Throwback Tuesday… retour sur le phénomène Cathy’s Book

« La forme, c’est le fond » écrit notre bon Victor Hugo dans Utilité du Beau[1], et il existe peu d’objets en littérature qui sauraient lui donner tort. En effet, depuis la création des supports écrits et leurs multiples variations, il est des œuvres plus ou moins marquées par leur forme, comme le rouleau des Cent Vingt Journées de Sodome et la sulfureuse légende de sa cachette durant l’emprisonnement de Sade (dans un sex toy, voilà, voilà, voilà), ou les livres non massicotés rappelant l’imaginaire sensuel de leur contenu (parce que tu déflores le livre dont les pages sont reliées sur les côtés, tout ça… oui bon, il en fallait peu pour se faire mousser à l’époque). Dans un registre bien plus contemporain et bien moins licencieux, j’ai décidé de vous parler de Cathy’s Book. Si, je suis sûre que ça vous rappelle des souvenirs, surtout si vous aviez entre 13 et 18 ans en 2008.

Le livre se présente donc comme le journal d’une adolescente de dix-sept ans, ce qui correspond, comme bien souvent en littérature jeunesse, au public ciblé par le roman. Cet effet est accru par l’adresse en quatrième de couverture « Si tu n’es pas Emma, REPOSE immédiatement ce carnet ! ». En effet, le lecteur ne va pas obéir, et de ce fait accepte implicitement le pacte de lecture proposé : il est Emma.

Puisqu’il s’inscrit en littérature de jeunesse, tout un horizon d’attente est suscité, encouragé par la forme de l’objet. Lorsqu’il s’agit d’un journal intime adolescent, un caractère un peu rebelle est exprimé. En effet, le journal est le lieu d’expression privilégié, où tout l’univers d’une personne est amené à se révéler sans, par exemple, la censure parentale. Il s’agit d’un objet privé et personnel, où l’auteur est seul maître à bord, ce que rappellent les dessins et gribouillis de Cathy qui parsèment les pages. Quand il se fait celui d’un adolescent, le journal n’est pas voué à être lu – contrairement à celui que produit un auteur qui est conscient que l’écrit passera dans le domaine public – et le fait d’être « autorisé » à l’ouvrir créé un lien de confiance. Ici, puisque le lecteur est invité à endosser le rôle de la meilleure amie, figurativement et physiquement par les manipulations possibles, cette proximité est encore plus accentuée.

Néanmoins c’est dans sa forme que toute l’originalité de Cathy’s Book réside, un carnet qui cache beaucoup à l’intérieur. Une fois ouvert, le lecteur est face à un livre qui, cette fois, possède la mention des noms des auteurs (qui ne sont pas sur la couverture), ainsi que l’enveloppe des preuves, scellée par une note, une fois de plus laissée à l’attention d’Emma : « Emma, voici les preuves. Fais-y attention. Cathy ».  L’acte symbolique de rompre ce sceau improvisé achève de conclure le pacte instauré par la lettre en quatrième de couverture. Le lecteur accepte de ce fait la mission qui lui est confiée, et en plongeant sa main dans la pochette d’indices, pénètre dans l’histoire. Et au cas où le lecteur ne soit pas des plus perspicaces (ou franchement con), une note en bas de la quatrième de couverture, placée juste au-dessus du prix afin de ne pas être confondue avec un élément intégré à l’histoire, explique : « Tous les numéros de téléphone dans ce livre fonctionnent et sont accessibles au coût d’une communication non surtaxée. Vous pouvez aussi écouter les messages depuis le site d’Emma : www.doubletalkwireless.net ».

À chaque élément cité, le lecteur peut donc retourner fouiller dans la pochette pour en extraire un morceau de l’histoire. On s’inspire ici un peu des romans policiers, où une enquête est en cours, et le lecteur essaye de faire ses propres suppositions au fur et à mesure que des indices sont découverts. Mais ici, il peut le faire avec des indices physiques. Ce qui est très intéressant comme expérience de lecture, mais demande un certain environnement. On oublie dans le train ou en covoit’.

