés avant tout comme des victimes errantes, bien loins de pouvoir maîtriser leurs passions, leurs obsessions. Cette adaptation aux allures de translation devient un reflet de la condition humaine, incapable de se détacher de ses pulsions.

À la fois proche et lointaine de l’univers shakespearien, Le château de l’araignée est une œuvre angoissante. Malgré son cadre historique, le film de Kurosawa retrace l’ampleur d’un message universel et intemporel. Quel meilleur hommage rendu à Shakespeare que de s’approprier son œuvre et de la tirer toujours plus vers les hauteurs plutôt que de la rabaisser mécaniquement dans un copier-coller sans profondeur ? Avec Le château de l’Araignée, le génial réalisateur japonais prouve que la tragédie n’a pas besoin de frontières et peut se dévoiler sous un angle plus global.

Le_Chateau_de_l_araignee

— Dr. Blaze


  1. Akira Kurosawa, Paris, Flammarion, 1990
  2. Akira Kurosawa, réal. Le château de l’Araignée, DVD, Wild side, 2012  in séquence introductive
  3. Cahiers du cinéma, n°182, septembre 1966 , cité aussi  dans Shakespeare au cinéma, Armand Colin, 2005

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