Quand Sherlock rencontre Sherlock…

À l’heure où certains se sont déjà rués sur le nouvel opus des X-Men et où d’autres suivent méticuleusement la reprise de la série Game of Thrones (à moins que vous ne viviez dans une grotte ? Ou que vous n’aimiez pas ça, me souffle-t-on), on en oublierait presque une autre série, attendue depuis bien plus longtemps. Les fans le savent, le tournage devrait reprendre « au printemps ». Autant dire que c’est bien vague, on est d’accord. Mais je veux bien sûr parler de la série anglaise Sherlock, initialement diffusée sur la BBC.

Je ne vais pas crier ici mon fangirlisme pour cette série, que j’affectionne particulièrement pour bien des raisons, notamment pour certains personnages par exemple. Car, à moins de vivre dans cette fameuse grotte déjà citée (et encore, si vous y avez installé l’électricité et la télévision, votre excuse tombe à l’eau), on sait tous d’où vient l’inspiration majeure : j’ai nommé le grand Sherlock Holmes de notre cher Sir Conan Doyle.

sherlock1

Toute cette introduction pour dire qu’il fallait bien que je parle de cette série. Mais chez les Renards, c’est la littérature qu’on aime ! Et la bouffe, on ne le dira jamais assez. Bref. Alors, revenir sur quelques petites différences entre les nouvelles et la série qui m’ont interloquées, et vous faire partager ça, c’est un peu toute l’idée de l’article ! Si vous avez lu l’œuvre de Conan Doyle, il y a de grandes chances pour que je ne vous apprenne pas grand chose – quoique, sait-on jamais. En revanche, si vous n’avez fait que regarder la série, ça risque d’être différent.

Évidemment, vu le nombre de nouvelles (plus de cinquante), et les épisodes qui font plusieurs heures une fois mis bout à bout… On va se calmer tout de suite, et se pencher uniquement sur le premier épisode (excuse pour le regarder de nouveau) : Une étude en rose. Il ouvre la série, c’est en quelque sorte l’introduction de toutes les aventures de Sherlock Holmes et du Dr Watson ainsi que de leur complicité. Le roman dont est inspiré cet épisode est très proche du titre, évidemment : Une étude en rouge, premier roman où apparaît le personnage de Sherlock. Jusque là, on est bon.

Mais revenons tout d’abord sur cette fameuse rencontre entre les deux hommes. Je crois qu’on peut dire qu’elle est conforme au roman, ou du moins que l’adaptation est « bien faite » : ils se rencontrent tout d’abord grâce à une vague connaissance commune. Rencontre qui permet à Sherlock de balancer ses talents à la figure de Watson en devinant certains aspects de sa vie : si dans le roman, le détective se base sur une montre à gousset pour épater son futur colloc’ (fait que l’on ne voit d’ailleurs pas dans ce roman-ci mais dans le suivant, Le Signe des Quatre), il utilise dans la série un téléphone portable : transposition dans une époque différente oblige puisque l’action se déroule de nos jours, certains points se sont donc vus logiquement modifiés. Malgré ça, je trouve que Watson semble bien plus réticent de prime abord dans la série face à ce personnage étrange qu’est Sherlock, ce dernier semble presque l’horripiler, l’énerver, que ce soit par son caractère, ou par la curiosité qu’il fait naître chez Watson à travers ses enquêtes. Que ce soit dans les romans ou dans les nouvelles, Watson apparaît comme bien plus docile, dirons-nous, bien plus fasciné par les facultés du détective consultant, ce qui le fait sonner un peu plus creux à mon sens, bien qu’il y ait des exceptions par moment.

sherlock2

Mais évidemment, s’il n’y avait que des ressemblances, ce serait bien peu intéressant d’en parler. Alors revenons sur les deux titres, inévitablement semblables. Pourquoi avoir simplement changé la couleur ? Là encore, pour un souci d’adaptation, mais cette fois, pour faire coïncider le titre avec l’épisode lui-même : dans l’épisode, la toute première victime que le duo va voir est toute de rose vêtue, inutile d’aller chercher plus loin. Et c’est à partir de ce moment là que ça commence à partir un peu en vrille.

