Shakespeare à cette adresse

Le vieil homme appose sa dernière signature d’une main tremblante que l’âge excuse tout autant que la vie qu’il a menée. Il signe ainsi sa dernière lettre, une autre forme de testament qui ne sera connu que d’une seule et unique personne : Susanna, sa fille. Son testament officiel, quant à lui, se trouve très certainement déjà entre des mains responsables et compétentes, le vieil homme ne craint plus pour sa succession. Seule lui importe cette vérité due.

Il se tenait seul dans la pièce au mobilier richement orné de la dernière maison qu’il avait acheté, ainsi personne ne l’avait vu écrire cette lettre de trois pages, personne ne pouvait en connaître l’exacte teneur, si ce n’est Susanna. Seuls ses yeux furent témoins des mots de son père, et c’est sur ces mots qu’elle réécrivit son histoire, avec un parler bien plus simple que celui du grand dramaturge qu’il fut. Pour qu’il y ait, toujours, ce soupçon qui plane sur l’homme, sur les œuvres, sur la vérité.

Ce n’est donc qu’à travers ses mots de femme que la vie passée de son père se profile, suivant les ordres de garder sous silence des vérités qui ne pouvaient être divulguées qu’à elle seule. « Toute vérité n’est pas bonne à dire », pensa-t-elle probablement en entamant la recopie telle qu’on le lui demandait.

« Ma très chère Susanna, mon enfant,

Si ces feuilles sont entre tes mains et si tes yeux parcourent la moindre ligne écrite, c’est qu’alors je ne suis plus. Outre le testament dont tu connaîtras bientôt la teneur, si ce n’est déjà le cas, il m’était nécessaire de te laisser autre chose, de ces choses qui n’ont rien à faire sur un testament digne de ce nom, pour diverses raisons. L’une d’entre elles, la plus forte je pense, est que je ne souhaite pas que ta mère apprenne l’existence de cette lettre.

Loin d’être une sotte, mon enfant, tu as très certainement remarqué en mûrissant que ta mère n’avait plus sa place dans mon cœur. Et je ne te mentirai pas, je laisse de côté mes vers pour t’exprimer toute la réalité : il est vrai que l’amour s’est bien vite tari, si tant est que mon cœur l’ait réellement aimée. Notre mariage ne fut prononcé que pour lui éviter le déshonneur. J’étais jeune alors, la naïveté est chose courante à cet âge, j’avais le désir fou d’être un semblant de héros, et de ne pas laisser cette fille qu’était ta mère. Quelques temps après ta naissance et celle des jumeaux, je suis retourné à la basse réalité : jamais elle ne m’a vu comme le héros que j’espérai être à ses yeux, et je n’étais pas fait pour être un mari vivant au coin d’un âtre dans Stratford-upon-Avon. Mais, quoi qu’elle puisse en dire, et certes pour cela je l’ai en horreur, les jumeaux resteront toujours mes enfants. Quand bien même elle jurerait que je n’en suis pas le père.

Mais il faut comprendre qu’après cet événement on ne peut plus blessant, quand bien même j’ai essayé, je n’ai pu m’y résoudre et suis parti pour Londres, avec l’espoir dans le cœur de vivre de mon art. Je fus certes critiqué, vivement, mais la troupe avec laquelle j’ai joué eut une renommée à laquelle je ne m’attendais pas. Quoi qu’il en soit, cela me permis de gagner ma vie, et de vous faire vivre à travers ce succès.

Bien évidemment, les débuts furent difficile et je me suis retrouvé confronté à certaines bassesses afin que mes premières œuvres puissent avoir quelques spectateurs. Cela, je l’avoue sans craintes aucunes. De même que j’avoue avoir puisé l’inspiration dans des œuvres qui ne m’appartenaient pas, et loin de la tradition. Que, bien qu’ayant toujours été marié à ta mère, j’ai trouvé dans ma vie d’autres corps pour réchauffer mes draps. Elle ne fut pas non plus la seule à habiter mon cœur. Dieu que la reine était belle ! J’ai toujours rêvé recevoir une lettre de sa main, me disant à quel point elle appréciait mes vers. Je l’ai toujours aimée à distance, car elle a été femme avant d’être reine, et j’ai toujours espéré sa reconnaissance. Toute ma vie, j’ai souffert de bien des choses que l’on ne peut avoir.

Souviens-toi de ce que je te dis ici. Longtemps, ils critiqueront mes vers, mais je reste persuadé en mon âme qu’avec les années, ils deviendront aussi célèbres que notre reine elle-même. Ils chercheront toujours le moindre fragment d’idée pour révoquer mes œuvres, mon nom. Qu’ils doutent de mon nom s’ils le souhaitent, car ils auront raison, mais qu’ils ne doutent jamais de mes œuvres, car elles parlent plus encore que moi-même.

J’ai conscience que cela doit te paraître le pire mensonge qu’il soit, et je te supplie de me pardonner, Susanna. Mais si mon nom devait avoir une renommé, je tiens à ce qu’ils se souviennent de moi sous celui de William Shakespeare, et qu’ils n’apprennent jamais mon nom véritable. Peu sont encore de ce monde pour le connaître, et malgré tout l’amour que je te porte, je ne te le donnerai pas. Toute vérité n’est pas bonne à dire, et encore moins à entendre, mieux vaut que tu ne le saches jamais. Tout ce que je peux t’avouer, mon enfant, c’est que j’ai emprunté l’identité d’un enfant mort en bas-âge, volant son acte de décès à la paroisse pour qu’on n’en décèle jamais la supercherie. Et qu’enfin, mon action ne fut pas empreinte de spontanéité, mais bien de réflexion : il me fallait faire oublier mon nom pour garder ma vie tout autant que ma liberté.

Je sais bien qu’une demie-vérité est pire encore qu’un mensonge, mais pour une fois dans mon existence, ce n’est plus tout à fait à moi-même que je pense, mon enfant, mais également à toi. C’est là la plus lourde vérité qu’il me fallait t’avouer, quand bien même je ne puis le faire qu’en partie seulement. Tu as là la preuve de tout mon respect, mon affection et mon amour. Recopie cela, ma Susanna, pour que ce soit dit avec tes mots. Ne retranscrit que ce que tu penses être nécessaire, et garde pour toi ce qui t’appartient uniquement. Pour qu’un jour, quelqu’un tombe sur cette lettre et comprenne qu’il est parfois inutile de rechercher à tout prix une identité.

Souviens-toi de moi comme tu le souhaites, mon enfant. Juge-moi coupable si tu penses que je le mérite, accorde-moi ton pardon si tu m’aimes toujours comme un père. Mais, par-dessus tout, souviens-toi de moi, car là où je vais, je ne t’oublierai pas.

               À jamais dans mon cœur, ma fille.

                                                                          William Shakespeare. »

Un expert digne de ce nom aurait rapidement décelé la fausse signature, reproduite par Susanna. Une fois son père mort et enterré, cette dernière avait appliqué ses dernières volontés, brûlé la lettre originale, et placé la recopie, après plusieurs années, dans l’une des œuvres enfin éditées de son père. Cela, dans l’attente de pouvoir léguer à son tour cette lettre à ses propres enfants, pour que la vérité ne soit jamais totalement perdue.

Elle n’eut jamais d’enfants. La lettre resta dans le livre.

— Nev’

 

 

L’illustration utilisée dans cet article est la propriété de Caecily (http://caecilys.tumblr.com/), que nous remercions.

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