Placées sur plusieurs niveaux de lecture, des notes apparaissent « écrites au bic bleu ». Au-delà du grand travail de maquettisme que cet objet a demandé, l’idée de traiter de la sorte cet élément le plus ancré implicitement dans la structure du livre « traditionnel » permet d’apporter la touche finale à l’effet de vraisemblance souhaité. Et puisque, « le diable est dans les détails », sans ça, le livre aurait raté son effet. Ces notes permettent également de jouer sur différents niveaux temporels, en signifiant des reprises de passages antérieurs, ce qui casse la linéarité traditionnelle du journal.

Cathy’s Book est original par son indissociabilité avec son support. En effet, le livre en lui-même possède une intrigue intéressante, mais qui perd presque toute sa saveur si la lecture s’effectue sans regarder les preuves ou sans appeler les numéros de téléphone. Dans la mesure où le livre a été pensé avec son support, certains éléments ne sont pas clairement écrits dans le récit, simplement résumés brièvement, ou reformulés, puisque l’information complète est mise à disposition du lecteur dans les messages des boîtes vocales. De plus, les nombreux dessins de Cathy permettent de créer un univers visuel, où les personnages sont presque tous représentés, ce qui complète les descriptions du journal. Quant aux gribouillages au bic dans les pages, ils sont bien souvent eux aussi en rapport avec la narration.

Attention SPOILERS !

 

Ainsi, lorsque Cathy apprend que le secret que Victor cache est l’immortalité, de grosses montres envahissent les pages. Outre une représentation physique du temps, ces montres perturbent la lecture, et traduisent la confusion de l’héroïne face à cette nouvelle. Quand les péripéties s’achèvent et que Cathy et Victor se retrouvent pour se re-déclarer leur amour, c’est une montre brisée qui figure dans la marge : le temps/l’immortalité de Victor n’est plus un obstacle à leur idylle.


Mais
Cathy’s Book s’illustre surtout en tant que projet transmédia. Cette volonté s’explique en grande partie par l’intervention de Sean Steward dans le processus de création de l’œuvre. Auteur reconnu et récompensé de science-fiction et de fantasy, et cofondateur de la société Fourth Wall Studio spécialisée dans le jeu en réalité alternée. Cette nouvelle pratique du gaming nécessite une communauté, qui participe à un récit transmédia à travers de nombreuses plateformes, dont le point de départ est le monde réel. Une fois cette information énoncée, il n’est pas difficile de comprendre l’objet que nous étudions. Dans un Tedtalk [2] donné le 13 mars 2010, l’auteur explique tout son projet : il veut que le lecteur ressente l’histoire. Après avoir rappelé brièvement les cinq mises à jour de la narration à travers l’histoire, en partant de la version 1.0 : Homère, 2.0 : le théâtre grec, 3.0 : le livre, 4.0 : le cinéma, jusqu’à la version 5.0 : la narration digitale, il partage son souhait d’explorer les possibilités du paysage numérique où une forme d’interaction est permise avec le lecteur. Ainsi, l’univers de Cathy’s Book existe au-delà du livre avant même que celui-ci ait été ouvert pour la première fois, puisque le numéro de l’héroïne figure sur la couverture. Le lecteur peut entendre la voix de l’héroïne et rentrer dans l’histoire avant d’avoir franchi l’étape traditionnelle qui permet à un récit de commencer : ouvrir le livre. Et à l’instar de tout jeu en réalité alternée, cette aventure est une aventure sociale, puisque le site d’Emma propose un forum où les lecteurs peuvent partager leur expérience de lecture.

C’est un objet atypique, bien pensé et bien réalisé, qui explore les possibilités de la narration numérique pour retranscrire une histoire héritière de nombreux codes de la littérature.

— Viny

[1] Victor Hugo, dans Prose philosophique, 1860-1865
[2] https://www.youtube.com/watch?v=HnxVsVetrDI

 

Une réflexion au sujet de « Throwback Tuesday… retour sur le phénomène Cathy’s Book »

  • J’avais adoré le concept étant ado ! Les dessins me plaisaient aussi beaucoup et je m’amusais à les reproduire. C’est vraiment interactif. J’ai lu la trilogie avec beaucoup de plaisir. Cette article me donne d’ailleurs très envie d’y remettre le nez dedans.

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