Snowpiercer : Le transperceneige

Quant le cinéma relance une machine bédéiste

 

Parfois, rien de tel qu’une bonne adaptation cinématographique pour redonner du cœur à l’ouvrage original.

Snowpiercer représente la rencontre fortuite entre une B.D d’anticipation de qualité, vite retombée dans l’anonymat cependant, et la talentueuse vision d’un réalisateur sud-coréen de renom.

En 2004, alors qu’il est plongé dans l’écriture de son second long-métrage The Host, Bong Joon-Ho feuillette dans une librairie de Séoul une traduction d’une bande-dessinée française ( vive le coq au vin ! ) parue pour la première fois dans les années 80.

L’idée germe dans l’esprit de ce réalisateur atypique et il n’en faut pas plus pour que moins d’une dizaine d’années plus tard, un film doté d’une belle envergure internationale sorte sur les écrans. A partir de là, nous avons l’émouvant exemple d’une adaptation qui a su redonner vie à une œuvre littéraire à tel point que cette dernière est reconnue dès la sortie du film comme une «  B.D phare des années 80 ».1

Après la première projection-test, pour le dessinateur Jean-Marc Rochette et l’auteur Benjamin Legrand, le constat s’avère positif : le film est fidèle à l’idée originale de Jacques Lob mais le réalisateur Bong Joon-Ho a su y ancrer tout son talent personnel.

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L’adaptation est devenue appropriation et le résultat s’avère bluffant même pour les auteurs de la B.D.

Revenons rapidement sur le parcours de Bong Joon-Ho. Ses films sont clairement atypiques, pour quelle raison ? La principale vient du fait que c’est un maître dans le traitement émotionnel de son sujet. Cette phrase (assez prétentieuse je l’admets, oui j’adore le cinéma sud-coréen) signifie que Bong Joon-Ho est capable de mêler un humour acerbe presque gênant à une gravité presque cruelle, de quoi fournir un pathos des plus étonnants. Le sérieux côtoie l’ absurde sans jamais tomber dans la comédie grand-guignolesque non plus. Bong Joon-Ho fait preuve d’une finesse dans le traitement de son sujet, si bien qu’on ne sait jamais avec certitude du coté de quelle barrière émotionnelle on se trouve.

Le meilleur exemple dans sa filmographie révélateur de ce trait, qui tenterait par ailleurs à prouver que seul Bong Joon-Ho était à même de réaliser Snowpiercer, est The Host, son second long -métrage.


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C’est un étrange film de monstres où l’intrigue se situe dans la lignée des Kaijû eiga , les fameux films de monstres japonais type Godzilla où les créatures titanesques représentent le résultat ou plutôt la conséquence de la pollution à grande échelle ou de l’expérimentation scientifique abusive.

The Host, par sa portée sociale et écologique, rejoint la thématique de Snowpiercer. Au niveau de l’intrigue, le réalisateur et le scénariste Kelly Masterson (dont le travail sur le mélodrame 7h58 ce samedi-là a beaucoup plu à Mr Joon-Ho) ont explicité la raison de la fin du monde avec l’utilisation d’un gaz appelé le CW7, arme contre le réchauffement climatique qui, ironiquement, a propulsé l’humanité dans une nouvelle ère glaciaire. Le background est donc hanté par une funèbre expérimentation à tendance écologique qui a mal tourné et dont les protagonistes seront incarnés par une simple famille sud-coréenne très anti-héroïque.

Dans l’édition DVD une séquence introductive et animée vient étoffer le sujet.

Outre la thématique, c’est avant tout ce domaine de l’absurde, déjà très présent dans The Host, qui donne forme à l’horreur de Snowpiercer.


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Un seul mot résonne sur les parois du cadre et les personnages : folie.

Folie douce, folie criminelle, folie complaisante dans une vie compartimentée, folie raisonnée… le long-métrage se résume à cette instabilité psychologique qui hante le film jusqu’à dans les plus brefs plans de caméra.

Pour donner vie à cette folie permanente qui n’éclipse quand même pas le ton formellement grave de l’œuvre originale, nous avons droit à un excellent casting. Il y a une volonté de mettre en valeur la multi-ethnicité de la population du train : à partir des acteurs principaux jusqu’au dernier clampin de la figuration. La machine devient pour le coup une véritable tour de Babel horizontale. Et de ce coté-là, l’adaptation a su enrichir le background de la bande-dessinée.

