Transperceneige, récit machinal d’un aller sans retour ?

Parcourant la blanche immensité

d’un hiver éternel et glacé

d’un bout à l’autre de la planète

roule un train qui jamais ne s’arrête

C’est le transperceneige aux mille et un wagons

C’est le dernier bastion de la civilisation.


En 1982, l’auteur Jacques Lob et le dessinateur Jean-Marc Rochette publièrent une histoire apocalyptique à l’atmosphère claustrophobique : celle d’ un monstre de métal lancé sur les rails d’une Terre paralysée par « la Mort Blanche ». Le dessin avait d’abord été élaboré par Dominique Vallet alias Alexis qui n’a pu concevoir que seize planches avant son décès. Le visuel fut alors repris par Rochette, un jeune dessinateur qui débute alors dans le style réaliste.

La B.D parut d’abord dans la revue « A suivre » avant qu’un premier album édité par Casterman naisse en 1984. Elle connut un certain succès avec à la clé une récompense lors du festival d’Angoulême l’année suivante.

La suite ne sera reprise qu’en 1999 avec L’arpenteur, quelques années après la mort de Jacques Lob. Elle s’achèvera en 2000 avec La traversée, troisième et dernière étape de ce cycle post-apocalyptique. Entre-temps, le flambeau du scénario a été confié au scénariste Benjamin Legrand. Ce dernier a su respecter la noirceur de ce récit atypique de fin du monde tout en l’enrichissant.

La bande-dessinée a connu un regain de célébrité grâce à la libre adaptation cinématographique de Bong Joon-Ho, Snowpiercer, sortie sur les écrans en 2013.

Enfin la série de B.D connaîtra la sortie d’un quatrième tome (peut-être grâce au succès du film). Intitulé Terminus il est paru récemment en septembre 2015 avec cette fois le scénariste Olivier Bocquet à la base.1


Transperceneige


Le Transperceneige est une désignation logique pour qualifier ce long cafard métallique perçant sans ménagement la surface cotonneuse d’un paysage vide, tout de blanc mortellement vêtu.

Mortellement ? Car l’extérieur est impitoyablement régi par la mort.

Le salut pour les hommes se retrouve donc uniquement derrière ces « mille et un wagons ».

Chacune de ces boites de conserve constitue le nouveau et instable quotidien d’une humanité en fin de route.

La cycle est loin de figurer parmi les récits classiques de fin du monde où l’humanité tente, après le coup d’une catastrophe globalement déstabilisante, de se reconstruire. L’histoire est davantage un récit d’anticipation enfermé dans son propre sujet.

Du début à la fin, l’histoire ne possède qu’un seul espace rectiligne et immuable . La «  Sainte-Loco » roule éternellement sur les rails, qu’importe que son équipage disparaisse en cours de route.

On naît dans le train, on meurt dans le train, on reste dans le train. Sous la neige, la vie devient mécanique.

Le désespoir est ambiant, il est pourtant nuancé par cette volonté de normalité.

C’est pratiquement le reflet d’une micro-société que le scénariste transpose à travers les lourds clairs-obscurs et jeux d’ombres du dessinateur. On a d’abord une vision d’un monde hermétique gouverné par les faux-semblants et une dictature parfaitement orchestrée à coup de sacrifices, de force militaire, mais aussi par un espèce de figement de l’esprit.

Le premier tome L’échappé est axé sur une profonde inégalité «  sociale » qui amène un « queutard » du nom de Proloff (quel nom Prolétaire !) , c’est à dire un résident des wagons de l’arrière, à fuir l’enfer de son quotidien pour tenter de gagner les wagons de l’avant, synonyme d’un mode de vie privilégié.


