Le temps d’une chanson

Dans un parc, près d’une mare, un jeune homme était assis sur un banc. Il flânait devant le soleil couchant, les oreilles pincées par le casque de son baladeur, à ressasser tous ces bons moments vécus entre amis. Loin étaient ces temps adolescents où le jeune homme passait ses journées à rire, à rêver, à aimer…

Une pensée indicible mit subitement fin à sa séquence nostalgie. Il était lassé par cette playlist qui se jouait en boucle depuis des heures. Le garçon regarda son appareil tactile et se mit à la recherche d’un nouveau morceau. Au cœur de son répertoire, il découvrit un fichier audio sans titre. Évidemment intrigué, il le lança. Les premières notes de la chanson résonnèrent dans son esprit… Les paroles aboutirent à une réminiscence.

« Vole sur les ailes de l’amour… »

Immédiatement, le cœur battant, l’image de cette jeune fille lui vint à l’esprit. Elle s’appelait Chloé. Tous les deux étaient camarades de classe au lycée il y a des années. Le garçon s’était même intéressé à elle. Cette petite pousse était drôlement mignonne… D’assez petite taille, les yeux verts, les cheveux châtains… et ce visage… Un ange… ! Fi ! Il se souvenait l’appeler Plume pour sa douceur, sa pureté, son innocence… Elle était, dans ses souvenirs, la perfection incarnée. Il ne s’expliquait pas combien combien elle était parfaite ni pourquoi elle l’était. Elle avait un charme fou. Elle le faisait terriblement craquer…

Chloé était pourtant son parfait contraire : il était populaire, elle était timide et introvertie ; il était grand, elle était minuscule et insignifiante ; lui, toujours le sourire tracé sur ses lèvres, elle, toujours cette petite mine mélancolique aux bords des larmes, et ce sourire tant convoité, subtilement dérobé par celui qu’elle aimait…

Une chose lui revint en tête : elle l’aimait de tout son cœur. Ces regards fuyants, ces paroles balbutiées à son égard, et ce petit corps qui tremblotait… Nul détail ne lui échappa par le passé. Pourtant, il ne s’était jamais rien passé entre eux. Il était temps de remédier à cela.

Intrépide, le sourire béat, il dégaina son téléphone. Son intention était ferme : il souhaitait la revoir. Il écrivit à une bonne amie… Elle seule saurait comment contacter la petite pousse, et lui obtenir ce rendez-vous sans embûches. Message envoyé. Le jeune homme croisa les doigts. Il espéra de tout son cœur que son amie jouerait le jeu… et que Chloé accepterait son invitation.

De nouveau plongé dans ses pensées, de nombreux souvenirs resurgirent… Il y avait eu des hauts et des bas entre eux. Mais, se disait-il, tout cela était l’œuvre d’un passé révolu. Le passé appartenait au passé… Rien ne lui faisait penser qu’elle ne souhaitait pas le revoir. Le garçon se flatta de cette idée, l’air idiot, et se rappela du jour de leur rencontre.

Une vibration dans sa poche de pantalon le tira de ses rêveries. Son amie lui avait enfin répondu.

« … Un rendez-vous avec elle… ? Euh… Très bien… Rendez-vous demain matin devant notre ancien lycée… si c’est ce que tu veux… »

Voilà à quoi se résuma le message. Chloé, s’imaginait-il, était déjà dans sa poche. Ce n’était qu’une question de temps désormais.

Il était tard. Le passé l’avait obnubilé. Le soleil avait depuis longtemps rejoint les bras de Morphée. Il était temps de rentrer, et de se préparer pour ses retrouvailles avec Chloé…

Absorbé par la pleine lune, allongé sur son lit, le jeune homme ne parvenait pas à se souvenir pourquoi les ponts s’étaient ainsi coupés entre eux. Rien ne laissait présager un tel silence depuis tant de temps… Peut-être avait-il été trop dur avec elle ? Il ne le croyait pas.