Là on va s’attaquer au fond, pur et dur. Car le plus gros souci est que le roman, à partir de ce point, est bien plus librement adapté. Je vous conseille fortement, si vous n’avez pas vu la série (honte à vous) mais que vous comptez le faire (là je vous pardonne), de ne pas lire ce qui suit, ce serait un coup à vous spoiler l’épisode. Vous serez prévenus, je ne peux plus rien pour vous !

Je disais donc, la liberté d’adaptation. Pourquoi ? Tout d’abord parce que, on vient de le dire, la victime est une femme. Ce qui n’est pas du tout le cas dans le roman, Sherlock n’a affaire à aucune victime féminine. Qui plus est, nos deux comparses ne devraient avoir que deux meurtres à élucider. Dans la série, les premières minutes qui suivent le générique s’ouvrent sur différentes victimes, puis sur une sorte de conférence de presse animée par notre cher Inspecteur Lestrade. Ce dernier explique alors qu’il ne s’agit là que d’une vague de suicides sans corrélation – ce que notre cher Sherlock s’amusera à contredire auprès des journalistes de la conférence sans même être présent, lui qui dans les romans ne se mêle aux enquêtes policières que lorsqu’on vient le solliciter. Bref. Il n’est jamais question de suicide dans le roman, l’idée n’est même pas envisagée. Et pourtant, elle nous tombe comme ça dans la série, sur le bout du nez, sans que l’on comprenne trop le lien.

Soit. Après tout, la série est inspirée de l’œuvre, elle n’en est pas l’adaptation formelle. Sinon, il n’y aurait techniquement rien à en dire. Alors qu’il y en a, des choses à en dire !

sherlock3

Revenons sur l’histoire. Dans la série, ils ont donc un cadavre d’une femme, sans aucune tache de sang ni violence ni rien du tout, et comme seul indice un mot sur le parquet gravé à l’aide de ses ongles : rache. Rapidement, le texte – ajouté assez fréquemment à l’image pour mettre à l’écran la réflexion de Sherlock – associe ce terme avec le mot allemand « rache », qu’on traduit par vengeance. Réflexion vite chassée de son esprit pour conclure que la victime a plutôt souhaité graver le prénom Rachel, sans être parvenue à le terminer. Comment en est-il aussi sûr ? Bonne question, et pour la réponse, là j’avoue que je sèche sur la logique sherlockienne.

On a là un très gros clin d’œil à l’œuvre littéraire… mais à l’envers. Si dans la série, le terme renvoie bien à une certaine Rachel, au final bien peu importante pour l’avancée de l’enquête, dans le roman on a la réflexion inverse : Sherlock pense d’abord au prénom Rachel avant de préférer le terme allemand, à raison. Qui plus est, le mot n’est à la base pas écrit par la victime, mais par l’assassin avec son propre sang. Bref, d’un côté comme de l’autre, cet indice n’a pas grande importance pour retrouver le meurtrier.

sherlock4

Dans l’épisode, il est également question de la prétendue valise de la victime, qui ne se trouve pas sur les lieux du crime, mais que Sherlock va tout de même retrouver, dans une décharge. Oui, Sherlock fait les poubelles, aussi. Et, fait auquel il s’attendait : le téléphone portable de la victime ne se trouve pas non plus dans la valise. Ce qui va grandement aider à retrouver l’assassin. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce dernier s’est retrouvé avec le téléphone de la morte sur lui. Du coup, technologie oblige, la géolocalisation permet de retrouver note chauffeur de taxi. En revanche, cette valise rose n’existe pas dans le roman, et l’on retrouve toutes les affaires personnelles de la victime, ainsi que son nom : Enoch Drebber. Affaires qui permettent également de connaître l’identité de l’homme qui voyageait avec lui, son secrétaire, Stangerson, qui va mourir également, mais pas sans tache, comparé à son ami.