Proloff et Adeline


L’intrigue des deux autres tomes L’arpenteur et La traversée se déroule à bord d’un autre train, le «  crève-glace » où ses résidents vivent dans la crainte permanente de se faire percuter par le transperceneige. Une couche de tension supplémentaire vient s’ajouter à cette ambiance oppressante. Cette fois, le personnage central est un arpenteur du nom de Puig Vallès. Son rôle est d’arpenter l’extérieur durant les opérations de freinages afin de collecter quelques ressources (ou plus exactement de collecter quelques souvenirs du temps passé pour le bon privilège de l’un des dirigeants ).

Sa vie prendra un tournant décisif quand jugé par les hautes sphères, il se verra forcé d’accomplir une mission suicide.

Le premier album est davantage resserré sur le personnage de Proloff et de sa traversée linéaire vers le mystérieux wagon de front tandis que les deux autres, formant un diptyque à part entière par leur intrigue suivie, élargissent le sujet.

Le dehors se dévoile, le quotidien de la machine est enrichi par de nouveau wagons- types et leurs activités (prison, voyage virtuel, loterie). Mais c’est sans compter la figure de l’autorité, encore plus présente dans ce diptyque, qui apporte un point de vue plus explicite.

Loin de la progression rigide du premier récit , l’intrigue vient s’amplifier réduisant la portée sociale du premier volet.

Toutefois, le scénariste Benjamin Legrand n’oublie pas de respecter le propos nihiliste et cynique de son prédécesseur dans ce «  récit de la dernière chance ». Il joue subtilement sur les quelques notes d’espoir disséminées ici et là entre les vignettes pour faire davantage ressentir la fatalité de cette humanité mise en boite.

Coté dessin, Rochette préserve l’isolement provoqué par le noir et blanc tout en modifiant sa patte artistique dès le second opus.


Transperceneige l'arpenteur . salle du conseil

Atténuant le réalisme détaillé du premier album (qui a pris un coté un peu old-school, il faut bien le dire) le dessinateur décide par la suite de privilégier l’obscurité et le camouflage. L’image n’en devient pas confuse pour autant mais cette fois les visages semblent presque se fondre dans la lumière artificielle du train. Au niveau visuel, il y a un rendu symbolique beaucoup plus important.

Dans sa narration et dans sa mise en forme, Transperceneige est un récit d’anticipation dont la noirceur vient cohabiter avec une certaine extravagance. Bong Joon-Ho va d’ailleurs la sublimer en hystérie collective dans son film.

Dépréciative, c’est une œuvre qui ne cède la place à aucun espoir de renouvellement. Le constat est simple et brutal : l’humanité est en perte de vitesse dans ce transport lancé à toute allure.

Le train est une caricature cauchemardesque d’une arche de Noé devenue à la fois refuge, maison et prison.

La question se pose alors  : pourquoi la vacuité d’un propos pareil ?

Pourquoi mettre en scène l’être humain dans une fausse odyssée de la dernière chance si aucun retour n’est envisageable ? La question s’avère pénible, presque déprimante…et pourtant Jacques Lob, Jean-Marc Rochette et Benjamin Legrand ont su donner une envergure si riche à ce train fantôme qu’on oublie vite ce constat radical pour être fasciné par une case peignant une parodie de religion, une autre soulignant avec humour un voyage virtuel dénué d’intérêt, ou encore une en présentant une galerie de personnages burlesques allant du fanatique « horloger » au sinistre militaire blasé.

En conclusion, le train nous enferme du début à la fin, mais la présence d’un monde riche, perméable à toutes allégories, nous permet paradoxalement de nous évader.


— Dr. Blaze

1 Cet article est avant tout basé sur la lecture de l’intégrale du Transperceneige édité par Casterman en 2013. L’intégrale réunit les trois premiers tomes constituant au final une véritable trilogie à bord du train. Le quatrième opus introduit une ouverture avec un changement de décor. Afin de garder intact la claustrophobie des trois premiers tomes (mais aussi parce que je n’ai pas encore lu Terminus), il n’y aura aucune mention de ce nouvel album dans cet article . Merci pour votre compréhension !

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