Le jeune homme était certes très populaire, jugé beau garçon, avec maintes demoiselles à ses pieds… Mais, avec Chloé, il avait toujours su être doux. Ce n’était pas une fille simple à cerner ni même à appréhender. Elle était extrêmement délicate. Son plus grand défaut était d’être une jeune fille à fleur de peau. Elle était bien trop sensible… Le jeune homme, lui, prenait cela pour une qualité. Lui-même n’était pas très émotif… Il puisait chez l’autre ce qu’il ne possédait pas. Les opposés s’attirent et s’assemblent tout autant que ceux qui se ressemblent… Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire…

Cela lui rappela autre chose.

Le jeune homme tournait et tournait encore dans son lit. Comment allait-il réagir si Chloé… si Chloé avait un petit ami ? Cette pensée le répugnait. Et si Chloé avait décidé de tourner la page ? Impossible. Le message de sa meilleure amie supposait clairement un rendez-vous pour le lendemain matin. Probablement avait-elle accepté sa proposition de retrouvailles… ? Sans l’ombre d’un doute. Le garçon n’avait pas de sang d’encre à se faire… Et pourtant… Si ces retrouvailles se révélaient être purement amicales ? Avec ce rendez-vous, il espérait plus que cela, bien plus que cela.

Assailli de pensées plus absurdes les unes que les autres, il bondit hors du lit. Le jeune homme alluma son ordinateur et partit à la recherche de cette fille sur les réseaux sociaux. Mais ses recherches ne le menèrent à rien… Il n’y avait pas la moindre trace de Plume… Comme si cette petite pousse n’avait jamais existé. Elle qui pourtant était relativement active sur la toile … Pourquoi s’était-elle ainsi effacée?

Une lueur d’espoir parut. Sur son logiciel de messagerie instantanée, il vit une de leurs amies communes connectée. Ce n’était pas une amie comme les autres : elle était très proche de Plume… Elle seule, mieux que quiconque, pourrait lui apporter les réponses à ses questions. Il cliqua sur son profil, ouvrit une conversation et s’empressa de lui demander des nouvelles de Chloé. Hélas, le retour ne fut pas fructueux.

« … Pardon ? Chloé ? De ses nouvelles… ? Allô, Houston, ici la Terre ! J’espère sincèrement que tu te fous de moi… ?! On ne badine pas avec ça… Sale ordure. »

La fille se déconnecta la seconde qui suivit. Le jeune homme resta perplexe face à cette réponse. Il n’insista pas, éteignit son ordinateur et repartit se coucher, son casque à nouveau sur les oreilles.

Par tous les moyens, sa madeleine de Proust sans titre en tête, il trifouilla sa mémoire pour savoir ce qu’il s’était passé avec Chloé. Qu’avait-il fait ? En tant que tel, se répétait-il, il n’avait rien à se reprocher. Absolument rien…

Pourtant, il y avait bien eu cette fameuse soirée de fin d’année. Parmi les invités, Chloé y était présente, elle qui répondait toujours aux abonnés absents. Beaucoup s’en étonnèrent. Le jeune homme n’en fut pas si surpris. A dire vrai, cela lui fut bien égal. Ce soir-là, comme tant d’autres, ses intentions ne furent pas tournées vers la petite pousse. D’autres proies étaient en vue pour ce prédateur hors-pair…

Elle s’était comme volatilisée. Certains affirmaient qu’elle avait fui à l’anglaise… La rumeur disait que Chloé était jalouse et contrariée de ne pas avoir passé le reste de la soirée avec le jeune homme. Le concerné n’en avait eu que faire. Il ne crut pas à de telles balivernes. Cependant, le recul le fit réfléchir un tant soit peu… si cette histoire s’avérait véritable… et si elle était fondée ?