C’est grâce à ce second assassinat que Sherlock va découvrir l’arme du crime : le poison, à travers des petites gélules retrouvées sur la scène du crime. Après essai, il se rend compte que l’une est empoisonnée, et la seconde inoffensive. Mode opératoire qu’il ne découvre dans l’épisode qu’une fois en face de l’assassin. Mais au moins, nous avons le même procédé dans les deux cas. Et le même profil de l’assassin. Si dans le roman, il s’agit d’un cocher ayant suivi à la trace les deux hommes pendant des années avec pour seul objectif de les tuer, adaptation temporelle oblige, le meurtrier est chauffeur de taxi dans la série. Et là encore, ça s’arrête là. Le mobile est bien différent entre nos deux assassins, et c’est tout aussi flagrant que troublant.

sherlock5

Dans le roman, notre assassin, Jefferson Hope, tue par vengeance les deux hommes qui, par le passé, ont indirectement tué la fille qu’il aimait en assassinant le père adoptif de cette dernière, et en l’obligeant à se marier à Drebber, après quoi elle succombera de tristesse un mois plus tard. Rien à voir avec notre chauffeur de taxi de la série, motivé par… L’argent ? La famille ? Difficile à dire exactement. Mais quoi qu’il en soit, chaque mort qu’il occasionne est payée par son sponsor, argent qui reviendra à ses enfants, lui-même étant condamné par un anévrisme, comme dans le roman. Et qui est ce sponsor ? Bien évidemment, le si célèbre Moriarty, le grand ennemi de Sherlock. Ennemi qui, pourtant, n’apparaît pas le moins du monde dans Une étude en rouge. Il n’apparaît d’ailleurs pas avant un bon petit moment, dans la nouvelle Le Dernier Problème que l’on retrouve dans le recueil de nouvelles Les Mémoires de Sherlock Holmes. Autant vous dire que les lecteurs ont largement le temps avant de le voir arriver dans les aventures du duo. Mais la nouvelle qui lui est consacrée sera bien évidemment réutilisée par la suite dans la série !

Alors, pourquoi tant de changements ? On l’a dit, la série est inspirée de l’œuvre, elle n’a pas vocation de mettre en images les moindres détails du roman, elle l’utilise simplement pour en faire une adaptation plus libre. Chose dont il faut bien avoir conscience avant de crier au scandale. À savoir aussi que, dans les romans ou dans les nouvelles, les meurtriers sont toujours différents. À l’écran, je pense que ça serait moins bien passé, surtout dans une série : avoir un grand méchant, un « meilleur ennemi »1, permet au fil conducteur d’être plus solide que s’il se reposait uniquement sur le duo de choc. Il fallait un grand méchant pour le public, et celui-ci était tout trouvé, même si ce n’est pas Arthur Conan Doyle qui l’aura le plus exploité.

Évidemment, j’aurais pu revenir sur de nombreux autres petits points. Que ce soit sur le fond de cette histoire (notamment l’aspect un peu religieux avec la communauté des Mormons ou bien le choix laissé à la victime sur la gélule à prendre, s’en remettant à la justice divine), ou bien encore sur les personnages qui gravitent incontestablement autour des aventures de Sherlock et Watson (même si on sait qu’il est le frère aîné de Sherlock, on ne voit pas Mycroft, et non, Lestrade n’est pas le seul flic de Scotland Yard), il y a encore largement de quoi dire.

Mais tout ça est déjà bien long, alors je vous laisse jouer au jeu des 7 différences tous seuls. Je serai d’ailleurs bien curieuse de connaître vos avis, les aventures de Sherlock sont nombreuses !

— Nev’


1 Propos évoqué justement dans cet épisode par Mycroft Holmes, puis rapporté par Watson.

Sherlock est une série télévisée anglaise créée par Mark Gatiss et Steven Moffat. Les images de cet article sont la propriété de la BBC (S01 E01, Une étude en rose).

2 réflexions au sujet de « Quand Sherlock rencontre Sherlock… »

  • Ah ! Sherlock Holmes …
    D’abord merci pour cet article : )

    Je suis content de lire cette comparaison, je l’avais faite un peu intérieurement en regardant la série.
    Je suis toujours plein d’appréhension quand j’aborde une adaptation de Sherlock Holmes. Parce que c’est le seul héros de roman policier qui me plaise. C’est aussi un des seuls où j’ai énormément de mal à trouver le coupable avant la résolution. Ça c’est chouette.