Mais plus qu’une bande de survivants, c’est carrément une troupe de freaks que Bong Joon- Ho met en scène. Il a parfaitement saisi la vision de cette humanité cloisonnée encline à la folie et divisée en classes sociales par rapport au scénario de Jacques Lob. D’abord, il y a les queutards, les pauvres passagers vivant entassés les uns sur les autres dans l’arrière du wagon, les révoltés, les miséreux, les écorchés d’un passé traumatique avec à leur tête Curtis, avatar de Proloff2. Ces opprimés vont se heurter aux passagers de l’avant avec comme « digne » représentant, l’énigmatique Conseiller Mason.


La talentueuse actrice androgyne Tilda Swinton interprète avec allégresse ce personnage dictatoriale aussi grotesque que cruel. Les passagers de l’avant, les plus favorisés, mènent une vie de décadence, une vie totalement dénuée de but… Et entre les deux classes, il y a cette force militaire, déshumanisée, réduite à l’état de pion, d’arme. Cela donne d’ailleurs lieu à l’une des scènes les plus terrifiantes du film où les queutards, autrement dit les passagers du wagon de queue (et le tout sans arrière-pensées), vont se confronter à une bande de brutes sanguinaires sans visages.


Librement adaptée du premier tome, l’intrigue possède dans le film beaucoup de plus relief avec cette importante galerie de personnages. On est loin de la quête presque solitaire de Proloff.

Exacerbation, amplification, là où la bande-dessinée privilégie la noirceur et une certaine rigidité dans le traitement de ses personnages, Bong Joon-Ho choisit un ton beaucoup plus endiablé.


 

Cela vaut également pour la richesse des décors qui tantôt défilent entre horreur (wagon-cuisine), absurde (wagon-école), merveilleux (wagon- aquarium), etc… Bong a saisi l’importance du cadre au sein de la narration. 3 Les plans sont frontaux, resserrés, la profondeur de champ dans toute sa raideur, rien ne nous épargne cet isolement mécanique.

 

De plus, le réalisateur respecte cette idée de progression linéaire qui est au cœur du premier tome. Inexorablement, la caméra va de l’avant, les personnages et toute l’intrigue jusqu’à destination du wagon de tête, tombeau de la révélation.


En somme, le film donne un sacré coup de fouet à l’univers du Transperceneige. Est-ce à dire qu’il vaut mieux que l’œuvre originale ? Non, on évitera ce type de questions car la comparaison n’est pas valide. Il n’y a pas la même recherche visuelle dans les deux médias. Ici, nous ne nous retrouvons pas dans un travail d’adaptation qui recherche la fidélité et l’hommage graphique à la manière de Sin City par exemple.


Jacques Lob et Rochette ont dépeint une fable noire, significative et aussi glaciale que la mortelle tempête de neige qui s’est abattue sur le monde.

Bong Joon-Ho met au service de cette frénétique traversée tout son sens cynique de l’absurdité, et le transforme en un jubilatoire hurlement hystérique où les personnages condamnés évoluent dans un monde tantôt lumineux et infernal, tantôt âpre et froid.

Changement d’ambiance pour une même thématique et un même ressenti, celui d’un récit fataliste qui voue cloue le cœur, qu’il soit délicatement dépréciatif chez Lob et Rochette ou d’un cynisme jubilatoire chez Bong Joon-Ho.


— Dr. Blaze

 

Toutes les images sont extraites du film Snowpiercer (2013 CJ Entertainment (Corée de Sud), The Weinstein Company (États-Unis), Wild Side Films/Le Pacte (France)) . Tous droits réservés aux ayants droit.

 

1– Propos recueillis dans l’interview de Jean-Marc Rochette sur le DVD collector du film Snowpiercer, documentaire de Jésus Castro Transperceneige, de la feuille blanche à l’écran noir, WILD SIDE, 2013

2– Nom du personnage principal dans le premier tome du cycle «  Le transperceneige »

3– « Dans ce genre d’histoire, la structuration de l’espace induit la structure de la narration » Bong Joon-Ho , propos recueillis dans Transperceneige, de la feuille blanche à l’écran noir .

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