Le jeune homme se mit à avoir peur. Il eut la gorgée nouée, couplée de palpitations au cœur. L’issue de cette histoire laissait présager le pire quant au silence de Chloé. Peut-être que la revoir n’était pas une si bonne idée… ? En bon macho, il se répétait que ce n’était là qu’une fille parmi tant d’autres, déçue par son comportement passé. Des tours de passe-passe lui embrumeraient l’esprit, et la félicité s’ouvrirait enfin à ce petit couple rêvé… ! En bon galant, il s’était engagé auprès de la demoiselle, par l’intermédiaire de Némésia. Il ne pouvait plus faire marche arrière.

D’ailleurs, pourquoi son amie tenait-elle tant à les accompagner ? Sur cette pensée, le garçon s’endormit. Cette nuit-là, il rêva de mille et une choses, de cette histoire saugrenue qui jamais n’avait trouvé de conclusion…

Le ciel était poussiéreux. Il bruinait. Le garçon fut à l’heure devant ce lycée où son amour pour Chloé naquit autrefois. Au creux de ses mains se trouvait une magnifique rose rouge ainsi qu’une petite plume, en mémoire du jour de leur rencontre.

Némésia l’attendait seule. Elle était vêtue de noir et arborait un air macabre. Le jeune homme enjoué bondit vers elle, la prit dans ses bras, câlin et petite bise… Et recula, déçu, stupéfait devant l’indifférence de son amie de toujours. Quelque chose ne tournait pas rond…

La jeune femme fit signe à son camarade de se taire, doigt sur les lèvres, et lui présenta un foulard blanc zébré de pourpre. Elle lui demanda sèchement de se bander les yeux avec. Il obéit sans mot dire et joua le jeu.

Ils marchèrent silencieusement. Son amie le guida, main sur le dos, et lui ordonna de se taire à chaque fois qu’il osait prononcer une parole. Le garçon était à la fois épris de joie et d’une peur indescriptible.

Le jeune homme entendit les fracas d’une grille. Un silence religieux s’imposa… Une brise céleste lui refroidit les os… Une odeur nauséabonde de terre morte s’incrusta dans ses narines et le fond de sa gorge… Où sa meilleure amie souhaitait-elle l’emmener ? Où pouvait bien être Chloé… ?

Son amie se mit à gémir. Des sanglots étouffés se firent entendre… Le garçon voulut enlever son bandeau. Non, lui répéta son amie, il n’est pas encore temps. Il n’était pas encore temps ? Temps pour quoi… ? Le garçon devint nerveux. Il était tellement anxieux que ses poings se durcirent. Les épines de la rose lui tranchèrent la peau et le firent saigner…

Enfin, elle lui retira le bandeau. Ils étaient au beau milieu d’un cimetière. Devant lui se trouvait une minuscule tombe, recouverte de mousse, abandonnée des Dieux et des hommes. Une épitaphe était inscrite sur la pierre.

« Chloé…

Petite pousse à fleur de peau

En mémoire de notre fille bien aimée. »

Le garçon lâcha la rose et tomba à genoux. La plume s’envola vers la voûte céleste, rejoindre la petite pousse. Sur la tombe de Chloé était une rose noire décomposée, accompagnée d’une boîte en bois, qui refermait en son sein un journal intime.

« A fleur de peau,

Journal d’une petite pousse meurtrie par l’amour et la passion,

En mémoire de celui que j’ai toujours aimé. »

Un marque-page s’était glissé à la dernière page inscrite du journal. Le garçon l’ouvrit. Voici ce qu’il y lut : « Vivre sans lui était impossible. Autant mourir. »

Le temps d’une chanson, il s’était souvenu d’elle ; cependant, depuis ces temps adolescents, beaucoup d’eau et de sang avaient coulé sous les ponts… Chloé l’avait aimé à en mourir. Le jeune homme l’avait cruellement abandonnée à son sort. C’en était fini d’elle.

— Godefroy

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