    L’un des gros travers des séries policières, c’est la façon dont l’attention de la caméra démasque rapidement le coupable. Peu de séries parviennent à éliminer ce problème.
    Du coup j’avais peur en abordant la série d’être privé de ce plaisir d’être dépassé par l’intrigue.
    La mission est à moitié réussie. Dans certains épisodes c’est très bien fait et dans d’autres on voit venir le retournement. Mais alors gros coup de cœur sur le placement de Moriarty et sur sa révélation.
    Je crois aussi que le réalisateur avait deux missions : réussir une adaptation de Sherlock Holmes et réussir une série moderne. Ce qui est complexe parce que le rythme de la narration aujourd’hui est beaucoup plus dense. D’ailleurs ça se ressent dans le côté nerveux des alertes sms et des informations qui pop à l’écran au dessus de l’image.

    Il y a des éléments qui horripilent toujours dans les adaptations de Holmes. Heureusement Sherlock les évite :

    – La phrase « élémentaire mon cher Watson » qu’on ne retrouve pas du tout dans l’oeuvre originale.
    – Qu’on décrive les qualités d’enquêteur de Holmes comme surnaturelles. Le personnage décrit lui même ses capacités comme étant une connaissance encyclopédique des anales judiciaires en expliquant qu’il est extrèmement rare qu’un crime soit entièrement nouveau et que de ce fait en connaissant ce qui a été perpétré, on peut résoudre ce qui le sera dans l’avenir. Énormément d’adaptations se trompent sur ce point.
    D’ailleurs il est surprenant de noter que c’est peut être la série Dr House qui rend le mieux honneur à ce constat.

    Il y a effectivement beaucoup de choses à dire de cette série. Je crois qu’on profite d’autant plus de Sherlock quand on a lu les nouvelles. Il y a plein de clin d’oeils et de contres-pieds (comme la carrure de Mycroft…). J’ai un peu de mal là tout de suite parce que ma lecture des nouvelles remonte à plusieurs années. Le visionnage des premiers épisodes aussi. Mais tu as déjà relevé pas mal d’éléments qui sont super intéressants et qui montrent une connaissance profonde de l’oeuvre par le réalisateur (ou le scénariste, je sais pas qui a fait quoi). Et il fallait bien ça pour avoir une adaptation réussie.

    Après ya aussi des trucs qui m’ont déplus. Mais c’est surtout dans les saisons suivantes. J’ai pas été persuadé par tout le tralala autours d’Irène Adler par exemple.

    (J’aurais adoré un épisode un peu parallèle basé sur « la vallée de la peur » aussi. Ça pourrait faire un bon spin off :p)

    • Merci beaucoup pour ton commentaire ! 🙂

      Je crois que, dès qu’il s’agit d’une adaptation dont on a lu les œuvres, on fait tous, consciemment ou non, une comparaison. Et bien souvent, il y a tellement d’éléments à prendre en compte.. !
      Je te rejoins sur le « soucis » que l’on peut tellement facilement retrouver dans les séries policières. C’est vrai que Sherlock passe un peu au travers, mais pas toujours, et c’est dommage, parce que certains épisodes sont vraiment bien faits à mon sens. Mais, comme on dit, la perfection n’existe pas. Du reste, ce que j’ai trouvé dommage, je l’ai un peu souligné dans l’article, c’est le fait que la série ait pris un méchant en particulier, alors que dans les nouvelles, les coupables sont toujours différents. Évidemment, Moriarty est devenu par la suite l’ennemi de Sherlock par excellence, mais ça, c’est surtout grâce aux œuvres qui ont suivi. Chez Conan Doyle, cet aspect ne se voit pas forcément, ou du moins, pas autant.

      Les éléments que tu cites m’ont aussi fait un peu peur, parce que ça aurait été vraiment contre les nouvelles de Conan Doyle, et je trouve, beaucoup trop facile. Déjà repris, d’ailleurs, dans beaucoup d’adaptations de Sherlock..

      Pour Irène Adler, pour reprendre l’exemple de ce qui t’a déplu, c’est surtout qu’elle apparaît dans la série après Moriarty (vu qu’il est énoncé directement dans le premier épisode). Alors que dans la chronologie des nouvelles, on la trouve avant, et même si la notion de « LA femme » est gardé.. C’est vrai que c’est trop.

      Pour finir (parce qu’il faut bien, même si je suis fan des pavés !), il y a d’autres épisodes que j’avais adoré, et d’autres nouvelles aussi. Mais ça aurait donné quelque chose de bien trop long. :p

      Merci encore de nous suivre, et heureuse que cet article t’ait plu !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *